Publié le dimanche 31 janvier 2010 à 13H08
KAUKURA - Retour en terre connue
Kaukura est un petit atoll des Tuamotu Ouest, non loin de Niau et Arutua. Il pourrait êtreune île comme toutes les autres, où l’onvit au rythme du soleil et de la mer. Mais les choses ont bougé et le temps a rattrapé la population qui évolue aujourd’hui à l’heure de la modernité, dans l’ombre de ses légendes.
Alors que l’avion amorce sa descente, mon coeur se serre. Une vague de souvenirs m’assaille : l’inconnu d’hier, aujourd’hui passé et bien au chaud dans ma mémoire. Il aura fallu plus de 10 ans pour que je décide de revenir dans cette île où je me suis mariée un 1er janvier 1999. Un mariage qui a marqué les esprits de la petite population, venue en masse, par curiosité, à l’unique union de “popa’a” jamais organisée sur l’atoll. À la descente de l’avion, nos amis, Bill et Titaua, les boulangers du village, nous accueillent. Ils sont toujours là, cuisant chaque jour le pain pour les quelque 400 habitants de Raitahiti, le village principal. En ce début de décembre, le soleil est assassin et pénètre par chaque pore de la peau. Cela n’a pas changé : les Tuamotu nous saluent à leur manière, éclatantes et généreuses à la fois.
Coprah et poisson, les deux richesses
Dans ma mémoire, Kaukura était un labyrinthe géant de motus sauvages, autour d’un lagon extrêmement poissonneux et le village constitué de fare dépareillés, en tôle et pinex. Aujourd’hui, je reconnais à peine ce que j’y ai laissé : une route bitumée mène de l’aéroport au village, les jardins sont clôturés et fleuris, des maisons en “dur” ont vu le jour, les cocoteraies sont entretenues et trois magasins et deux snacks s’offrent à la clientèle… L’atoll s’est métamorphosé… Mais, que s’est-il donc passé ? Comme ailleurs, le temps a rempli son rôle : les patriarches qui tenaient le “business”, ont passé la main ou se sont éteints… “Ils sont toujours dans nos coeurs, mais nous sommes libres désormais, libres d’aller où nous voulons, d’avoir un bateau, notre argent, d’en profiter comme bon nous semble”, souligne Jeannot. Un mal pour un bien, une sorte de libération…
Les caïds d’autrefois se sont, quant à eux, casés et assagis, “embourgeoisés” pour certains. Les bébés d’hier sont les solides adolescents d’aujourd’hui. Alors que le cours de la perle a dégringolé sur la dernière décennie, rares sont ceux qui se consacrent encore l’activité perlicole. “Ça ne rapporte plus rien, il n’y a plus que dix fermes en activité dans l’île…Il faut espérer que le cours remonte”, se désole Rosa. “Aujourd’hui, c’est le poisson…” En effet, Kaukura est l’un des atolls les plus poissonneux de l’archipel. Des carangues de plus d’1,5 m remplissent les parcs ; des perroquets, des becs de cane, des ume tarei en quantité époustouflante font la fortune des habitants depuis les années 1970. Ici, tout le monde pêche et quelques-uns “transforment” le poisson : avant l’arrivée de la goélette, les familles s’affairent autour d’une table communautaire où il est débité en filets, vendus 1 000 Fcfp le kilo aux habitants ou en direct aux hôtels et restaurants de Tahiti. Il en est de même pour les paquets de poissons, qui vont animer de leurs couleurs les étalages du marché de Papeete. “Ici, si tu es courageux, tu fais de l’argent”, confie Teva. Il est, en effet, courant de ramener des parcs à poisson souvent situés au “secteur”, non loin du récif, orientés face au courant rentrant, plus de cent paquets de poissons en une journée, en pleine saison !
