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Confessions explosives d’un ancien salarié du CEA

lundi 27 août 2018

Ghislain Houzel, ingénieur pendant 30 ans à la direction des essais du CEA : “Il y a eu des tirs dans le corail.” (© Damien Grivois)

Ghislain Houzel, ingénieur pendant 30 ans à la direction des essais du CEA : “Il y a eu des tirs dans le corail.” (© Damien Grivois)


Géophysicien de formation, Ghislain Houzel part à la fin de ses études en Terre Adélie, en Antarctique, avec l’explorateur Paul-Émile Victor. Au retour, il effectue une escale à Tahiti en 1965, où il apprend la mise en place du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Il présente sa candidature et intègre la direction des essais nucléaires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). De 1966 à 1996, Ghislain Houzel travaille à des postes divers : radioprotection, prévision des retombées radioactives, météorologie, mesures physiques et diagnostics dans les forages, logistique… Il est en poste permanent de 1982 à 1985 à Moruroa, sa famille réside alors à Tahiti. L’homme effectue de très nombreuses missions de plusieurs mois, pendant les campagnes de tirs. L’ingénieur dit avoir assisté ou participé à au moins une trentaine de tirs aériens, et une centaine de tirs souterrains. La Dépêche l’a rencontré vendredi dernier à Punaauia.

Vingt ans après la fermeture du Centre d’expérimentation du Pacifique, quel regard portez-vous sur votre participation ?

J’ai eu un travail très intéressant avec un fort attrait financier, pour moi comme pour tous mes amis ingénieurs, techniciens… du CEA, et pour les militaires. On gagnait beaucoup d’argent, les gens se disputaient pour venir travailler ici quelques semaines ou quelques mois. Pareil pour le personnel local polynésien.

 

Compreniez-vous la volonté de la France de se doter d’une force de dissuasion nucléaire ?

À l’époque, oui. On contribuait au fait que la France allait accéder au rang des grandes puissances mondiales, parce qu’elle allait avoir une force de dissuasion sérieuse et importante, avec la bombe à hydrogène. Mais ça n’était pas notre souci premier. Il y avait un programme technique et scientifique à réaliser qui était intéressant, technique- ment. Mais aussi financièrement.

 

Quel était le niveau de connaissance des problèmes liés à l’irradiation ou à la contamination ?

Ces problèmes-là étaient pris en compte. Mais quand on y réfléchit avec du recul, c’était vraiment très largement insuffisant. Les premiers tirs aériens ont été réalisés sur des barges. Résultat : ça irradiait toute l’eau du lagon et les sédiments. Avec des polluants radioactifs “vilains” comme le plutonium.

Après on a fait des tirs sous ballon, il y avait moins d’interférence avec le lagon. Puis on est passé aux tirs souterrains, à partir de 1975. Quand on faisait un tir, tout le massif corallien et basaltique était beaucoup secoué.

Forcément, tous les sédiments pollués du fond du lagon étaient brassés, les particules radioactives remises en suspension. (…) Pourtant, deux heures après un tir souterrain, on avait l’autorisation de se baigner dans le lagon de Moruroa ! Vous vous rendez compte ? Donc il y avait une méconnaissance très forte du danger de la radioactivité.

 

Vous en mesurez aujourd’hui les conséquences ?

Oui, on s’en rend compte. Vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre d’amis techniciens, ingénieurs… qui sont morts de cancers, ça me touche beaucoup. Comme nous étions tenus par le secret-défense, beaucoup de mes camarades atteints de cancers avaient encore cette chape de plomb. Ils n’osaient pas dire aux médecins qu’ils avaient travaillé à Moruroa et Fangataufa.

 

Des vétérans disent que la protection n’était pas la même pour tous…

Les personnels du CEA avaient tous des protections et des dosimètres. Mais il est vrai aussi, j’en ai la preuve, que des Polynésiens employés par l’armée, des sous-traitants et aussi des militaires n’avaient rien, pas même des dosimètres. Je ne connais pas mon bilan radiologique personnel, je pourrais l’avoir si je le demandais. Pour l’instant, je n’ai pas de problème de santé.

 

Ressentez-vous de l’amertume ?

Oui, c’est mon sentiment. J’ai eu pendant 30 ans un travail très intéressant, mais il y a eu pour moi un événement majeur. J’ai rencontré la femme d’un de mes amis popa’a, une Mangarévienne. Quand elle était petite fille, elle vivait aux Gambier et avait donc subi les retombées radioactives des tous premiers tirs aériens. Je lui ai demandé si il y avait eu des cas de cancer de la thyroïde dans sa famille. Elle m’a répondu : mon père, ma mère, mes grands-parents, des oncles, des tantes… ils sont tous morts d’un cancer de la thyroïde. C’est là que j’ai compris. On cache la vérité aux Polynésiens. Ce jour-là, j’ai pris la décision personnelle de prendre leur défense, qu’on arrête de leur raconter des histoires

 

Vous avez été acteur du CEP au sein du CEA. Doit-on vous considérer comme un repenti ?

