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Des champignons pour lutter contre le Bunchy Top et la fourmi de feu ?

mardi 16 mai 2017

Peter Heduschka

Après des formations en Thaïlande, l’agriculteur de Mahaena est convaincu que certains champignons entomophages – capables de s’attaquer à des insectes ou des vers – pourraient être utilisés contre le virus Bunchy Top et même la petite fourmi de feu. (© Jean-Luc Massinon)


Après la fourmi de feu, et maintenant le virus Bunchy Top, un agriculteur de Mahaena demande des solutions au gouvernement. Contraint d’arrêter l’ananas, limité dans sa cocoteraie et son verger, Peter Heduschka s’est réorienté dans la production de champignons. Pour le cultivateur, le mycélium pourrait être une arme efficace contre ces nouveaux fléaux.

“On est en train de casser notre outil de travail.” Peter Heduschka ne fait pas partie des agriculteurs qui ont leur langue dans leur poche. À Mahaena, il est plutôt connu pour dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. Et l’homme en a un peu marre de la situation dans laquelle les autorités ont laissé les familles qui vivent de cette activité.

“Après les avoir abandonnés avec la petite fourmi de feu, on demande maintenant aux professionnels de brûler leurs opuhi malades du virus Bunchy Top. En matière de communication, ils ont apporté une réponse par une campagne de sensibilisation pour éviter la propagation. Mais c’est une solution dont nous avons besoin. La réponse n’est pas adaptée au fléau.
À Mahaena, beaucoup de familles vivent de la vente de fleurs coupées. S’ils brûlent leurs opuhi, comment les gens vont-ils manger ? Déjà que certains ont abandonné leur fa’a’apu à cause de la petite fourmi de feu.”

Les agriculteurs avaient peur de perdre leurs clients en vendant des fleurs qui piquent, mais désormais, ils n’osent plus entrer sur leur parcelle tant l’insecte est partout.

Et sans soutien, Peter Heduschka explique que ce n’est pas financièrement soutenable : “Le coût du traitement est insupportable. On ne peut pas répercuter cela sur les produits. J’ai acheté des appâts, mais l’impact est quasi nul car de courte durée.”

 

Immobilisme et complaisance

 

À l’abri dans sa vallée, c’est en 2014 que Peter Heduschka a senti les premières piqûres de la petite fourmi de feu. Il ne voulait pas y croire.

Il a commencé par des courriers d’alerte à la mairie. Il voulait protester contre le transport des terres dans la vallée. Les bénéficiaires ont pris Peter Heduschka pour un jaloux et n’ont pas entendu ses mises en garde.

Devant l’inaction des services compétents, l’agriculteur a écrit au ministre pour dénoncer cet immobilisme et cette complaisance. Car des textes existent au code de l’aménagement. Ils contraignent à la délivrance de permis de transport à partir de 60 m3.

Le code de l’environnement prévoit bien de désinsectiser les engins susceptibles de véhiculer, avec leurs chenilles pleines de boue, des espèces menaçantes pour la biodiversité.

“Le non-respect de la réglementation continue”, enrage Peter Heduschka.

À l’entrée du village, les travaux de rectification du virage de la pointe Anapu ont failli débuter sans contrôle et les terres transportées vers Hitia’a.

Mais le syndicat des agriculteurs de Mahaena a dénoncé la présence de la petite fourmi de feu. Un peu plus loin, et plus récemment, un riverain a aussi médiatisé le transport de terre sans autorisation.

Peu de ces actes sont sanctionnés. Peter Heduschka constate qu’on a fait venir des ingénieurs agronomes de Toulouse pour rien et qu’on a dépensé des millions de francs (plus de 200 millions de francs entre 2006 et 2007) dans les traitements pour un résultat nul. La petite fourmi est encore là et partout maintenant.

 

Ananas piqués et cocotiers “bouffés” de l’intérieur

 

À Mahaena, il est aussi trop tard. Les constats ont été faits en 2015. Des parcelles sont contaminées. Sans réaction du Pays, qui a baissé les bras depuis des années devant la petite envahisseuse, le fléau s’est installé sur les 7 hectares de Peter Heduschka. Il a dû arrêter les ananas, trop piqués. Les cocotiers, qu’il avait plantés, sont “bouffés” de l’intérieur et les tiges d’inflorescence nécrosées donnent peu de noix. Que dire de ses arbres fruitiers qu’il faut approcher sans avoir peur des piqûres ? La présidente de la chambre d’agriculture a attesté de l’incapacité de l’agriculteur à maintenir son activité.

Après des études poussées dans l’agriculture, un passage dans l’administration et plus de 15 ans de labeur à tracer sa voie dans ce secteur, Peter Heduschka reconnaît avoir perdu une bataille. Mais il n’a pas perdu la guerre.

L’homme, qui s’est spécialisé dans la production de champignons après avoir suivi des formations en Thaïlande, mise sur un nouvel allié : le mycélium. Ce filament, qui se développe sous terre à l’abri de la lumière et est à l’origine de l’éclosion du champignon, a des vertus insoupçonnées.

À partir de ses connaissances, Peter Heduschka a confectionné une décoction qu’il a pulvérisée aux pieds des opuhi pour lutter contre le Bunchy Top. Les résultats sont concluants. Les pieds malades semblent revigorés. L’agriculteur parie sur leur immunisation contre le virus.

Partant également du pouvoir entomophage (mangeur d’insecte) de certains champignons, Peter Heduschka est convaincu qu’une solution peut être trouvée contre la petite fourmi de feu.

