Comprendre pour s’adapter, les enjeux du réchauffement au fenua

mardi 11 août 2015

Porteurs de solutions face au changement climatique, deux projets polynésiens, sur 14 lauréats ultramarins, recevront des subventions de l’État.  Le premier vise à pallier le manque de données locales sur les effets du réchauffement, indispensables pour pouvoir anticiper et s’adapter aux changements. Le second expérimentera une nouvelle technique pour protéger les récifs : élever et réimplanter les coraux les plus résistants aux fortes températures de l’eau.

Comment préserver la barrière récifale autour de Moorea ? Que faire pour les atolls face à la montée des eaux ? Comment adapter l’outil de pêche à l’évolution du comportement des poissons ?
Si les réponses à toutes ces questions ne sont pas attendues pour demain, deux projets polynésiens récompensés par le ministère des Outre-mer, la semaine dernière (lire encadré), pourraient permettre de mieux comprendre et de lutter plus efficacement contre les effets d’une composante majeure de l’équation : le changement climatique.
Mission numéro 1 : mieux cerner son ennemi. Car “le réchauffement climatique est un sujet “chaud” sur lequel, dans le Pacifique central, nous manquons beaucoup de connaissances, faute de données, explique Élodie Martinez, océanographe à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) à Arue. On connaît les tendances à l’échelle de la planète : augmentation des températures, élévation du niveau de la mer… Mais il est difficile de quantifier et de comprendre les effets précis du réchauffement ici même.”
Sur son ordinateur, la scientifique pointe du doigt le grand vide qui entoure le fenua. Ici, point de station d’observation du climat en haute mer.
“On a des données satellites, mais rien sur ce qui se passe en dessous, dans la colonne d’eau”, regrette Élodie Martinez.

Une station “light” d’observation du climat
Elle et son équipe ont donc lancé, il y a un an, le projet THOT (Tahitian ocean time series), qui compte aujourd’hui parmi les lauréats de l’appel à projets du ministère des Outre-mer.
“L’idée est de mettre en place une station “light” d’observation du climat en haute mer, qui va répondre à nos questions sans nécessiter les mêmes moyens humains, logistiques et financiers que les autres stations”, explique l’océanographe.
Dès le 1er avril, son équipe a déposé un flotteur au sud de Tahiti qui, dérivant au gré des courants, plonge régulièrement pour recueillir des données sur la température, la salinité, la teneur en chlorophylle, et “tout un tas de paramètres liés à la production phytoplanctonique” de l’océan.
Dans les deux ans à venir, l’opération sera renouvelée trois fois afin de pouvoir comparer les données à l’endroit de mise à l’eau des flotteurs.
“Le ministère des Outre-mer va nous permettre d’ajouter des capteurs d’oxygène et de payer la logistique pour le déploiement de deux des flotteurs”, se réjouit Élodie Martinez, heureuse de la prise de conscience de la métropole, qui semble vouloir associer les territoires insulaires à la COP21, la conférence internationale sur le climat, qui se tiendra en métropole, à la fin de l’année.
À l’horizon 2017, l’IRD espère mettre au point un système pour ramener les flotteurs quotidiennement à leur point de départ.
“Notre station light serait alors une innovation à l’échelle mondiale, affirme Élodie Martinez, porteur du projet. Notre flotteur coûte moins de 8 millions de francs avec ses capteurs, contre plusieurs centaines de millions pour les grosses bases fixes qui existent aujourd’hui. On pourrait donc l’utiliser aux Tuamotu, aux Marquises, aux Australes, ou dans les petits États du Pacifique, restreints en termes de moyens financiers et logistiques.”  

Préserver les récifs coralliens
À plus court terme, les subventions du ministère des Outre-mer vont financer un volet très concret du projet THOT : pour comprendre pourquoi les filets de pêche sont plein de germons en juin et en octobre, les chercheurs vont coupler les données récoltées en haute mer avec les statistiques de pêche.
“Plus tu comprends comment fonctionne ta ressource, plus tu peux prendre des mesures pour la préserver”, explique Élodie Martinez.
Ou la pêcher, puisque ces recherches pourraient favoriser l’adaptation de l’outil de pêche à l’évolution du comportement des poissons.
“Cela dit, ce n’est pas dans un an qu’on aura une réponse pour les pêcheurs, prévient la scientifique. C’est un projet qui permettra d’abord de comprendre et d’anticiper les conséquences du réchauffement climatique et, ensuite peut-être, d’aider à s’y adapter.”
D’autres problèmes liés au réchauffement de la température de l’eau ne peuvent plus attendre, comme la disparition des coraux.
Le ministère des Outre-mer semble l’avoir compris et a décidé de subventionner un second projet polynésien : celui du Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe), à Moorea, qui expérimentera dans les prochains mois une nouvelle technique pour préserver l’écosystème des récifs.
L’idée ? “Détecter les coraux qui résistent le mieux à certains stress, notamment thermiques. Les sélectionner, les reproduire, les élever et les réimplanter dans le milieu”, explique Yannick Chancerelle, ingénieur d’études au Criobe, chargé du suivi de l’état de santé des récifs coralliens dans le Pacifique Sud.
Car ce sont les coraux qui construisent la barrière récifale. “Et le récif apporte un service écosystémique comparable à une forêt qui apporte de l’oxygène ou du bois pour les hommes, explique l’ingénieur. Grâce au récif produit par les coraux, il n’y a pas de vagues sur les côtes de Moorea par exemple. Si la barrière disparaissait, cela bouleverserait l’urbanisme du littoral.”
Les coraux constituent aussi un habitat pour de nombreux poissons. “Leur disparition aurait des répercussions sur la ressource des pêcheurs”, prévient Yannick Chancerelle.
Des problèmes dont la résolution serait facilitée par un engagement mondial à contenir le réchauffement de la planète en deçà de 2 degrés par rapport à 1990… Mais c’est une autre affaire, à suivre en décembre à Paris.

Marie Guitton

14 projets récompensés par le ministère des Outre-mer

“Quelles solutions concernant le changement climatique ?” Pour tenter d’y répondre, 14 initiatives ultramarines ont été retenues, vendredi dernier, par le ministère des Outre-mer, dans le cadre d’un appel à projets lancé en amont de la conférence internationale sur le climat, présidée par la France du 30 novembre au 11 décembre. Agro-écologie, risques littoraux, énergies renouvelables, santé et changement climatique… 300 000 euros (36 millions de francs) de subventions seront alloués aux équipes sélectionnées en Guyane, en Martinique, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française notamment, pour leur permettre de mieux cerner les impacts du réchauffement, et d’expérimenter des projets d’adaptation innovants. Au fenua, les scientifiques plancheront sur la biodiversité marine et l’observation du climat.

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