Vétuste, le Fare Vanira de Mamie Vanille voué à la démolition

2 contributions

Publié le dimanche 25 octobre 2009 à 10H47

RAIATEA – Installée depuis 1970 dans le même local à Uturoa, Jeanne Chane doit quitter les lieux

La préparatrice de vanille la plus connue de Polynésie française, Mamie Jeanne comme on l’appelle affectueusement, Jeanne Chane pour l’état civil, installée depuis 70 ans dans son “Magasin Vanira” au centre-ville de Uturoa a dû fermer boutique. Ce magasin ouvert depuis près de 40 ans, était à la fois une boulangerie, un petit café et un site de préparation et de conditionnement de la vanille.

Pour des raisons manifestes de sécurité et de salubrité publique (il suffit de regarder la façade,ndlr), une décision de fermeture au public et de démolition de la vieille bâtisse a été ordonnée à la propriétaire des locaux.

“J’avais mes habitudes et ma clientèle”

En effet, l’état de vétusté très avancé de l’établissement commercial représente un danger avec un risque d’effondrement à tout moment en raison de la structure en bois complètement termitée et d’incendie susceptible d’être provoqué par les installations électriques non conformes aux normes en vigueur. Ce sont les conclusions d’expertise d’organismes agréés tels que Socotec et Véritas. Pour Mamie Jeanne, qui s’attendait un jour ou l’autre à cette décision de fermeture, la réalité est très dure à vivre. Pour elle, son magasin est toute sa vie. Il représente sa jeunesse et sa raison de vivre. Elle y a débuté au côté de son père en 1946.

À l’arrière du magasin, répartis dans différentes pièces, plus de 800 kg de vanille sont prêts à la vente. Pour Jeanne, le temps passe et il lui faudrait s’installer dans un autre local de vente, avec un nouvel endroit où sécher la vanille. La tavana de Uturoa, Sylviane Terootea a proposé plusieurs solutions de remplacement à Mamie Jeanne, (lire l’interview).

Mais la vieille dame, hésite encore, cette délocalisation l’inquiète, “Je ne sais pas si j’aurai le courage de reprendre mon activité ailleurs. J’avaismes habitudes et ma clientèle. Petit message aux producteurs : Ne comptez pas sur moi l’année prochaine, j’écoulerai mon stock.” A Uturoa, on craint que la reine de Vanilla Tahitensis n’arrête son activité. En centre-ville, le doux parfum de vanille manquera, tout comme les petits arrêts bavardages avec Mamie Jeanne, notoriété reconnue par une clientèle avisée et toujours prête à partager sa passion pour les gousses d’or noir. Si vous passez à proximité, allez lui rendre une petite visite et soutenez- la !

De notre correspondant Raoul Buchheit


Il était une fois… une maison bleue

Ce titre évocateur d’une douce mélodie empreinte de nostalgie est signé par la nièce de Mamie Jeanne. Voici le récit qu’elle nous a confié.

“Il était une fois une maison bleue, bleue comme le ciel de Polynésie. Ce bleu si beau, mon arrière grand-père le voulait alors, il a décroché un morceau de ce ciel et l’a collé sur toute sa maison, cette maison coloniale dont il est si fier, lui, l’émigré arrivé en 1919. Cette maison bleue sera désormais sa maison, la maison de son fils et de sa bru et aussi de tous ses petits-enfants, arrière petitsenfants et arrière-arrière petitsenfants. Elle porte en elle l’histoire d’une famille d’origine chinoise et dont les branches deviennent de plus en plus métissées.

C’était aussi une maison de parfum. En humant les senteurs qui y flottaient, on pouvait connaître l’heure : de minuit à 5h du matin, il flottait toujours l’odeur du pain, de la baguette, sortant tout chaud et croustillant du four en briques.

À 3 heures du matin, l’huile chaude était prête à accueillir ses premiers firifiri, en forme de huit, car, en Chine, cela voulait dire prospérité. À 5h du matin, le café noir, chaud et fumant attendait avec impatience son premier client. À 5h30 pile, la maison bleue s’ouvrait et livrait les trésors fabriqués au cours de la nuit. Les premiers clients s’y engouffraient. Les uns achetaient du pain, des firifiri, du beurre, du pâté Armour ; les autres s’attablaient et commençaient leur petit-déjeuner. On se mélangeait et on parlait de tout : du temps, de la pluie, du soleil, des petits problèmes de la vie de tous les jours, du Français qui venait d’arriver, d’un tel qui s’est acheté une nouvelle mobylette, et d’une telle qui a encore changé de mari…

