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Décès de John Doom : « Papy » s’en est allé

lundi 26 décembre 2016

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John Taroanui Doom est décédé dimanche 25 décembre 2016. (Crédit : Marie Guitton, 2014)

 

De la nacre des Tuamotu à la mairie de Pirae. De l’ORTF à l’Eglise évangélique de Polynésie. Le directeur de l’Académie Tahitienne s’est éteint, dimanche 25 décembre, à 80 ans.

Citoyen engagé, influent membre du CESC, John Doom était aussi le cofondateur et coordinateur de l’association Moruroa e tatou.

Son corps est exposé au temple protestant de Pirae-Thabor ce lundi 26 décembre, où un culte est prévu à 19h. Il sera enterré mardi au cimetière municipal de Papeari auprès de son épouse Tetua Tau, décédée il y a cinq ans et demi.

 

Ses yeux tempétueux ont été les témoins de 80 ans d’histoires et d’Histoire. Les paupières de John Doom se sont refermées hier, sur la mine joviale et les airs bougons de ce « Papy » si sage.

Cinquième d’une fratrie de douze enfants, John, Evans, Taroanui, Roland Doom, né le 6 mai 1936 à la maternité de Papeete, s’était construit sur les racines multiples de ses ancêtres. Est-ce de là qu’il tira sa volonté indéfectible de servir les Hommes, d’où qu’ils viennent ? Son parcours aura été, en tout cas, un pied de nez à sa scolarité dissipée, lui qui, balloté de Tubuai à Tautira et Papeete, avait repassé une demi-douzaine de fois les examens du collège et du lycée !

Dans son autobiographie sortie cette année aux éditions Haere Po, John Doom, qui avait pris la tête de l’Académie tahitienne en 2012 (lire ci-dessous), fait revivre le petit « Tihoni » qui « chauffait les bancs » de l’école, régulièrement puni pour bavardage en tahitien, et chapardeur d’un canard avec son surveillant Jacques-Denis Drollet, lors d’un pique-nique organisé par l’Ecole centrale de Papeete. A 22 ans, il était finalement devenu fonctionnaire territorial en trichant à son examen sur l’insémination artificielle des vaches, et participa dans la foulée à la création du Service de la pêche de Polynésie, où il resta six ans.

Introduction du nato et du troca dans les eaux douces et salées du fenua, reproduction des nacres, régulation de la plonge… John Doom participa aussi à « la première véritable expérience de perliculture » à Hikueru, en 1961, multipliant les allers-retours entre Tahiti et les villages de pêcheurs des Tuamotu. « Quelle belle époque ! Que j’aimerais bien la revivre ! », écrit-il dans son autobiographie. Avec la fin annoncée de l’exploitation de phosphate à Makatea, « nous espérions que la perliculture deviendrait un jour un volet majeur de notre économie », se rappelle-t-il. Si l’avenir lui a donné raison, ce sont plutôt, à l’époque, les essais nucléaires qui ont attiré le gros des travailleurs, et « traversé [sa] vie ».

 

Témoin de la bombe

 

Devenu directeur des émissions radio en tahitien de l’ORTF (lointain ancêtre de Polynésie 1ère), John Doom assista au premier tir, le 2 juillet 1966, depuis Mangareva. Témoin de la censure et de ce qu’il appela le « premier mensonge », il n’eut de cesse, par la suite, de se battre pour « la vérité et la justice ».

A l’époque, le jeune trentenaire assumait aussi des fonctions de premier adjoint au maire de Pirae, Gaston Flosse, bientôt défenseur des essais propres. La commune doit à John Doom son tout-à-l’égout, son marché, sa décharge ou son cimetière. Lui perdit sa « belle maison tahitienne à toiture en pandanus », située sur un terrain racheté par le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). 

Sa vie prit un tournant décisif en 1971, lorsqu’il devint secrétaire général de l’Eglise évangélique de Polynésie (devenue l’Eglise protestante ma’ohi). Déjà diacre depuis une dizaine d’années, et prenant très à cœur son rôle de laïc « au service de la communauté toute entière », il fut rétribué par l’Eglise pendant dix-huit ans.

C’est avec elle qu’il visita quasiment toutes les îles « du Grand océan », représentant le fenua au sein du conseil exécutif de la Conférence des Eglises du Pacifique, créée en 1966 pour former, sur la base d’un idéal partagé, de futurs cadres religieux et politiques. « Le travail des Eglises ne se limite pas à se tenir dans un temple le dimanche », pensait John Doom, qui assure dans ses Mémoires que « dans le monde océanien, on ne dissocie pas l’Eglise de la vie politique. »

 

Engagé politique

 

Via son implication au Conseil œcuménique des Eglises (COE), basé à Genève et qui regroupe aujourd’hui 350 paroisses chrétiennes du monde, notre Polynésien participa à une instance de dialogue entre les Eglises des deux Corées, à l’acheminement de médicaments sur l’île de Bougainville, sous blocus papouasien, ou encore à une tentative désespérée de régulation de l’exploitation forestière aux Salomon.