La bénédiction des raies manta
Quant au coprah, une activité qui continue d’occuper la population depuis plus de trente ans, il est toujours pratiqué de manière communautaire. Dès quatre heures du matin, le village résonne de l’entrechoquement des pana opa’a (crochets pour rassembler les noix de coco), alors que les hommes envoient d’un geste sûr les noix qui seront ouvertes, puis débarrassées de leur chair qui séchera ensuite au soleil. Le kilo de coprah de première qualité est désormais payé 130 Fcfp, contre 8 Fcfp dans les années 1970. Comme pour le poisson, la veille du passage de la goélette, les familles s’activent autour des séchoirs pour remplir les sacs de jute qui partiront vers l’Huilerie de Tahiti, l’unique acheteur. À partir de 6 tonnes par an, un séchoir est octroyé au producteur par le Pays. Je comprends alors pourquoi les cocoteraies sont aujourd’hui propres et débroussées. “Si tu laisses traîner tes cocos quelques jours, d’autres les ramasseront à ta place ”, raconte Hélène.
Des vols de noix de coco sur un atoll recouvert de cocoteraies : cela me laisse songeuse ! Lorsque l’appel du passé me sort demes pensées : Jeannot nous emmène, voir les mystérieuses raies manta, dans un troumythique situé au coeur du lagon. D’une profondeur inconnue, ce trou est relié au récif par un tunnel, que personne n’a jamais pu explorer. Dans les années 1960, une équipe de militaires américains aurait tenté d’y pénétrer pour le parcourir, mais sans succès, arrêtés dans leur progression par des amas de coraux. Selon les légendes que, seuls, les anciens aujourd’hui disparus savaient raconter, ce trou, appelé Temarite – mon nom de mariage, choisi par les villageois – était autrefois habité par des requins et des raies manta qui auraient emporté deux enfants qui y nageaient. La légende de Maritipa et Teahiaroa raconte qu’un jour, des pêcheurs virent dans ce trou un requin et une raie manta arborant sur leur corps de poisson, le visage des deux enfants disparus. Alors que, dans l’eau, équipée de masque et tuba, le coeur battant, je serre la main de mon fils de 10 ans, Temarite de son deuxième prénom, la première raie – peut-être une de celles qui m’avaient déjà honorée de leur présence une douzaine d’années auparavant – monte des profondeurs, nous saluant d’un battement d’aile majestueux. Nous sommes les bienvenus, Temarite nous ouvre les bras…Puis, le ballet commence : une, deux, trois, sept raies, intriguées, nous offrent le plus beau des spectacles sousmarins, passant et repassant lentement à moins d’un mètre de nous, curieux êtres terrestres qui venions en amis.
À l’entrée du motu, une croix blanche rappelle que son propriétaire, le vieux Tute, un des anciens notables du village, qui avait fait fortune avec la perle et la pêche, n’est plus.
Jeannot plonge alors et en caresse une d’un geste assuré et doux à la fois. Son fils de 8 ans, Kirikou, lui attrape vaillamment la main et se risque à frôler la légendaire “mangeuse d’enfants” du bout des doigts. “Il a toujours été terrorisé et n’avait jamais osé le faire. C’est fantastique, il n’a plus peur ”, jubile son père, de retour sur le bateau. Alors que nous rentrons vers le village, une halte aumotu Tahunapuna s’impose. Ce petit îlot, qui abritait l’unique pension de famille de l’île, est aujourd’hui à l’abandon. À l’entrée du motu, une croix blanche rappelle que son propriétaire, le vieux Tute, un des anciens notables du village, qui avait fait fortune avec la perle et la pêche, n’est plus. Les bungalows bleu turquoise ont, quant à eux, perdu leur couverture végétale et les rares touristes ne viennent plus se dépayser dans ce havre de paix. Le soleil décline sur les eaux tièdes et limpides tandis que le ciel se pare de cumulus nacrés. Et là, comme par magie, le temps suspend son vol à celui d’une frégate… De retour au village, ivres de soleil, d’images et souvenirs, nous déambulons dans la rue principale, saluant nos amis et connaissances, partageant les dernières nouvelles d’ici et d’ailleurs. Comme un retour en terre promise ! Alors que la chaleur étouffante de la journée laisse place à une brise ô combien bienvenue, nous nous délassons dans la cocoteraie qui jouxte le terrain de volley-ball où s’agitent des silhouettes frénétiques. Les enfants se défoulent sur le terrain de football ; leurs clameurs montent jusqu’à nous. Dans les fare, on cuisine le dîner, donne le bain aux enfants, sur fond de telenovela. Kaukura se prépare au repos, avant la journée de demain, similaire à celle d’aujourd’hui, entre coprah et pêche.
