Documentaires du Fifo : nos critiques

    lundi 2 février 2015


    Les horizons chimériques : dérangeant

    Le pitch : Ils ont atteint le point de non-retour. Bruno, Jean-François, David et les autres ont quitté la France, il y a longtemps. Ils ont succombé au mythe des pays lointains, dont la Polynésie. Il leur a fallu déchanter : trouvant difficilement un emploi, ils vivent de la débrouille, marginalisés, déracinés, en rupture avec la société.

    Notre avis : Avec le recul, ces horizons chimériques, un 52 minutes du français Gilles Dagneau, malgré un goût amer à la fin du doc, est une bonne surprise de cette 12e édition du festival. Des horizons chimériques qui portent bien leur nom ou comment le paradis rêvé peut devenir un enfer vécu. Durant presque une heure, le spectateur traverse les océans entre Polynésie, Guyane et Antilles et s’immerge dans la vie de popa’a de métropole partis pour les îles, dont la plupart sont tombés bien bas, avec drogues, alcool, souvent comme seuls complices. Trois personnages illustrent le penchant polynésien de ces horizons. Ces derniers s’en sortent plutôt mieux que les humains, devenus “chances de la société”, ceux filmés en Guyane par exemple. Fort bien filmé, ce documentaire dérange, notamment les esprits îliens patriotes. Mais déranger est également une mission d’un festival digne de ce nom. Et le casting de ces “héros” est une réussite, tant les personnages sont forts dans leurs faiblesses et leur solitude. La Polynésie, très présente, devrait également séduire public et jury, à condition d’aimer les sensations fortes, parfois désagréables.

    Christophe Cozette

     

    Black Panther Woman : féminin

    Le pitch : Marlène Cummins, aborigène, est tombée amoureuse du leader du parti des Black Panthers australien en 1972 et a combattu à ses côtés contre la discrimination raciale. Quarante ans plus tard, elle lutte contre l’addiction qui l’a conduite dans la rue et se rend à New York pour un rassemblement international du mouvement.

    Notre avis : Si vous voulez tous savoir du Black power, prôné par les Black Panthers, mouvement révolutionnaire afro-américain né en 1966 adepte de la violence en opposition à Martin Luther King, Black Panther Woman est fait pour vous. Ce 52 minutes – décidément, un format fort prisé à ce Fifo 2015 – de Rachel Perkins, est un des quatre films australiens parmi les 15 en compétition. Marlène n’est plus toute jeune et fait des petits boulots, dont animatrice radio. Mais son passé la rattrape en quelque sorte, une fois invitée à un congrès du mouvement de libération noir. En effet, elle fut la femme du leader australien de cette cause. Mais femme d’homme prônant la violence = femme violentée. Souvent. De nombreuses images d’archives parsèment le récit de Marlène sur ses années… noires. Malheureusement, on se retrouve un peu loin de l’Océanie, même si la dénonciation de cette violence sur les femmes, à l’époque, donne une matière supplémentaire à ce document historico-contemporain, jonglant entre passé et présent, pour tenter de donner un meilleur avenir. Le Fifo “féminin” de cette année prend tout son sens avec cette Black Panther Woman not magic.

    Christophe Cozette

     

    Le test, chronique d’une initiation : manque de rythme

    Le pitch : Îles Salomon. Un village près de la mer où, à travers le récit de la renaissance de l’initiation à la pêche traditionnelle à la bonite, Le test raconte l’engagement d’un jeune garçon, Ernest, et celui de toute une communauté pour faire revivre cette tradition après 30 ans d’oubli.

    Notre avis : Le test nous plonge au cœur des traditions “oubliées” d’un pays autonome depuis 1976 et indépendant en 1978. Ce 52 minutes d’Adilah Dolaiano, tourné l’année dernière, est en compétition officielle pour la Nouvelle-Calédonie. Les salles de ciné sont une simple télé dans un “château”, les hameçons sont taillés dans le bois tout comme le fare, la pirogue, les cannes à pêche… Nous sommes bien aux Salomon. Le test met en lumière une Océanie traditionnelle à souhait, où le temps semble suspendu. Six mois d’initiation, de “maraufu”, ce n’est pas rien ! Mais six mois, c’est long, et du coup, Le test manque de rythme et ce malgré une musique contemporaine superbe, à mille lieux de cette tradition perdue que les personnages mettent en lumière. Néanmoins, Le test pourrait séduire un jury, voire le public, pour son caractère, sa mise en valeur des traditions, un sujet qui ne laisse pas insensible le président du jury, Jan Kounen.