Vous savez, on ne réécrit cours officiel relatif à la “bombe propre” ? L’armée a raconté des bêtises. J’ai entendu parler de “tirs propres”, également de “risque négligeable” ! Je ne sais pas qui est l’imbécile qui a sorti ça ! Il n’y a pas de risque négligeable, ça n’existe pas. Il y a un risque ou il n’y en a pas. Heureusement que des personnalités comme Maina Sage se sont battues contre cette notion et l’ont fait retirer de la loi Morin à l’Assemblée nationale. C’est très courageux, je lui en suis reconnaissant.

 

Le fait nucléaire est très présent dans l’actualité polynésienne. Qu’en pensez-vous ?

Il y a de bonnes idées. Le centre de mémoire est une excellente idée. Il faut maintenant faire preuve de transparence. (…) J’espère qu’il se concrétisera, qu’il pourra répondre aux questions des gens d’ici, des étudiants, des touristes. Malgré tout, il y a encore aujourd’hui des erreurs absolument énormes qui sont faites. Ça me met en colère.

 

Vous pensez à quoi ?

Je pense d’abord aux cancers des Polynésiens. C’est normal que les Polynésiens s’inquiètent, normal qu’ils se posent des questions ! Il faut les aider le plus possible. Il ne faut pas leur dire : “Mais non, ça n’est pas grave…” Il faut respecter leurs inquiétudes.

 

Quel regard posez-vous sur l’arme nucléaire ?

Aujourd’hui, je me demande si ça sert à quelque chose. Je me dis que tout cet argent qui a été dépensé, on aurait mieux fait de l’utiliser pour prévenir les drames liés au terrorisme, car c’est aujourd’hui le problème numéro un.

 

Concernant l’indemnisa- tion des victimes des essais nucléaires, esti- mez-vous que Paris “joue la montre” ?

Bien sûr ! C’est évident ! Qu’est-ce qu’ils attendent ? Que tous les témoins directs des essais aériens et souterrains aient sûr ! Plus le temps passe, et moins il y en aura, ça coule de source.

 

Vous avez insisté pour parler des conséquences de l’accident Meknès du 5 juillet 1979. Rappelons que dans ce bunker de Moruroa, une explosion, longtemps classée secret-défense, fit deux morts et projeta des débris de matériaux qui contaminèrent les alentours du blockhaus…

Oui, c’est un sujet qui m’irrite beaucoup. La cuve Meknès a été abandonnée mais il fallait enlever tous les produits radioactifs. Tout ça a été mis dans un conteneur, dans lequel on a ensuite coulé du ciment. À l’époque, une décision complètement stupide a été prise : on l’a mis sur une barge et on l’a largué au large de la passe de Moruroa.(…) Ce serait un devoir pour la France d’aller récupérer ce conteneur. Ce serait un geste très fort, qui serait apprécié par les Polynésiens, un geste politique, un geste écologique. On ne laisse pas un truc comme ça au fond de la mer ! J’en avais parlé avec John Doom qui partageait mon avis.

 

Que pensez-vous du dis- positif de surveillance géomécanique de Moruroa ?

Ça, c’est un autre sujet qui me met vraiment en colère. Au début des années 80, on avait déjà fait des conneries. Les forages coûtaient très cher, donc forcément, on hésitait à faire des forages trop profonds. Il y a eu des tirs dans le corail. Vous m’avez bien entendu : il y a eu des tirs dans le corail ! Forcément, ça a fragilisé le massif corallien. (…) On a observé un très léger affaissement des motu de la zone nord de Moruroa. On a alors pris la décision de ne plus faire de tirs sur la couronne récifale, au profit de tirs offshore plus éloignés. Malgré tout, l’affaissement continuait. C’est là qu’a été décidée la mise en place de la télésurveillance Telsite avec des capteurs pour mesurer les mouvements. (…) Coût de l’opération, forage compris, avec le personnel, au total disons 100 à 150 millions de francs, en calculant très large. Et ça a bien marché. L’objectif était la protection de Tureia et Reao face au petit tsunami.

 

Où se situe le problème ?

On a voulu moderniser ce système, il s’agit de Telsite-2. On a mis de nouveaux capteurs et de nouveaux systèmes de transmission. Le contrôleur général des armées, Paul Fouilland, est venu ici fin juin. J’en suis encore scandalisé : il a déclaré à la télévision que Telsite-2 a coûté 12 milliards de francs !

Je pense que c’est vraiment une marque de mépris vis-à-vis de la population polynésienne. Vous vous rendez compte de ce que représentent 12 milliards de francs au regard des besoins des habitants des Tuamotu ? Et quand il a été interrogé sur la sécurité radiologique, il a déclaré qu’il n’était pas compétent sur le sujet ! Ça m’a choqué, c’est scandaleux.

 

Propos recueillis par Damien Grivois

 

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