Les dessous d’une jeunesse à la dérive

    vendredi 31 mars 2017

    te pare

    Au foyer Te Pare, les adolescents sont pris en charge durant six mois par sept éducateurs spécialisés et une psychologue. (© Jennifer Rofes)


    En vingt ans, le profil des jeunes délinquants a beaucoup évolué au fenua, selon André Maille, président de l’association Te Pare. Drogués de plus en plus jeunes, ils sont aujourd’hui plus violents et plus agressifs car livrés à eux-mêmes de plus en plus tôt. Le centre éducatif Te Pare, qui propose une alternative à l’incarcération, a accueilli et suivi 24 mineurs délinquants, âgé de 13 à 17 ans, en 2016.

    La délinquance juvénile s’accroît en Polynésie. L’une des principales causes résulte du fait que les familles n’assument plus leur rôle d’éducateur. Un constat relayé par les services sociaux, la protection judiciaire de la jeunesse et le foyer d’action éducative Te Pare, à Punaauia, qui propose une alternative à l’incarcération des mineurs. Le foyer a pour mission, depuis sa création en 1994, d’accueillir des mineurs de 13 à 17 ans, filles et garçons, délinquants ou en danger. Ceux-ci sont placés soit par les services sociaux, soit par le juge des enfants ou le procureur.

    André Maille, président de l’association Te Pare en charge de la gestion du centre éducatif, est là depuis 1998. Cet homme, âgé de bientôt 80 ans, reconnaît que le profil des jeunes délinquants a nettement changé. “On a de plus en plus de jeunes drogués qui arrivent ici. Ce n’était pas le cas il y a une dizaine d’années. 90 % des jeunes aujourd’hui se droguent, beaucoup, tous les jours, et de plus en plus jeunes. Ils sont agressifs, violents et souffrent de troubles psychiatriques”, a-t-il expliqué.

    Pour faire face à l’évolution de cette délinquance, l’association a changé sa prise en charge en 2015. “Auparavant, nous gardions les jeunes trois mois, renouvelable une fois. Désormais, nous les gardons six mois, renouvelable une fois”, explique Sylvia Quintard, directrice du foyer, qui précise qu’il est nécessaire de les garder plus longtemps pour pouvoir travailler avec eux.

    “Les adolescents sont de plus en plus difficiles à tenir, les fugues sont quotidiennes, il nous faut plus de temps pour les apprivoiser car cela fait longtemps qu’ils sont livrés à eux-mêmes. Ce sont des jeunes sans limites dont les parents sont démissionnaires”, explique-t-elle.

    Selon la jeune femme, cette absence familiale est relativement récente. Auparavant, les jeunes délinquants pouvaient encore compter sur une cellule familiale élargie, comme les oncles, tantes, grands-parents, mais aujourd’hui, ce ne serait plus le cas. “Eux aussi rencontrent des difficultés, connaissent la précarité. Le système communautaire a commencé à se fragiliser suite aux problèmes économiques du pays. Les familles n’ont pas de travail, consomment de l’alcool, de la drogue, vivent de la vente de stupéfiants et ne s’occupent pas de leurs enfants qui grandissent seuls, dans un environnement néfaste”, raconte-t-elle, avant d’ajouter qu’un jeune ne devient pas un délinquant du jour au lendemain.

    “Quand un jeune arrive chez nous, il a déjà un parcours difficile. Il a été livré à lui-même. Il n’a pas mangé tous les jours. Il a parfois été maltraité, exploité, utilisé. Il n’a pas de cadre et c’est aussi pourquoi ils ont souvent abandonné l’école depuis déjà un an ou deux.”

     

    Sept enfants sans famille pour Noël

     

    Depuis cinq ans, Sylvia Quintard observe également un autre phénomène aggravant, la prostitution. “C’était un phénomène que nous ne connaissions pas. Mais aujourd’hui, pour gagner de l’argent facilement, certaines familles sont prêtes à tout, y compris à prostituer leurs enfants. Et le fait que cela existe veut dire que cela peut se propager. Cela veut aussi dire qu’il y a une demande, notamment de ceux qui ont les moyens, ceux qui peuvent payer pour ça”, décrit-elle.

    Le foyer suit actuellement dix mineurs, neuf garçons et une fille. Les éducateurs spécialisés effectuent un suivi individuel et collectif avec chacun d’entre eux. Mais les ados du foyer sont aussi de plus en plus jeunes, constate la directrice, qui explique qu’à 13 ans, ce sont encore des bébés.

    “En 1998, les jeunes avaient juste besoin d’un espace d’écoute, d’un peu d’affection pour les motiver et les stimuler à avancer. Aujourd’hui, ils demandent plus, ils veulent du confort, et plus que de l’affection, ils veulent une garantie, une preuve qu’ils peuvent faire confiance à l’adulte. Aujourd’hui, les éducateurs travaillent seuls avec les jeunes et c’est ce qui rend difficile leur projection dans le futur”, ajoute-t-elle.

    Le retour en famille n’est la plupart du temps pas envisageable et c’est ce qui, selon les professionnels, a fait tout basculer. Il y a quinze ans, les familles pouvaient être déstabilisées, voire dépassées par le comportement de leurs enfants, mais elles étaient encore présentes, or aujourd’hui, Sylvia Quintard explique qu’elles ne sont plus là.

    “Elles n’en veulent plus, elles nous disent gardez-le, on n’en veut pas. C’est pourquoi il y a un travail sur la parentalité à faire car nous avons besoin de ce socle.”

    Pourtant, la directrice confie qu’elle croit en ces jeunes, en leur réussite, et qu’il est hors de question de baisser les bras et ce, même s’ils sont de plus en plus abîmés.

    “À Noël, c’est la première fois en vingt ans que sept de nos jeunes n’ont eu aucune relation avec leur famille. Pas un coup de fil, pas une heure de présence, pas un repas partagé. On a toujours eu un ou deux jeunes complètement seuls ce jour-là mais jamais autant. C’est très dur.”
    En 2016, ce sont 24 jeunes adolescents qui ont été placés et suivis au centre éducatif Te Pare. Selon Sylvia Quintard, une quinzaine d’entre eux sont sur la bonne voie et s’en sortiront. 

     

    Jennifer Rofes

     

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    • L’interview de Sylvia Quintard, directrice du centre éducatif Te Pare : “Ici, c’est toujours la loi du plus fort”

     

     

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