Publié le dimanche 22 août 2010 à 14H32
RAIATEA – Le 22 août 1900 dans la baie de Tepua
L’histoire du Nordby (prononcer Nordbou), le grand cap-hornier qui s’est échoué il y a juste 110 ans sur le récif de Tepua, n’est pas celle de la Bounty. Et pourtant, la fin du trois-mâts danois du capitaine Hans Christiansen est aussi épique que celle du bateau des mutins anglais conduits par Flechter Christian.
Elle est unique dans l’histoire de lamarine, le bateau, son équipement et la cargaison ont été vendus aux enchères, à Uturoa, tout a été dispersé ; et, sans la découverte des documents dans une étude notariale, l’oubli le plus total pèserait encore sur la coque qui gît entre 18 et 25 mètres de fond au pied de l’hôtel Hawaiki Nui.
Le bateau mouille dans la baie de Tepua
Le Nordby est un trois-mâts barque construit en fer en 1873 à Dundee en Écosse. Il navigue sur tous les océans du monde, ses escales sont Valparaiso, Buenos Aires, Mexique, Afrique du Sud. Il a été vendu en 1893 par son armateur britannique à l’armement danois Winther, originaire de Nordby, un petit village de l’île de Fanö, au Danemark. Il est commandé dès 1890 par le capitaine Hans Christiansen, qui le restera jusqu’à la fin. Le commandant ne savait pas que, le 31 août 1899 au départ d’Hambourg (Allemagne), ce serait pour le dernier voyage. Le Nordby fait escale à Uturoa le 21 août 1900. Sa cargaison est importante.
À bord, on note des caisses de cuivre jaune, des balles de coton, du bois, des barils de cire d’abeille, des caisses de nacres brisées, de l’écaille de tortue, du coprah ; la déclaration au port de Papeete porte sur une estimation de 36 659 francs de l’époque. Le bateau mouille son ancre dans la baie de Tepua, face à la passe Te Ava Piti. Selon le capitaine, une violente tempête se leva dans la nuit. Sous la puissance du vent, l’ancre a dérapé (le mouillage était trop court), le Nordby s’est échoué sur le récif où ont été construits, de nombreuses années après, les bungalows du Bali Hai.
Cédé pour 402 francs
Le 22 août au matin, tout est fini, la coque est percée, le troismâts semble perdu, on amarre le bateau aux troncs de purao et de cocotiers proches. Le constat est rapidement fait. Les “Sieurs” Brodien, nommé par le juge de paix, et Oldam, désigné par le capitaine du Nordby, écrivent un rapport qui affirme que le trois-mâts fait eau, “et se trouve par suite dans l’impossibilité de continuer sa route”. Le rapport déclare, en outre, que les réparations nécessaires ne peuvent être exécutées sur place.
L’administrateur des îles Sous-le-vent, René Sazie, écrit alors ceci : “Autorisons le capitaine du Nordby à vendre aux enchères publiques le navire le Nordby, la vente aura lieu le 25 août à trois heures de l’après-midi.” Ce fut l’affaire commerciale de l’année pour les notables, les habitants et l’administration à Uturoa, La première journée de vente eut lieu sur les lieux mêmes du naufrage, sur le récif de Tepua. Les 27 lots préparés par les autorités d’alors ont été acquis par les arrière grands-parents des familles actuelles. James Petis, Kremer, Peter Brothersen, Théophile Guilloux, James Gooding se sont partagé l’armement du navire. Le chargement principal du bateau, estimé à plus de 36 000 francs, a été vendu 990 francs. Le bateau, le Nordby, un trois-mâts en fer, avec deux caisses de biscuits et 400 kilos de boeuf salé, a été cédé pour 402 francs. Le produit de la vente s’élève, au soir du 25 août 1900, à 2 085,50 francs. Il restait les provisions du bord. Le jeudi 30 août à 9 heures du matin, tout ce qui restait du Nordby a été vendu aux enchères dans un hangar du port. Les sacs de riz et de farine, les barils de sucre, de farine de seigle et de pois cassé, de la morue et du boeuf salé, des caisses de schiste, de la peinture, de la choucroute (pour lutter contre le scorbut) et du matériel de navigation.
La plus belle épave du fenua
Les 92 lots sont fort disparates. On note une corne de brume avec une touque de pommes de terre sèches ! Là aussi, l’huissier a reconnu qu’il existait un nombre suffisant d’enchérisseurs. Des enchérisseurs de Taha’a, de Uturoa et de Avera. Beaucoup de monde pour des affaires intéressantes. Les documents rapportent que le montant des adjudications est de 2 531 francs et que l’huissier a augmenté la recette de 10% sur les ventes pour payer les droits d’octroi de mer et de douane. Les aventures fiscales du capitaine Hans Christiansen n’étaient pas terminées après ces deux journées de vente. Il dût s’acquitter des coûts d’enregistrement, du crieur, les annonces, les copies des rôles, d’autres droits de douane, il dût rembourser une avance, l’achat d’une voile (provenant de son navire). Bref, le 3 septembre 1900, le capitaine signait un reçu de 1 367,16 francs, sur la vente des provisions de bord.
On coupa les amarres qui retenaient le Nordby. La coque nue s’est enfoncée au pied du récif jusqu’au fond du lagon. Le troismâts ne portait plus de nom, plus aucun signe, il était devenu le bateau fantôme. Les hommes l’ont oublié. Les plongeurs pensèrent longtemps qu’il s’agissait d’un charbonnier à cause des quelques briquettes qui avaient échappé à la vente. Et puis, ce fut la découverte des documents dans les archives du notaire de Uturoa et le rappel d’une incroyable histoire. Le Nordby est, plus que jamais, la plus belle épave du fenua, mais c’est également une table, celle du restaurant qui porte désormais son nom avec sa photo et sa légende. Et elle a 110 ans aujourd’hui.
De notre correspondant, Jean-Pierre Besse
Remerciements très forts aux notaires associés, Serge Villet et Julien Chan, pour leur aide.
Jean-Pierre Besse