Il voyagea en Suède, au Kenya, au Canada, en Australie, au Zimbabwe et au Brésil lors des assemblées générales de l’organisation genevoise. « L’objectif était d’aider celui qui est opprimé et de donner la parole à celui qui ne l’a pas », explique John Doom dans son autobiographie. « Nous détenons, nous aussi, le pouvoir d’intervenir dans les évènements du monde. »

En 1998, il rencontra Nelson Mandela, venu saluer l’engagement du COE dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Vingt ans plus tôt, il avait vu des popes soviétiques s’agiter dans leurs soutanes, entraînés par Bob Marley en personne : « Get up, stand up… Stand up for your rights. »

Au début des années 80, l’Eglise évangélique de Polynésie finit par dénoncer officiellement la campagne atomique française à Moruroa et Fangataufa, encouragée par la Conférence des Eglises du Pacifique fermement opposée aux essais nucléaires depuis les expérimentations américaines aux Marshall et Kiribati.

A la reprise des tirs, en 1995, John Doom envoya, depuis le bureau du Pacifique du Conseil œcuménique des Eglises, 80 000 cartes postales de protestation à l’Elysée ! En 2001, il participa à la fondation de l’association de victimes Moruroa e tatou à Papeete.

« Papy » n’aura vu qu’une poignée de vétérans et ayant-droits indemnisés. Mais même au crépuscule de sa vie, il n’avait pas perdu espoir. Son autobiographie s’achève sur une épître de Jean : « Ma plus grande joie, c’est d’apprendre que mes enfants marchent dans la lumière de la vérité. »

 

Marie Guitton

 

 

 

Le Fare Vana’a perd son directeur

 

John Doom avait pris la tête du Fare Vana’a en 2012. Il s’était beaucoup investi pour le dictionnaire français-tahitien, dont le deuxième tome est paru en 2015.

John Doom avait pris la tête du Fare Vana’a en 2012. Il s’était beaucoup investi pour le dictionnaire français-tahitien, dont le deuxième tome est paru en 2015. (Archives LDT)

Il y a quelques semaines, le ministère de la Culture et l’Académie tahitienne ont relancé le concours littéraire en langues polynésiennes. Comme un dernier hommage à celui qui s’apprêtait à partir, ils l’ont baptisé « Prix John Taroanui Doom ». 

Familier du reo tahiti qu’il entendait à l’Eglise protestante, ce dernier buvait, dès son plus jeune âge, les paroles de sa grand-mère paternelle, qui lui racontait des histoires et légendes de Tubuai dans un « excellent tahitien ». Devenu responsable des émissions radio en tahitien de l’ORTF en 1962, il s’était ensuite frotté aux difficultés de la traduction, et écoutait avec intérêt les débats sémantiques de ses confrères. Santé, légendes, cours de langue, astronomie… Les émissions qu’il dirigeait étaient, selon lui, « une véritable mine d’or pour la culture tahitienne ».

« La langue tahitienne fait partie de mes racines. Elle continue de dire qui nous sommes », écrit-il dans son autobiographie, parue il y a quelques mois aux éditions Haere Po. « C’est dire si la sauvegarde et l’enrichissement de la langue tahitienne, qui sont les deux piliers de l’Académie, m’ont mobilisé. »

En 2012, le successeur de Maco Tevane à la tête du Fare Vana’a, dont John Doom fut l’un des membres fondateurs le 2 août 1972, était tout trouvé. Avant-hier encore, c’est lui qui représentait l’Académie tahitienne au Conseil économique, social et culturel (CESC) de la Polynésie française. Depuis le renouvellement de la mandature en 2014, il y était même le mandataire des trois autres académies polynésiennes : l’Académie des Marquises « Tuhuna Eo Enata », l’Académie des îles Pa’umotu « Karuru Vanaga », et l’Académie des îles Gambier « Reo Mangareva ».

Au Fare Vana’a, John Doom s’investit particulièrement pour le dictionnaire français-tahitien, dont le deuxième tome est paru en juin 2015. Comme à son habitude, John Doom crut en la force des échanges interculturels et organisa, avec les Maoris et les Hawaiiens, une rencontre à l’île de Pâques « pour comparer et améliorer nos langues ».

« Notre langue est vivante, et la mission de l’Académie est aussi de l’enrichir », rappelle-t-il dans ses Mémoires, tout en avertissant : « On peut parler de notre langue, discuter du sens des mots, on peut même créer une Académie, mais si l’on ne parle pas le tahitien à la maison, cela ne sert pas à grand-chose. »

M.G.

 

Hommages, récit de John Doom sur le premier essai nucléaire, et encadré sur ses racines à lire dans La Dépêche de Tahiti de mardi 27 décembre 2016

 

 

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