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Crash d’Air Moorea : de la colère et des larmes au jour 2 du procès

mercredi 10 octobre 2018

FC Air moorea jour 2

Les parties civiles s’adressent parfois directement au proche disparu pour faire part de la douleur, du manque et de l’amour pour celui-ci. (Crédit : Florent Collet)

La première journée du procès d’Air Moorea, lundi, avait permis d’entrer doucement dans l’affaire, sans aborder les questions sensibles, sans heurter les familles ou pointer du doigt les prévenus. La deuxième journée, ce mardi, aura été très largement noyée par la tristesse et animée par la colère. Durant toute l’audience, le tribunal s’est attaché à mieux connaître les vingt victimes du crash du 9 août 2007, dont les portraits ont été affichés sur les écrans du tribunal.

Les familles s’exprimant parfois directement à la victime, leur père, leur frère, leur sœur, comme l’on parle devant une tombe, comme “l’on communique en regardant les étoiles”, tel que l’explique le fils d’un disparu. Certains ne peuvent s’exprimer qu’en chantant – “je n’oublierai jamais ton regard” – mais toujours au bord des larmes ou étouffés par les sanglots. Souvent aussi, le regard se détourne des juges ou de l’écran où sont affichés les portraits des victimes et se dirige vers le banc des prévenus pour faire part de sa colère.

Nicolas Fourreau, le président de l’association 987, est le premier à prendre la parole. Il cite chaque prénom de victime ajoutant à chaque fois “disparu” avant d’expliquer qu’il se force “à violer mon intimité pour offrir une vision de ce que je vis, de ce que nous vivons”. Après avoir rendu hommage à “la quintessence de la femme dont tous les hommes peuvent rêver”, il parle de ses angoisses jadis d’en être séparé par un divorce, “maintenant la nuit, je rêve parfois que nous avons divorcé, c’est gênant. Mais je préférerais que mes enfants aient encore leur mère.”

Le père de famille se compare à “une maison qui a brûlé. Elle a retrouvé ses peintures, son mobilier, ses habitants, mais elle a le parfum de la suie et des cendres.” Puis, s’adressant aux prévenus : “Vous m’avez fait vivre ce qu’il y a de pire pour un père. Avec ses enfants, son rôle est de rire, éduquer, jouer. Vous m’avez fait leur expliquer le départ et la mort de leur mère. Je leur ai arraché des cris et des larmes à leur dire ce qu’il y a de plus triste. Ils ont crié maman pendant des heures.”

Il évoque aussi “le plus abject” et l’annonce faite aux parents de la perte de leur fille, et toujours vers les prévenus : “Je ne veux pas de votre condescendance travaillée, de votre bienveillance stratégique, de votre pardon incongru, il est trop tard.”

Son fils, âgé de six ans au moment du drame, s’adresse aussi aux prévenus, mais également à la justice : “C’est un accident, tout le monde connaît les coupables et en onze ans, rien n’est fait. Je parle aussi pour ma sœur qui a souvent cherché notre maman dans les placards. Vous avez créé des orphelins.”

Les sœurs d’une victime expliquent ensuite l’incompréhension au moment de l’annonce du crash – “j’étais vraiment perdue, comme dans un rêve, ce n’était pas possible” -, de l’épreuve de reconnaissance des victimes dont le corps a parfois été complètement recousu et toujours cette attente envers les prévenus : “On nous doit une réponse. Ils compatissent à notre douleur, mais ils ne peuvent pas comprendre. Il y a eu onze ans d’attente mais aujourd’hui, je me sens libre, on va savoir pourquoi on a laissé cet avion décoller.”

La fille d’une victime elle aussi évoque “ce jour où le bonheur qui faisait ma vie a disparu entre ciel et mer” et espère “que la vérité soit faite pour clore ce chapitre de notre vie”.