    Christophe Cozette

     

    Destremeau, un destin polynésien : dynamique et moderne

    Le pitch : Ce 22 septembre 1914, le vent de guerre s’est levé face à la capitale des Établissements français d’Océanie. Deux cuirassés allemands bombardent le port et la ville de Pape’ete. À la tête de la défense, le commandant Maxime Destremau organise la résistance qui permet d’empêcher le débarquement des Allemands. Mais en “guerre” contre le gouverneur de l’époque qui le met aux fers et le renvoie malgré son acte héroïque, Destremau meurt quelques mois plus tard…

    Notre avis : Alors que Pape’ete a fêté le centenaire de la guerre de 1914, mais surtout du bombardement de la ville par des cuirassés allemands, Destremau, un destin polynésien relate l’histoire de ce “héros bien oublié aujourd’hui, venu et parti par la mer”. Ce documentaire de 52 minutes de Pascale Berlin (avec la collaboration de Stéphane Jacques) concourt pour la Polynésie et a déjà été diffusé sur Polynésie 1ère. Malgré un sujet historique vieux d’un siècle, parfois peu vendeur, Destremau est plutôt une réussite, grâce notamment à un montage dynamique et moderne. Rythme, images numériques et sous-marines, générique et surtout musique dans l’air du temps (présent) et avec de nombreux intervenants, Destremau ne manque pas d’atout pour le jury, mais aussi le public. De surcroît, ce doc sur le fond est truffé d’informations. Le héros fut un ami de la reine Pomare et amoureux d’une de ses filles, apprend-on. Et ce, malgré un amour profond porté à sa femme restée en France le temps de sa mission héroïque à qui il envoie de nombreuses missives, lues en voix off. À suivre, sans doute au palmarès.

    Christophe Cozette

     

    Au cœur de la brousse en folie : léger mais maîtrisé

    Le pitch : Bernard Berger est l’auteur de La brousse en folie, BD néocalédonienne la plus connue de son île. À l’occasion des 30 ans de sa première parution, Bernard Berger a partagé les sources de son inspiration, permettant de réaliser que ses histoires vont bien au-delà de l’humour et mettent en scène le destin commun qui lie les habitants du Caillou.

    Notre avis : La brousse en folie est la bande dessinée incontournable de Nouvelle-Calédonie, à l’instar de la moins célèbre BD du fenua, Pito ma, de Gotz. La brousse en folie met en scène un Kanak, un caldoche, un popa’a et un Vietnamien, sous “le regard aiguisé mais toujours humaniste” de cet ancien professeur de dessin (qui a commencé sa carrière sur l’île de Lifou en 1982). Après un très beau générique, ce doc de 52 minutes de Jenny Briffa, en lice pour la Nouvelle-Calédonie, est un coup de cœur. Le sujet est léger mais parfaitement traité, notamment grâce à un superbe montage, à des images prises en drone et à toute une série d’animations de la BD, incrustées au sein d’images bien réelles, du plus bel effet. Mais surtout, l’auteur nous fait rencontrer chaque vrai personnage atypique à l’origine des quatre personnages clés du dessinateur qui, avec son œuvre, réalise “une démarche sociétale”. Avec l’idée de cette BD, il a créé “un outil pour changer les choses”, notamment pour effacer les traces restantes de 150 ans de colonialisme.
    Une réussite.

    Christophe Cozette

     

    Bobby, le renouveau culturel polynésien : une âme pure

    Le pitch : À son arrivée en Polynésie française, Bobby était un étranger, il y est aujourd’hui un mythe. Le film retrace comment ce personnage à l’allure marginale est devenu une référence artistique, voire même culturelle. Il a disparu depuis 20 ans, laissant la marque d’un grand artiste polynésien, peintre et musicien, au cœur du renouveau culturel du fenua.

