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Affaires familiales : comment le juge décide

lundi 18 juin 2018

JAF

“Les besoins et l’intérêt de l’enfant ne vont pas forcément correspondre de façon mathématique à l’intérêt de chacun de ses parents”, explique la juge. (© Florent Collet)


Ses décisions ne font jamais la une des journaux, contrairement à celles de ses collègues qui exercent en matière pénale. Si elles ne décident pas d’envoyer dealers et autres agresseurs sexuels en détention, les juges aux affaires familiales prennent néanmoins des décisions majeures, lourdes de sens et de conséquence concernant la sphère familiale. Dans la mesure du possible, ces décisions sont prises en accord avec le père et la mère qui s’affrontent. Céline Azéma est l’une des juges aux affaires familiales exerçant au palais de justice de Papeete. Son quotidien est fait d’audiences pour un divorce, un partage des biens et pour la manière dont les parents vont exercer leur rôle auprès de leurs enfants en tâchant de préserver au mieux les enfants des conflits. Exceptionnellement, la présence de La Dépêche de Tahiti a été autorisée à l’une de ces audiences. La diversité des cas observés confirme ce qui dicte l’exercice de la juge : “Tout est décidé au cas par cas”.

Au milieu de la pièce, un bureau fait face à plusieurs sièges. Un peu à l’écart, des fauteuils et des bandes dessinées font office de coin enfant. Sur les murs, des tableaux colorés égaient l’atmosphère de la pièce. L’ambiance ici est bien loin des autres salles du tribunal et ressemble à celle d’un cabinet de pédiatre.

Si c’est la loi qui y est appliquée, bien des maux y sont soignés ou prévenus. À l’extérieur, le couloir sert de file d’attente. Dès huit heures, cette file se réduit rapidement, à mesure que les avocats et leurs clients entrent dans le bureau pour demander le renvoi de l’affaire à une date ultérieure, parfois pour demander qu’une enquête sociale soit menée, qu’une des parties prenne connaissance des demandes de l’autre. Plus rarement, pour une raison plus heureuse. D’un sourire gêné, une trentenaire annonce qu’il n’est plus question de partage de la garde, le couple a repris une vie commune. “Je vous souhaite beaucoup de bonheur, et je classe ce dossier”, se réjouit Céline Azéma, juge aux affaires familiales.

Le dossier suivant est moins heureux. Représenté par son avocate, un père souhaite renouer le contact avec ses enfants. La séparation remonte à 2014 et, au début, le couple avait trouvé un accord qui convenait à tout le monde : les enfants vivaient à Tahiti avec leur mère et retournaient voir leur père pendant les vacances sur l’île de leur enfance.

Le père accordait une pension confortable à sa conjointe. Il lui a acheté un appartement. “Il était important pour lui que la mère vive dans des conditions dignes”, rapporte l’avocate. Mais depuis un an, la situation s’est envenimée. Le père ne parvient même plus à parler avec ses enfants par téléphone. La mère s’y opposerait. Celle-ci explique que ses enfants ont été choqués que leur père refasse sa vie. “Il leur a annoncé, en leur disant qu’ils étaient obligés de l’aimer. Mon fils est en dépression”, explique la mère.

 

 

Enlever le poids du choix

 

 

La juge cherche à comprendre ce qui a poussé l’enfant dans cet état. “Il est très attaché à son papa. Il s’est senti trahi. Mais il ne veut pas aller voir un psychologue.” La juge rétorque : “À 12 ans, ce n’est peut-être pas à lui de décider”. “Je ne vais pas l’y traîner par les cheveux”, répond la mère. L’avocate évoque les SMS de l’enfant dans lesquels il explique qu’il lui est interdit de communiquer avec son père.

“Il a peur de son papa”, détaille nerveuse la mère. La juge livre son analyse : “Il est peut-être mal à l’aise v i s – à – v i s d e v o u s , q u e quelqu’un prenne votre place, que cela vous blesse”. La juge amorce une décision et évoque le fameux conflit de loyauté (lire dans notre édition du jour), où l’enfant est pris en tenaille au moment de décider avec qui il veut vivre. “Si c’est moi qui décide, cela leur enlèvera le poids du choix. Si je demande leurs avis aux enfants, ils pourraient, même si ce n’est pas le cas, avoir peur de vous faire de la peine.”

La juge décide donc qu’ils iront durant les grandes vacances chez leur père. “C’est un grand drogué, il a de mauvaises fréquentations. La dernière fois, mon fils m’a appelé en pleurant parce qu’il était seul”, se défend la femme.