Je ferme les yeux pour mieux humer le parfum de la nuit qui tombe, des senteurs mêlées de l’entêtant tiare Tahiti, du coprah séché et du poisson grillé, alors qu’un bourdonnement caractéristique chatouille mes oreilles et que mes chevilles me picotent soudain. Ils sont là eux aussi ! En effet, comment les oublier ? Que serait Kaukura sans ses moustiques et ses nonos ? Le paradis, sans aucun doute !
I. Ozan
Mama Taio : la doyenne se souvient…
Mama Taio, 72 ans, se souvient du temps de son enfance, alors que la modernité n’avait pas encore touché la population de Kaukura. “Pour aller faire le coprah, nous partions en pirogue à voile au secteur. Les hommes y restaient parfois pendant trois mois, tandis que les femmes restaient au village avec les enfants. Le coprah était ensuite transporté sur des charrettes tirées par des chevaux, puis conduit à la goélette qui ne passait qu’une fois par mois. Le pain était cuit dans des fours à bois en briques. En 1983, les cyclones Veena et Orama ont entièrement détruit l’atoll. Seule l’école a survécu. Il a fallu tout reconstruire et replanter les cocoteraies…”

Une nouvelle vocation agricole
Même si l’économie de l’atoll de Kaukura repose essentiellement sur le coprah et l’exportation de poisson sur Tahiti, une formation agricole CPIA (Contrat pour l’Insertion par l’Activité) a été initiée en 2009 par le SEFI et dispensée par le centre DOCEO Formation. Pota, salades, choux, tomates, aubergines, pastèques se côtoient aujourd’hui couramment dans les jardins de l’atoll. La mise en place d’un fa’a’apu collectif a permis aux stagiaires de pratiquer les techniques de culture et fertilisation enseignées par des formateurs spécialisés en agronomie. Des vocations sont nées, permettant désormais aux habitants de produire leurs légumes pour leur consommation familiale, diminuant ainsi leur dépendance en produits frais importés par avion ou bateau.
Tutonu, la pierre des élus
Un lieu mystérieux abrite une légende des temps modernes. À l’autre bout de l’atoll, un endroit dénommé Faro, sur un motu comme les dizaines d’autres qui peuplent Kaukura, abrite une pierre, du nom de Tutonu. Laquelle, aux temps anciens, aurait protégé l’atoll des invasions des guerriers des autres îles. Selon les récits des habitants, la pierre magique n’apparaissait en photo qu’avec quelques élus. Pour les autres, seule l’image de la personne posant près d’elle imprégnait la pellicule. Les rares élus en compagnie desquels la pierre daignait s’afficher sur le cliché y voyaient un présage de sagesse et arboraient fièrement la photo qui trônait dans leur salon, ornée de colliers de coquillages. Douze ans auparavant, j’avais photographié la pierre. Au développement, ironie du sort ou sortilège légendaire, la pellicule était entièrement voilée. Rien n’apparaissait, pas l’ombre d’un caillou…




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Commentaires anonymes
02/02/2010 à 03h35
L'atoll comme on n'ose plus l'imaginer..
C'est sûrement le voyage que beaucoup aimeraient faire ou refaire,si,si?..
Peu de place pour la nostalgie dans ces superbes chroniques..,la vie continue
et cela me réconforte de savoir que même sur un atoll isolé on sait s'adapter
et semble-t-il?,utiliser au mieux le progrès- qui ne nous réussi pourtant
guère actuellement à nous autres européens.Peut-être un peu moins de matérialisme?,ou alors devrons nous aussi nous mettre au Mandarin?
Allez,Amitiés à tous et longue vie à la culture Mahoi
Racan