Mais ce combat n’est pas gagné. Car pour mener des travaux, l’agriculteur a sollicité les autorités qui n’ont pas montré beaucoup d’intérêt pour cette piste.

Peter Heduschka n’entend pas pour autant baisser les bras. 

J.-L.M.

 

Peter Heduschka, agriculteur et producteur de champignons : “S’il n’y a pas la tiare Tahiti, que va-t-on offrir ? Des fleurs en papier carton de Thaïlande ?”

 

Quand avez-vous constaté la présence de la petite fourmi de feu ?

Il y a à peu près trois ans de cela. Il y avait quelques colonies, mais on n’avait aucune idée de l’incidence économique que ça allait avoir sur notre activité agricole. C’était une méconnaissance du fléau. On se sentait un peu à l’abri. Mais encore une fois, on n’est jamais concerné par un problème qui ne nous touche pas directement.

 

La fourmi est-elle venue par ses propres moyens ?

La question se pose. Mais lors de l’installation du lotissement social entre Tiarei et Mahaena, des terres ont été apportées pour l’aménagement, elles provenaient de Mahina, de Orofara exactement, où devait être réalisé le cimetière. Cette terre a aussi été véhiculée dans notre vallée. À cette époque, quand on a soulevé le problème, les bénéficiaires voyaient d’un mauvais œil mon comportement.

Aujourd’hui, tout le monde se tait car c’est une honte pour nous tous de cette communauté car le fléau a pris une telle ampleur qu’on est incapable de mettre un mot dessus.  

 

Que s’est-il produit dans votre fa’a’apu ?

J’ai vu mon activité agricole se dégrader en l’espace de deux ans. Mon chiffre d’affaires a commencé à diminuer parce que je n’arrivais plus à produire de l’ananas. Il était piqué et ne présentait pas un aspect commercial. La fourmi avait pris place et ça devenait impossible de travailler physiquement dans le champ. Les colonies se sont multipliées à vitesse grand “V” du fait qu’elles avaient la ressource en sucre.  

 

Pourquoi ne pas avoir traité ?

Aujourd’hui, je suis à deux doigts de mettre la clé sous la porte au niveau de l’activité agricole. Car j’ai toujours eu comme principe, avec ma femme, de produire des produits sains, indemnes de toute pollution chimique. J’ai été contraint d’abandonner la vente d’ananas pour me concentrer sur des traitements chimiques afin de tenter d’éradiquer ce fléau.

Mais financièrement, cela a un coût, car c’est relativement onéreux. Et comme mes voisins ne traitaient pas, je dépensais en permanence de l’argent pour une efficacité réduite. La fourmi revenait. Je me suis rapproché des autorités administratives pour soulever le problème, mais je n’ai pas reçu d’oreille attentive. J’ai compris que je ne serais pas le seul à perdre des plumes dans cette affaire.

 

Votre production de champignons pourrait-elle aussi résoudre ce problème de fourmis ?

Je suis un petit agriculteur qui s’est initié à la myciculture (culture de champignons comestibles, NDLR) par passion, et face à cette colonie de fourmis, je me suis documenté sérieusement et je me suis rendu compte que, dans le monde entier, il n’y avait pas de remède biologique. Il n’y avait qu’une réponse chimique. Ça fait les choux gras de certaines sociétés de la place, mais ce n’est pas une réponse adaptée sur le long terme.

En me documentant sur les champignons, je me suis rendu compte qu’il y avait des possibilités énormes, notamment sur l’utilisation de certains types de champignons pour lutter directement sur ce genre de peste.

 

Avez-vous été entendu localement ?

Je me suis rapproché du ministre de l’Agriculture et de celui de l’Environnement pour envisager un partenariat afin de mettre en place des essais sur le terrain et voir l’efficacité de certains types de mycéliums qu’on devrait importer. Mais ce sont aussi des hommes politiques et ils sont en période électorale. Les oreilles étaient attentives, mais auront-ils la volonté ? Mais ce qui m’inquiète, c’est que le fléau prend de l’ampleur.

 

Il y a maintenant des menaces sur les ananas de Moorea. Pour vous, on ne mesure pas encore tous les enjeux de ce fléau ?

Certains devraient démissionner devant tant d’incompétence. Tant qu’on n’a pas la fourmi de feu dans son jardin, on s’en fout. Il faut se pencher sur le financement d’une lutte efficace. Aujourd’hui, toutes les filières sont concernées. On nous parle toujours de développement touristique, mais s’il n’y a pas de fleurs pour embellir les chambres, s’il n’y a pas la tiare Tahiti à l’aéroport, on va offrir quoi ? Des fleurs en papier carton qui viennent de Thaïlande ?

 

L’utilisation de champignons sur le virus Bunchy Top est-elle concluante ?

Sans être prétentieux, j’ai essayé de répondre au problème qu’ont rencontré mes sœurs, dont les plantations ont été atteintes par le Bunchy Top, un autre fléau qui touche aussi l’ensemble de notre commune. Certains disent qu’on n’y peut rien car le virus est transmis par des insectes piqueurs et successeurs. Mais il y a des techniques de culture qui permettent, par l’apport de certaines bactéries et champignons directement sur les plants atteints, de réduire l’incidence de l’activité néfaste du
virus.

Grosso modo, ça revient à une vaccination. J’ai ensemencé des familles de bactéries et de champignons directement sur le sol, ce qui a permis de sauver ce qui l’était encore. Les essais ont eu lieu en septembre dernier et les plantations sont bien reparties. Nous allons continuer les épandages cette année.

 

Propos recueillis par J.-L.M.

 

 

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