Charlie : les quartiers craignent d’être stigmatisés après la relégation sociale

vendredi 16 janvier 2015

« On est si près de Paris et si loin de tout » : en une phrase, Issa, habitant de Clichy-sous-Bois, résume le sentiment d’abandon de certains quartiers de banlieue qui redoutent d’être stigmatisés après les attentats terroristes.
Cette ville de Seine-Saint-Denis, marquée par des émeutes urbaines en 2005, bénéficie de lourds programmes de rénovation urbaine depuis une décennie. Mais pour Zouzou, une mère de cinq enfants, le problème demeure : « On n’a rien ici, pas de transports, pas de commerces, pas de théâtre, pas de cinéma. »
« L’échec de la politique de la ville est total parce que les gens se sentent abandonnés », assure-t-elle. « Mes enfants ne votent pas parce qu’ils voient que les politiques ne croient pas en eux. »
A Clichy, l’urbanisme a longtemps produit des barres d’immeubles aujourd’hui dégradées. La rue est animée autour de la galerie commerçante -des jeunes devant les halls d’immeuble, des femmes derrière leurs poussettes. 
Mais ici comme ailleurs, on craint un raccourci associant banlieue à terrorisme.
« Il faut faire très attention à la lecture territoriale », avertit Renaud Epstein, maître de conférence en sciences politiques à l’Université de Nantes, en rappelant que les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo, ont grandi en Corrèze et se sont radicalisés en prison. Mais la question se pose de « ce que peuvent aujourd’hui les politiques publiques pour empêcher des dérives similaires ».
Les plans se sont multipliés depuis trente ans pour réhabiliter les quartiers sensibles, au travers de la politique de la ville qui concerne aujourd’hui 1 300 quartiers « prioritaires » dans près de 700 communes. Environ 5 millions de personnes y habitent.
Mais ses ratés sont régulièrement montrés du doigt. La Cour des comptes avait dressé en 2012 un cinglant constat d’échec, estimant que le programme de rénovation n’avait « pas atteint ses objectifs » .
« On n’a pas pris la mesure de ce qui s’est passé en 2005 », estime Mohammed Mechmache, de l’association AC Le Feu, née après les émeutes. « Soit on se met au boulot et on s’assure que l’argent sert à quelque chose, soit on fait la sourde oreille », avec selon lui un risque immédiat : « Les habitants ont le sentiment d’être abandonnés, ils se fragilisent, s’enferment, et ils sont à la merci de ceux qui viennent les ramasser à la petite cuillère », à savoir « les extrémistes de tous bords », religieux et politiques.

« Génération Charlie »
 
A Clichy, la nouvelle vague de rénovation urbaine va pour la première fois s’attaquer aux copropriétés. Ce vaste programme, doté au niveau national de 5 milliards d’euros sur dix ans, vise à créer 300 000 emplois. Les autorités affirment avoir tiré les leçons des erreurs passées : on parle désormais de « renouvellement urbain », pour mieux lier urbanisme, économie et cohésion sociale.
« Il n’y a pas de réponse simple », souligne la secrétaire d’État à la politique de la Ville, Myriam El-Khomri, en affirmant que le « sursaut » provoqué par les attentats « doit nous pousser à nous réinterroger sur toutes les pratiques ». « Il y aura une circulaire aux préfets pour réorienter les contrats de ville », a assuré mercredi la ministre, qui a réuni les associations sociales, éducatives ou antiracistes pour leur demander des pistes de réflexion d’ici à mardi.
Tous tirent la sonnette d’alarme. Certains quartiers sont « sur le fil », estiment les maires de l’association « Ville et banlieues », et doivent bénéficier d’une attention accrue « pour que les jeunes de banlieue puissent être aux avant-postes de la génération Charlie ».
Pour eux, il faut « d’urgence rebrancher l’économie sur l’utilité sociale et environnementale, développer la participation citoyenne, combattre la misère et le mal-logement, poursuivre la rénovation urbaine » et surtout « amplifier la tâche jamais terminée de l’éducation ».
Pour Renaud Epstein cependant, « les quartiers ne sont que les révélateurs de problèmes bien plus larges, et une bonne partie des problèmes qu’on a lus sous un angle territorial sont d’une autre nature, renvoyant à des discriminations ethno-raciales ». Les incidents qui ont émaillé l’après-Charlie, notamment dans les écoles, peuvent d’ailleurs être vus comme une manière frondeuse d’affirmer son identité : « C’est une manière de retourner le stigmate », souligne-t-il.
Soulignant que la politique de la ville représente moins d’1% du budget de l’État, il estime que c’est lui faire « un mauvais procès » que de lui demander de résoudre « les problèmes les plus centraux de la politique française ».
« La question du cadre de vie est importante, mais très éloignée de ce qui est attendu », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Vous pouvez faire de la rénovation urbaine, ça ne changera rien au sentiment de discriminations. »

AFP

 

Les Reporters Citoyens réagissent

Choqués par un article paru dans Le Figaro le 15 février 2015, les Reporters Citoyens (une trentaine de jeunes de Saint-Denis (93), Créteil (94), l’Ile-Saint-Denis (93), Grigny et Viry-Châtillon (91), âgés de 18 à 30 ans, réunis pour une formation aux techniques de base du journalisme multimédia) ont décidé de réagir  :
http://www.dailymotion.com/video/k3zuVEXhjQ7q4h9ShlJ?start=64

 

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