Flosse, le “Terminator” qui renaît toujours

Publié le mercredi 16 septembre 2009 à 09H21

UN DEMI SIÈCLE DE POLITIQUE ET DE COUPS DURS

La levée de son immunité parlementaire aurait pu être un coup dur pour le sénateur polynésien, qui a sans doute gagné un peu de temps dans la course-poursuite engagée avec la justice. Et des coups durs, de toute façon, Gaston Flosse en a connu dans sa longue, très longue carrière politique ponctuée par bien d’autres déboires. Des déboires qu’il a toujours réussi à surmonter jusqu’à présent, emmenant avec lui ces cicatrices qui sont à peine parvenues à ralentir la “machine” Flosse…

1987 : La trahison d’Alexandre et la traversée du désert

Entre Gaston Flosse et Alexandre Léontieff – aujourd’hui décédé – il y a toujours eu de l’admiration et de la rivalité en même temps. Un tandem façon Chirac-Juppé en quelque sorte. Le premier appréciant l’intelligence et la clairvoyance du second, et ce dernier s’inclinant devant les fines tactiques politiciennes du premier. Alexandre Léontieff avait rejoint l’équipe Flosse très tôt, dès 1979, d’abord en temps que conseiller, puis comme ministre à partir de 1982. Rapidement présenté comme le dauphin et le successeur, Alexandre supportera mal en février 1987 de voir Gaston Flosse, devenu secrétaire d’État au Pacifique Sud dans le gouvernement Chirac un an plus tôt, choisir un autre que lui pour lui succéder à la présidence du gouvernement. Et lorsque Jacky Teuira est ainsi récompensé pour sa fidélité, la rupture est consommée entre les deux têtes pensantes de la majorité. Dix mois plus tard, les émeutes sur le port de Papeete – qui arrivent à pic – donnent le prétexte à Alexandre pour former une nouvelle majorité et renverser Jacky Teuira. Il défie Gaston Flosse et emmène avec lui une partie du Tahoeraa huiraatira, avec la bénédiction des socialistes, qui remportent les élections législatives et présidentielles de 1988.

Battu de 395 voix seulement dans la circonscription est, Gaston Flosse n’a plus que la mairie de Pirae pour se replier. En quelques mois, il a perdu ses casquettes de ministre de la République, de député, de chef de la majorité, et il n’a plus l’appui de Paris. Commence alors pour lui une longue traversée du désert de trois ans et demi. Beaucoup prédisent déjà sa fin politique. Mais Gaston Flosse encaisse tous les coups, sauve le Tahoeraa huiraatira des “griffes” de Léontieff et prépare sa revanche. Il l’obtiendra en mars 1991 avec un magistral retour au pouvoir, seul contre tous. Il fera payer à Alexandre sa trahison, puis lui pardonnera quelques années plus tard, comme un père envers un fils fautif.

2004 : un tsunami nommé “taui”

23 mai 2004 : ce soir-là, dans la grande et belle présidence qu’il a bâti à son idée, Gaston Flosse est, pour la première fois depuis longtemps, abattu. Vidé, impuissant devant le tableau des résultats des élections, qui affiche inlassablement le raz de marée bleu de l’UPLD. Il n’a plus vraiment d’idées pour réagir face à cette défaite électorale, qu’il n’avait même pas imaginé une seule seconde. Il reste là les bras ballants, K.O. debout et seul dans l’échec. Il lui faudra trois heures pour se ressaisir, et finalement écrire un discours aigre et sans solution. Dehors, partout en Polynésie, on déboulonne intellectuellement pendant plusieurs semaines les statues du “leader maximo”, ex-roi tout puissant. C’est la curée et malheur au vaincu.

Le 14 juin 2004, Oscar Temaru est le nouveau président de la Polynésie, grâce au soutien de Nicole Bouteau et Philip Schyle, qui sont restés sourds aux suppliques, aux propositions et aux menaces, venues de Papeete comme de Paris. Pourtant, dans l’incroyable débâcle orange, Gaston Flosse refuse de quitter le navire qui prend l’eau. Au contraire même, il prend les armes et repart au combat, avec une hargne décuplée. À force de batailles, de manipulations et de coups bas en tous genres, il remontera à deux reprises sur le ring. En octobre 2005, puis en février 2008, il est l’éphémère président du Pays qui ne lâche pas. Mais les échafaudages politico-juridiques, qui lui ont permis à chaque fois de se hisser à nouveau au pouvoir, sont si subtils et si fragiles, qu’il ne tient à chaque fois que quelques semaines. Ça ne fait rien : Gaston Flosse, le “Terminator politique”, qui renaît toujours de ses cendres, encaisse toutes les dégringolades et prépare le prochain coup.

2009 : le baiser de la mort

Ils se sont embrassés, d’abord secrètement, puis au grand jour. Répétant à l’envi que leur guerre incessante n’était plus qu’un mauvais souvenir. Gaston Flosse et Oscar Temaru traversent ainsi les années 2007 et 2008 en émaillant leur nouvelle amitié préfabriquée de quelques bons coups : ils virent Tong Sang de la présidence, ils remportent les élections sénatoriales, et font même, comme deux garnements incontrôlables, d’incessants pieds de nez au gouvernement parisien. La farce est belle, méchante et audacieuse à la fois. Mais comme dans toute farce, il faut un d… Ce sera Gaston Flosse. Lorsque Jean-Christophe Bouissou vient leur apporter la tête de Tong Sang sur un plateau, les deux ex-très-bons-amis ne rigolent plus. Ils ressortent les longs couteaux, ceux de la vendetta. Car à la présidence du Pays, il n’y a de place que pour un seul. Oscar Temaru, qui avait tant susurré de propos rassurants à l’oreille de Gaston Flosse, lui plante cette fois droit dans le coeur, là où ça fait le plus mal, son ambition présidentielle : “J’ai décidé de me présenter à la présidence du Pays”, lâche-t-il un samedi soir, le 31 janvier 2009. Gaston Flosse, qui avait si minutieusement préparé son retour au sommet, vacille ce soir-là du haut de son demisiècle de ruses et de coups politiques. Cette fois, c’est lui qui en est la victime.

Il lâche du bout des lèvres, amer : “S’ils pensent que c’est Oscar Temaru qui fera le meilleur président…” Adieu, veaux, vaches, cochons, présidence, majorité et contrôle du Pays. Il se réfugie à Fakarava, puis viennent ensuite les autres coups de poignards, juste pour achever le travail : Oscar le chasse de la majorité et reprend Tong Sang, puis récupère même deux de ses ministres. Et maintenant, après ce nouveau coup dur, la “bête” est-elle bien morte cette fois ?… se demandent les observateurs politiques. En réalité, elle bouge encore, même vidée petit à petit de son sang orange, qui s’évapore dans la nature. Mais sur le “moribond” politique plane désormais une autre menace : celle des juges, qui arrivent en rangs serrés. Et ce n’est pas pour une visite de courtoisie qu’ils viennent. C’est pour une autopsie. Car ils se sont mis dans l’idée de fouiller au plus profond des souvenirs du système Flosse. Il ne s’agit plus de politique désormais. Et Gaston Flosse devra innover pour se sortir encore, comme il l’a toujours fait, de ce nouveau coup dur.

Yves Fortunet

Yves Fortunet
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