Le ventre rempli, tout ce gentil petit monde quittait la maison bleue et commençait sa journée. Au fur et à mesure que le soleil se réveillait et étendait ses rayons sur la maison bleue, doucement, avec délicatesse, la Reine se réveillait. Ce n’était pas une Reine comme les autres. Elle était noire, ridée, fine et souple. Mais, on l’appelait Reine, car elle dominait tout, son rayonnement traversait les frontières, elle savait rendre les hommes fous et, à ceux qui la touchaient, elle les bénissait en leur apportant santé, bonheur et richesse. On l’appelait Reine, car elle avait ce parfum sucré, anisé, qui savait si bien envoûter ses sujets. Cette Reine s’appelle vanille. Avec son ami, le soleil, inlassablement, elle déployait son parfum, mettant tout Raiatea sous son charme. Lorsque le soleil était au zénith, les gens de Uturoa savaient qu’il était midi, car la Reine Vanille était au maximum de sa puissance. Dans l’après-midi, la Reine se reposait au soleil sur le drap imprégné de la force de son parfum. À 16h, il fallait ramener la Reine Vanille dans son palais pour la nuit, elle ne parfumait plus alors, que la maison bleue…

Dans cette maison bleue, vivait une autre Reine qui, toute sa vie, s’est consacrée à la vanille, elle lui a donné ses lettres de noblesse. Un titre royal décerné par la France et l’Étranger, tous ces territoires qu’elle ne connaît pas, mais qui la reconnaissent en tant que Reine, un titre acquis par la force de son travail et par son amour pour la vanille. Cette vieille dame avec son sourire, vous la connaissez tous, vous l’avez déjà vue à la télé ou dans les journaux et même sur internet, il suffit de taper : Jeanne Chane et vous aurez des pages et des pages sur elle et sa vanille. Les journalistes débarquent du monde entier, ils adorent la filmer avec sa vanille dans sa maison bleue connue nationalement et internationalement, imprimée sur papier glacé. Malheureusement, cette maison bleue ne fêtera pas son centenaire, car un ordre de démolition a décidé de la faire disparaître à jamais de Uturoa. Sa renommée ne l’a pas protégée. Désormais, les deux Reines n’ont plus de maison bleue.

La Reine Vanille se demande comment elle fera pour continuer à parfumer la commune de Uturoa. La Reine des préparateurs voit son enfance, sa jeunesse, son travail disparaître avec la maison bleue...”

Siu Ling Chan

“Si cette histoire vous a touché, n’hésitez pas à envoyer un mot gentil à Mamie Jeanne, ou Atahi comme on l’appelle à Raiatea, car, en ce moment, elle a besoin de votre soutien”, nous a écrit sa nièce Siu Ling Chan : tahitivanille.chan@mail.pf ; tél : 71.23.44

LA PAROLE À…

Sylviane Terooatea Tavana de Uturoa

“Nous lui avons proposé plusieurs solutions”

“Je suis consciente de la peine qu’on inflige à Jeanne, mais cela fait plusieurs années qu’elle aurait dû rénover son magasin. Nous lui avons proposé plusieurs solutions de rechange, une place au marché, un local à la sortie de Uturoa à remettre en état pour ses séchages… À elle de prendre sa décision si elle veut continuer son activité. Mais nous sommes prêts à trouver des solutions, il suffit de discuter et de s’entendre. Une chose est certaine, ce magasin va être démoli, il devient trop dangereux pour elle et le public.”

Imprimer Recommander Wikio Facebook twitter digg

Les dernières contributions


Commentaires anonymes

27/10/2009 à 01h56

Ia ora na

Je ne comprends pas très bien les solutions proposées par la tavana. Si on peut la reloger ailleurs, pourquoi ne peut-on pas rénover le magasin bleu ?
Apparemment, Mamie Jeanne est connue de par le monde ! Alors, une souscription minime pour un maximum de personnes devrait pouvoir l'aider à concrtiser ce projet de rénovation, non ?
Et pourquoi ne pas le mettre à l'actif de la mairie, avec une transformation, à terme, du magasin en musée de la vanille avec tous les souvenirs de Mamie Jeanne mais pas seulement ?
Cette solution aurait un avantage certain pour Uturoa en terme de tourisme ET donc, finalement, le coût de la rénovation ne serait pas insurmontable pour la mairie, bien au contraire !!
A négocier avec Mamie et sa famille mais, pour la mémoire de toute la famille Chan et aussi de Uturoa, je suis persuadée qu'il y a là matière à réfléchir et un projet intéressant à concrétiser !

Te aroha ia rahi
Etetera

Commentaires anonymes

25/10/2009 à 20h12

C'est triste de savoir qu'il n'y aura plus cette petite boutique pour voir mamie Jeanne et essayer de négocier avec elle des paquets de vanille. C'était l'endroit, le spot où on pouvait toujours la trouver si on la cherchait ... désormais, il faudra aller ailleurs ! C'est comme ça, c'est la vie ! Souhaitons bonne chance et beaucoup de courage à mamie Jeanne - elle en aura besoin - mais nous savons que c'est une femme forte et qui, peut-être ne baissera pas les bras ! Fa'a'ito'ito mama Jeanne ! Nana :)

Droits de reproduction et de diffusion réservés © www.ladepeche.pf