 

« Je lui ai répondu : il n’y a plus de papa »

 

La compagne d’un disparu évoque le cas de ses enfants alors qu’ils n’étaient âgés que de cinq mois – “il a été tué par des gens négligents qui ne faisaient pas leur travail” – et raconte ce dialogue avec son fils âgé de deux ans : “Il m’a dit “mais je veux voir papa”. Je lui ai répondu “il n’y a plus de papa”. Il a vomi de dégoût. J’ai le cœur déchiré à chaque fête des pères. On nous a placés dans cette situation. Je veux que justice soit faite. On sait tous quelle est la raison, c’est la négligence et le manque d’entretien du câble.” Son jeune fils la suit : “Mon papa travaillait bien. Il est mort à cause des gens qui ne travaillaient pas bien.”

Le frère d’un disparu indique qu’il espère que la défense ne remettra pas en cause la rupture du câble comme cause de l’accident et ne veut pas entendre parler de “c’était le destin, c’était écrit. Non, c’est un destin manipulé par de la malveillance que je qualifierais de délibérée au profit d’économies”. Il évoque les photos diffusées après le crash et d’un nettoyeur haute pression repêché. “J’ai ce film qui me hante, de cette grosse machine qui déboule dans le twin otter, dit-il. Vu l’arrière de son crâne défoncé, il a été sauvagement frappé par cette lourde machine. Air Moorea a tout fait pour qu’aucune chance ne soit laissée aux passagers.”

Une autre partie civile pleure déjà en arrivant à la barre et s’indigne en voyant les prévenus et leurs avocats. “C’est désolant de voir que depuis le début, il sont absorbés par leur téléphone ou en train de dormir, dit-elle. S’il vous plaît, soyez sincères, honnêtes et justes pour que la vérité soit rendue.”

Le frère d’une victime, pour qui “les tranquillisants sont le seul moyen pour dormir”, parle de son frère “assassiné, c’est le mot qui me vient. Je suis définitivement cassé. Que les gens qui ont causé cela le comprennent, qu’ils aient conscience des actes qu’ils ont commis et arrêtent de se cacher derrière des procédures.”

Un père de famille évoque sa femme qui a “pleuré cinq ans, jours et nuits”. Pour l’ancien marin, “jamais un câble d’acier n’a cassé par la faute à pas de chance, mais parce qu’il est mal entretenu ou qu’il a dépassé sa durée de vie. Mon fils, je n’arrive pas à dire qu’il est mort, je dis qu’il a été tué. C’est un meurtre par incompétence, par intérêt.”

Les témoignages déchirants se succèdent, le frère d’une victime évoque ses neveux qui retournent le cadre d’une photo de leur père en espérant le retrouver. Même sur le banc des conseils des prévenus, certains avocats ont les yeux embués. “Nous sommes des humains, nous ne pouvons rester insensibles à cela. C’est le jour où ils s’expriment, on ne peut qu’entendre, il n’y a pas de commentaires à faire”, explique l’un d’eux. “C’était la journée qui permettait aux victimes de s’exprimer. Je pense qu’ils ont été entendus avec respect par tous les prévenus. Il ne faut pas perdre de vue également que pour les prévenus, il y a une charge émotionnelle réelle et très forte. Ils n’ont pas vécu ces onze années comme si de rien n’était, tout au contraire. Pour chacun d’eux, il y a eu des conséquences personnelles et professionnelles. Je crois que les prévenus ont un respect profond et parfait pour les victimes, simplement chacun doit aussi assurer sa défense. Nous avons entendu beaucoup de griefs et de colère contre eux aujourd’hui. Ce qui est légitime, car nous devons allier je crois durant ce procès, une part d’humanité, d’émotions et de douleur, c’était aujourd’hui. Maintenant, nous allons passer au second temps, où il va falloir répondre à des questions techniques qui seront peut-être parfois difficiles à entendre pour les victimes. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces prévenus doivent pouvoir donner leurs explications librement et complètement.”

Aujourd’hui, mercredi, la journée est consacrée à la présentation de la compagnie et du rôle de chacun des prévenus au sein de celle-ci ou des organismes de surveillance.

Florent Collet

 

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