Pour désamorcer cette crainte, la juge décide que les grands-parents  vivant à proximité et qui hébergent parfois les enfants, accueilleront finalement les enfants. “ M a i s j ’ a i i n s c r i t m e s enfants à un camp d’ado. Je vais leur demander ce qu’ils préfèrent”, poursuit la maman, de plus en plus nerveuse. “Ne demandez pas l’avis à vos enfants sur tout. Ils se retrouvent à une place impossible. Le camp, oui, il faut l’annuler. Il me paraît plus important qu’ils reprennent contact avec leur père.”

La juge propose un rendez-vous pour savoir comment les vacances se seront passées. “Cela vous va-t-il ?”, s’inquiète la juge. “Je n’ai pas le choix”, admet la maman.

 

 

Médiation familiale

 

Une autre lui succède, suivi e d e l ’ a v o c a t d e s o n conjoint. La mère a la garde de l’enfant, le père voit son enfant les mercredis et vendredis après-midi et la journée du samedi. Il souhaiterait obtenir plus de temps et aller vers une garde alternée. Mais la mère a des craintes sur les capacités d u p a p a . U n e e n q u ê t e sociale a permis de les lever en partie. Une mesure de médiation a également permis d’améliorer l’entente père/mère.

“On n’a pas de longues discussions, mais on arrive à discuter maintenant”, se réjouit la maman, heureuse du choix de la juge de mener les choses progressivement, en proposant une nuit par semaine.

“Le père est content des discussions. Il préviendra la mère en cas de problème et il ne le forcera pas à rester.”

La juge préconise tout de même de poursuivre la médiation familiale. “Discuter, ça s’apprend. Cela apprend aussi à prendre des décisions pour organiser le droit de visite sans forcément passer par le cadre judiciaire.”

Avant que le couple suivant entre, la juge saisit le plus épais et lourd de ses dossiers du jour. “Un dossier complexe”, confie-telle. Les experts ont préconisé une thérapie familiale pour ce cas dans lequel les enfants ne souhaitent plus voir le père. Selon ce dernier, c’est l’emprise de leur mère qui est en cause. Malgré l’anonymat, le couple ne souhaite pas la présence d’un journaliste.

 

 

Officialiser la situation

 

C’est un homme et une femme âgés d’une soixantaine d’années qui entrent ensuite. Maintenant que sa mère est sortie d’une longue maladie, leur fille, une collégienne, souhaite désormais aller la rejoindre sur l’île Sœur alors qu’elle vivait jusqu’alors à Tahiti chez son père. La fille est déjà à Moorea, les parents veulent juste officialiser la situation pour régulariser les papiers CPS de leur enfant. Le père s’engage à verser une pension dont le montant est accepté par la maman.

La juge s’interroge. “Et elle passera la moitié des vacances et des week-ends chez lui ?” Le couple rigole, la mère répond. “C’est comme elle veut. De toutes façons, quand le papa vient avec sa nouvelle femme à Moorea, ils dorment à la maison. Je m’entends très bien avec sa nouvelle compagne.”

 

 

Auprès de sa maman

 

Une dame chétive entre sur la pointe des pieds. Elle souhaite pouvoir récupérer sa fille qui vivait jusque-là chez ses grands-parents paternels. Le père est sans domicile fixe. Une enquête sociale a démontré que la mère pouvait reprendre son rôle à part entière. Les grands-parents sont réticents à l’idée de ne plus élever l’enfant. “La priorité, ce sont les parents”, e x p l i q u e l a j u g e q u i , consciente que la petite a également ses habitudes, verra ses grands-parents un week-end sur deux.

“Même le mercredi et le vendredi, propose la mère. Maintenant, je suis prête pour cette responsabilité. Je cherchais du travail, je n’étais pas stable. Maintenant oui”, murmure la maman, émue, mais encore inquiète. “Et s’ils ne la laissent pas repartir”, s’interroge t-elle. “C’est votre juste place de vous occuper d’elle”, rassure la juge.

La mère range la décision écrite du juge dans un dossier qu’elle serre contre elle. Et ne peut retenir ses larmes. “Merci Madame le juge, c’est un grand soulagement de pouvoir parler avec vous.” Elle part, soulagée. La fillette, elle, pourra enfin se construire auprès de sa mère.

 

Florent Collet

 

• À lire dans notre édition du jour l’interview de Céline Azéma, juge aux affaires familiales : “Tout est décidé au cas par cas”

 

 

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