Abderrahmane Sissako : “Un film est destiné à l’autre, à celui qui se l’approprie”

    vendredi 22 janvier 2016

    Le Festival international du film documentaire océanien a lieu du 2 au 7 février. Le réalisateur, auréolé de sept César, Abderrahmane Sissako, sera le président du jury. Dans une interview à La Dépêche de Tahiti, partenaire du Fifo, il explique ce que représente pour lui de faire des films.

    Ce n’est pas moins de sept César, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, qu’Abderrahmane Sissako a remporté, avec son 5e film Timbuktu (Le chagrin des oiseaux) lors de l’édition 2015 des César. 
    Le réalisateur franco-mauritanien sera tout prochainement le président du 13e Festival international du film documentaire océanien (Fifo), le premier président césarisé à venir fouler le sol du fenua. 
    Hormis trancher avec les six autres membres du jury pour attribuer les différents prix en jeu, Abderrahmane Sissako présentera et parlera de Timbuktu lors d’une soirée spéciale qui lui sera dédiée, le 1er février, dans le cadre du off du Fifo.
    La Dépêche de Tahiti, partenaire du Fifo, vous présentera un cahier spécial, vendredi prochain afin de vous aider dans le choix de documentaires à voir. 
    Avant l’arrivée du réalisateur prévue le 30 janvier, voici la première partie de l’interview que nous a accordée Abderrahmane Sissako, il y a quelques jours, via Skype, de son Afrique natale.

    Vous avez réalisé plusieurs longs-métrages, mais c’est sans aucun doute, Timbuktu, qui a reçu sept César, qui est votre film le plus connu. Parlez-nous de ce film qui n’a pas été diffusé sur nos écrans polynésiens…
    Un film est destiné à l’autre, à celui qui se l’approprie. C’est aux autres d’en parler, en bien ou en mal. Dans mon travail de cinéaste, je m’intéresse à des problématiques qui dépassent un pays, un continent. Je m’intéresse aux choses qui touchent l’humanité et qui interpellent. C’est ma première démarche dans l’acte de création, c’est une démarche des idées politiques et poétiques. Parfois, cela se fait dans l’urgence et Timbuktu a été fait dans l’urgence. 
    Dans l’urgence de résister face à l’inacceptable, l’urgence d’exprimer une révolte, l’urgence de faire quelque chose qui amène à plus de clarté et moins d’amalgames aussi. Le cinéma a souvent évoqué le terrorisme, mais le plus souvent de manière spectaculaire. Le cinéma et l’art, dans l’urgence, devaient dire quelque chose.

    Vous êtes un cinéaste engagé, Timbuktu parle notamment de terrorisme. Comment avez-vous vécu les attentats de Paris, en janvier et novembre derniers ?
    Dans les deux cas, je n’étais pas à Paris. Il ne s’agit pas d’y être pour être choqué, bien entendu. J’ai été particulièrement bouleversé et je le suis toujours, par ces attentats, surtout ceux du 13 novembre, même s’il n’y a pas de degrés différents dans l’horreur. 
    Paris, c’est la liberté, les terrasses, la musique, tout cela continue en moi et me déprime. Tous ces attentats, de Beyrouth à Paris, sont des moments difficiles et tout le monde est concerné et choqué. En tant que parisien, la tragédie du 13 novembre est quelque chose de figé en moi. Quand je suis sur une terrasse, je continue à y penser, sans avoir peur car il ne faut pas.

    Comment réagit-on quand on reçoit sept César ?
    On ne s’y attend pas. En tant que nominé, j’avais tout de même un peu d’espoir. Je suis arrivé, sans fausse modestie, avec le sentiment que d’être nominé était déjà une victoire. 
    Je suis arrivé avec un film fait dans l’urgence, avec énormément de gens qui ont donné beaucoup de choses. 
    J’avais le sentiment d’avoir accompli une chose et d’y être. On vit cela de manière inattendue. On ne fait pas un film pour une palme ou autre chose, on fait un film pour toucher le public. 
    Ce qui a été fort et qui continue à l’être, c’est que des milliers de femmes et d’hommes ont été touchés, voire bouleversés. C’est cela qui est important pour moi. J’ai ressenti également que cette famille du cinéma existe et que les professionnels du cinéma ont prouvé leur universalisme, tout en m’intégrant dans cette famille “d’ailleurs”, de manière très forte. 
    L’art est universel, l’émotion aussi. Le choix de l’Académie est très fort.

    Vous avez notamment obtenu le César du meilleur film, du meilleur réalisateur et votre femme, celui de meilleure scénariste. Lequel vous a-t-il fait le plus plaisir ?
    C’est l’ensemble qui m’a fait le plus plaisir.

    Comment avez-vous vécu votre sélection aux Oscars ?
    J’y suis allé avec un sentiment différent. J’ai eu l’impression d’arriver avec tout un continent derrière moi, si tant est qu’on puisse s’approprier un continent. L’Afrique est rarement mise sur un piédestal de manière positive, j’avais le sentiment que c’était un moment important d’être nominé aux Oscars, en tant qu’Africain, en tant que Mauritanien. 
    Comme je le disais pour les César, la nomination aux Oscars était aussi déjà une victoire.

    Concernant vos films, peut-on parler de cinéma d’auteur ?
    On peut le dire si on le pense, si on le croit. Quand quelqu’un s’exprime, cela me convient.

    Vous êtes un fin observateur des relations nord-sud. Quelles seraient vos solutions pour un monde meilleur ?
    Un monde meilleur se construit à chaque instant de la vie de tout un chacun. Cela commence dans sa chambre, dans sa famille, puis dans la rue, dans son quartier, dans sa ville, dans son pays, etc. Il faut que chaque personne se sente concernée par le monde. 
    Quand on a le sentiment “d’être concerné”, interpellé par ce qui se passe, partout, nous sommes une humanité où existerait une ressemblance à la victime pour être touché par quelque chose. Il faut cultiver le sentiment qu’une victime est une victime et quand une partie du monde va mal, une autre partie aura mal aussi. Les relations nord-sud et est-ouest doivent être des relations de considération profonde, de respect mutuel, sans prédominance d’une culture sur une autre. 
    Toute culture est nécessaire, tout est patrimoine de l’humanité, les valeurs aussi. Je ne pense pas qu’il existe un nord heureux et un sud malheureux, les deux parties doivent faire des efforts.

    Quels sont vos projets actuellement ?
    Je commence à travailler – j’ai passé quasiment un an à écrire – sur un projet antérieur à Timbuktu. Ce film parlera des relations entre la Chine et l’Afrique. 

    Propos recueillis par Christophe Cozette

    FIFO 2016

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