À Tiarei, un Noël dans la salle omnisports

    jeudi 24 décembre 2015

    “Haere mai café ! Haere mai tama’a !” En quelques heures, ils ont perdu leur maison, leur vie, mais leur générosité, elle, reste intacte. Près de deux semaines après les inondations qui ont détruit et endommagé très sérieusement leurs demeures, les sinistrés de Tiarei n’hésitent pas une seconde à partager leur table avec le premier visiteur inconnu qui se présente.
    Mardi 22 décembre, dix jours après le drame. Il est 16 heures. Devant la grande salle de l’église protestante, les enfants finissent de s’amuser avec les dragues en plastique qu’ils ont reçu l’après-midi, lors d’un Noël organisé par une association. À l’entrée, sur la mezzanine, un adolescent étend du linge propre, tandis qu’en dessous, une mamy trie et plie la montagne de vêtements qui arrivent chaque jour depuis le drame. 
    Pour savoir comment fonctionne cette petite communauté de circonstance, tout le monde pointe du doigt Terai Toatiti. Assis solidement au fond de la salle, le sage, le patriarche du gymnase, contemple tout ce petit monde s’agiter alors qu’une gigantesque marmite de pâtes punu pua’atoro fumante attend que les enfants soient tous passés à la douche avant d’être servie. 
    Terai était déjà dans cette salle au moment où les pluies se sont intensifiées, il assistait à une rencontre de sa paroisse du premier arrondissement. Il y passera finalement la nuit. Le pont menant à son quartier aux Trois cascades a été emporté par les torrents de boue. Le lendemain, des personnes qui ont réussi à franchir le cours d’eau lui apprennent qu’il n’a plus de maison. Il ira sur place trois jours plus tard. 

    Répartition des tâches et manque d’intimité

    “Il n’y a plus rien. Toutes les familles là-bas n’ont plus rien.” Au constat succèdent les questions : “Qu’est-ce qu’on va faire ? Comment allons-nous vivre ? Qui va s’occuper de nous ? Le gouvernement, qui est venu nous voir, nous a dit qu’ils vont faire le nécessaire pour que notre maison soit reconstruite. Peut-être pas cette année, mais l’année prochaine ? On ne sait pas encore.”
    En attendant, il s’agit de gérer le quotidien sous un même toit avec tous les voisins qui n’étaient pas toujours forcément en bon terme. “Nous ne manquons de rien”, souffle Terai. “Il y a presque tout.” Les affaires sociales et l’OPH ont livré de quoi cuisiner. “Gaston Flosse est venu le lundi d’après, il nous a amené un lave-linge”, explique une maman, avant de parler de ces gens venus de Vairao, Punaauia et même Moorea pour déposer nourriture et vêtements. 
    Dès les premiers jours, naturellement, les choses se sont organisées, par équipe, pour le ma’a, le ménage, la vaisselle, chacun son tour doit accomplir sa tâche, sauf ceux qui reviennent tard de leur travail, en ville, ou encore à tenter de nettoyer leur maison. Les discordes ont rapidement dû être mises de côté. “Au premier jour, non, mais là, ça a avancé, nous sommes tous unis”, reconnaît Terai.
    Évidemment, le manque d’intimité est parfois difficile à surmonter. “Il y a beaucoup de tension en ce moment entre les couples”, explique une bénévole en soignant les blessures d’un jeune garçon. “Mais honnêtement, je trouve que certaines familles vivent mieux ici que lorsqu’elles étaient chez elles. Je pense surtout aux enfants, ils ont un goûter à 9 heures et à 15 heures, le déjeuner et le dîner. Ce sont des familles qui ne pouvaient pas se permettre un mode de vie comme ça.”
    À table, le sourire de la vingtaine d’enfants vient confirmer ces propos. “C’est top, ici y’a tous les copains, on s’amuse, c’est mieux qu’à la maison.” Particulièrement choyés, les enfants ont quasiment été invités toutes les après-midi à fêter Noël, avec une association, avec Police 2000, avec leur école…

    “Cela fait mal d’en parler”

    L’humilité et la volonté de ne pas se plaindre sont omniprésentes. “C’est encore tabu”, explique une mère de famille. “Cela fait mal d’en parler et on préfère que les enfants n’entendent pas.” Un poids trop lourd à porter pour certaines : “Une femme se met à crier pendant son sommeil, ensuite elle sort pour pleurer. Elle ne cesse de repenser à ce qu’elle a vécu, elle a vu sa maison être emportée”, confie une bénévole. La demande d’une aide psychologique a été entendue et, depuis hier, ceux qui le souhaitent peuvent vider leur sac. 
    À quelques kilomètres de là, dans une salle omnisports de la commune vivent les membres d’une même famille, dont le quartier a été complètement dévasté. Difficile donc d’être relogé chez un feti’i. “D’être ensemble en ce moment, cela fait du bien”, explique Frédo. “Cela nous aide de pouvoir en parler entre nous.”
    Tout le monde s’agglutine devant la télé. “C’est Gaston Flosse qui nous l’a offert, c’est le seul à être venu nous voir”, tempête Liline. Sur l’écran, il est question de leur cas, et de la décision de ne pas autoriser à reconstruire en zone rouge. “Si je pouvais avoir un bus, j’amènerai tout le monde dès demain matin devant la présidence pour voir Édouard Fritch et Tearii Alpha, pour leur demander de nous parler, de nous demander, à nous, ce qu’ils viennent de voter et d’annoncer à la télé.”
    La situation s’enflamme et chacun est formel, pas question de revivre ailleurs que sur la terre des ancêtres. “J’ai pas de travail. Là-bas, je n’ai rien à payer, je peux vendre du poisson ou des bananes et nous avons de quoi survivre avec notre famille. Ailleurs, il faudra payer.”
    Les matelas des paroisses sont disposés sur le sol. À la télé, un dessin animé réjouit désormais les enfants qui ne vont pas tarder à s’endormir. Narii, qui travaille à l’hôpital, est ici pour éviter que la gale et les poux ne se propagent.
    “Là, c’est le début, ce sont les vacances scolaires, mais cela va être difficile de tenir longtemps.” Toute la sagesse de Terai sera-t-elle suffisante ? “Penser à gérer cette situation au jour le jour, ça empêche de penser à l’avenir et au relogement.”
    Ce soir, autour d’un sapin lumineux, le réveillon de Noël sera l’occasion d’oublier cette question au sein d’une nouvelle grande famille réunie dans la difficulté.  

    Florent Collet

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