« Apartheid », terme-choc qui questionne les ségrégations de la banlieue

    mercredi 21 janvier 2015

    Peut-on parler d' »apartheid » dans les banlieues françaises ? Au-delà de la polémique, les déclarations choc de Manuel Valls illustrent la ségrégation ressentie dans des quartiers qui se sentent les grands oubliés de la République.
    A Bobigny (Seine-Saint-Denis) ce mercredi, beaucoup des passants ne sont même pas au courant des propos du Premier ministre. Mohamed, 32 ans, d’origine marocaine, s’emporte pourtant : « On a jeté les immigrés dans les cités comme si c’était une cage dans un zoo. Il y a moins de réussite scolaire ici, pas de travail… et une discrimination raciale. »
    Le Premier ministre avait soulevé une vive polémique en parlant mardi d’un « apartheid territorial, social, ethnique » dans les banlieues. 
    Un terme qui ne fait pas l’unanimité : « Ces mots parlent plus aux tripes qu’à la raison, et ne favorisent pas une analyse posée », regrette Renaud Epstein, maître de conférence en sciences politiques à l’université de Nantes, qui réfute aussi le terme de « ghetto ».
    L’apartheid est un régime « dans lequel l’ensemble des lois et des politiques publiques sont régies par des principes de séparation définis sur des bases raciales. Ce n’est évidemment pas le cas » en France, note-t-il.
    Avec un bémol : « On constate des pratiques discriminatoires du côté de certaines administrations, notamment dans la police », affirme-t-il, en donnant l’exemple des contrôles au faciès. « Ces discriminations ne sont pas inscrites dans le droit, mais dans les faits. »
    Le dernier rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) soulignait déjà les difficultés sociales dans ces quartiers : pauvreté trois fois plus élevée qu’ailleurs, illettrisme quatre fois plus important (12% en 2012), chômage à 24%…

    Préparer la ségrégation
     
    Lors de leurs recherche d’emploi, les jeunes des Zus disent cumuler plusieurs handicaps : rareté des offres (66%), manque d’expérience (58%), manque de réseaux professionnels (36%) et difficultés liées au lieu de résidence (9%).
    Didier Lapeyronnie, prof de sociologie à La Sorbonne, n’hésite pas à parler de « ghettos ». « Évidemment on n’est pas dans un régime d’apartheid, mais dans une société dans laquelle il y a une très forte ségrégation raciale, plus forte qu’on ne le pense », estime-t-il. 
    Et si le terme d’apartheid suppose une intervention des institutions pour créer cette ségrégation, « ce n’est pas totalement faux non plus », affirme-t-il, en pointant « les mécanismes qui continuent de préparer la ségrégation », notamment au niveau de l’école ou de la police.
    Pour lui, le problème va plus loin : « On s’est rendu compte » lors de la minute de silence « qu’une partie de la population, notamment dans le domaine scolaire, n’était pas simplement victime de discrimination, mais avait le sentiment de ne pas appartenir à la même société ».
    Face à cette dichotomie, la politique de la ville semble à beaucoup sous-dimensionnée. Le deuxième volet de la rénovation urbaine vient d’être lancé avec 5 milliards d’euros de dotation sur dix ans, soit moitié moins que le premier plan. A cela s’ajoute la baisse des dotations de l’État aux collectivités locales (3,7 milliards d’euros en moins cette année) dont les associations de terrain craignent de faire les frais.
    « Nous sommes aujourd’hui à un tournant décisif. Soit on continue à exclure, mettre à l’écart de la République, soit on décide d’un sursaut général », avertit Stéphane Troussel, président (PS) du Conseil général de Seine-Saint-Denis.
    La tâche est immense, et suppose une action assumée. Pour Renaud Epstein, l’un des problèmes est que les politiques actuels sont « dans l’incapacité d’affronter frontalement les enjeux des discriminations qui sont intenses dans les banlieues », notamment parce qu’il y a une « grande peur d’être accusés d’en faire trop pour les quartiers, pour les Noirs et les Arabes ». 
    Mais « on ne peut pas comprendre le problème en se focalisant sur les banlieues », car c’est aussi « à partir des beaux quartiers que se mettent en place les phénomènes de ségrégation, en repoussant les plus pauvres toujours plus loin ». 

    AFP

    VALLS ET « L’APARTHEID » : « PEU IMPORTE LES MOTS, L’ESSENTIEL C’EST D’AGIR »

    Manuel Valls, relancé mercredi sur son emploi la veille du mot « apartheid » pour rendre compte de l’enfermement de certains quartiers pauvres, a rétorqué : « Peu importe les mots, ce qui compte, c’est d’agir. » Le Premier ministre était questionné lors de sa conférence de presse de présentation de mesures anti-attentats à l’Élysée, après avoir évoqué mardi un « apartheid territorial, social, ethnique » en France.  « Peu importe les mots », a-t-il tranché, plaidant pour « une action globale » pas limitée à la police, la gendarmerie et la justice. « J’emploie les mêmes avec constance et cohérence depuis près d’une dizaine d’années. » « Peu importe les mots », a-t-il répété, « ce qui compte, c’est d’agir dans des territoires qui se sont enfermés sur eux-mêmes. »
    « Non pas que les services publics ne puissent pas y entrer », a nuancé Manuel Valls, « mais quand vous avez un tel niveau de pauvreté, quand vous mettez dans les mêmes quartiers les mêmes populations pauvres aux mêmes origines, alors il ne faut pas s’étonner – ce n’est une surprise pour personne, il y a eu des émeutes urbaines en 2005 – que ces quartiers deviennent de véritables poudrières. »
    « Il faut décrire, car les Français ont besoin de vérité, mais l’essentiel, c’est d’agir pour lutter contre ces inégalités insupportables », a insisté le chef de gouvernement, qui fut maire d’Évry, ville de la grande banlieue parisienne.
    AFP
    sandrine lecomte

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