    Notre avis : Comme nous l’avait confié le réalisateur Jeff Benhamza (La Dépêche de Tahiti du 30 janvier), Bobby, le renouveau culturel polynésien retrace la vie du chanteur mais surtout peintre, d’origine hawaiienne, qui a marqué la culture polynésienne dans les années 1980. Lui “qui se sentait gardé à Tahiti” est le fil conducteur de ce doc de 52 minutes, sans voix off mais incluant de nombreux témoignages de proches qui l’ont côtoyé, ainsi que de nombreuses images d’archives et de photos de votre quotidien. Le sujet traite peu de la vie antérieure de cet artiste, qui a notamment vécu six mois auprès du grand Salvador Dali. Néanmoins, retrouver cette “âme très pure” au sein d’un documentaire est rare et devrait plaire au public, même si ce doc a déjà été diffusé sur Polynésie 1ère, à l’occasion des 34 ans de la disparition de Bobby.

    Christophe Cozette

     

    Rapa nui, l’histoire secrète de l’île de Pâques : émouvant

    Le pitch : L’île de Pâques est colonisée en 1888 par le Chili, qui a loué les terres de l’île à une entreprise d’élevage intensif de moutons et confié la surveillance des Rapanui aux militaires qui enferment les habitants dans un village, devenu camp de détention. Prisonniers dans leur île, les Rapanui résistent contre l’oppression, allant jusqu’à s’enfuir sur des barques de fortune vers Tahiti.

    Notre avis : L’histoire des autochtones de l’île de Pâques est simplement effarante. Sans chichi en termes de réalisation, le sujet de cette “histoire secrète” se suffit à lui-même. “L’île la plus isolée de toute terre de la planète a connu, en à peine 100 ans, l’esclavagisme (les Rapanui étaient parqués et remplacés par des moutons), une église violente et un père adulant Hitler, les arrestations arbitraires, ‘la grande évasion‘ où de nombreux Pascuans sont morts en mer pour tenter de fuir le joug chilien et l’insurrection, au milieu des années 1960.” Porté par de très beaux textes – “Sur l’île de Pâques, personne ne vous entend souffrir” (en référence à Alien, le 8e passager, “dans l’espace, personne ne vous entend crier”) -, Rapa nui, l’histoire secrète de l’île de Pâques, d’Emmanuel Mauro et Stéphane Delorme (France), est une réussite, sobre mais percutante sur 100 ans d’histoire chaotique entre les Rapanui et le Chili, puissance colonisatrice. Il devrait sans aucun doute se retrouver dans le palmarès final, tant cette histoire est poignante.

    Christophe Cozette

     

    Kumu Hina : intimiste mais long

    Le pitch : Hina, professeur, est une jeune femme hawaiienne transgenre, ou mahu selon la tradition, incarnant à la fois l’esprit masculin et féminin. Le film raconte la transformation de Colin Wong, lycéen timide, devenu Hina, femme mariée et directrice culturelle d’une école à Honolulu. Élèves et professeurs préparent non sans difficulté un spectacle.

    Notre avis : En amour, tout est possible. Hina est née Colin. Vous l’aurez compris, ce documentaire de Dean Hamer de 77 minutes – le second plus long des films en compétition – traite du mahu, sujet océanien par excellence et maintes fois traité et projeté au Fifo depuis ses débuts (le premier vainqueur du Grand Prix Fifo en 2004 fut d’ailleurs Mahu, un documentaire tahitien). Cette fois-ci, ce documentaire en compétition pour Hawaii joue la carte de l’intimité. Sans artifice de réalisation, on se retrouve très proche de la vie de Hina, mordue de culture polynésienne, professionnelle mais surtout sentimentale. Bisous, câlins, gâteau d’anniversaire, le spectateur partage sa vie amoureuse, femme mariée à un Tongien. En parallèle, le spectateur pourra apprécier la vie de Ho’onari, jeune hawaiienne très masculine et élève de Hina, comme pour donner un écho générationnel à la vie filmée de ce mahu, parfois en proie à de nombreuses interrogations existentielles. Le côté intimiste pourra parfois déranger mais surtout, le documentaire est trop long.

    Christophe Cozette

     

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