Emmanuel Macron : “L’exercice par l’État de ses missions régaliennes ne fait pas débat”

    mercredi 19 avril 2017

    MACRON

    Emmanuel Macron, candidat de En Marche ! (© DR)


    Dans le cadre de l’élection présidentielle, La Dépêche de Tahiti a fait parvenir un questionnaire à chacun des candidats déclarés, dès le lendemain de la validation de leurs candidatures par le Conseil d’État. Onze candidats, dix questions. À chaque candidat qui aura pris le temps de répondre, deux pages seront ouvertes pour exposer son programme. À défaut, une page leur sera consacrée sur la base de leur programme pour l’outre-mer. Aujourd’hui, c’est Emmanuel Macron pour le mouvement En marche ! qui y répond.

    Le mandat présidentiel s’achève sur des promesses de François Hollande d’un Accord de Papeete qui fonderait de nouvelles relations entre l’État et la Polynésie française (fixation de la nouvelle dotation globale d’autonomie, reconnaissance du fait nucléaire, appui financier au service d’oncologie de l’hôpital de Taaone, simplification des procédures d’indemnisation pour les victimes des essais et autres mesures). Cet accord devrait être signé par le futur président. Le signerez-vous en l’état ? Que souhaitez-vous y apporter ?

    À ce jour, l’Accord de Papeete pour le développement de la Polynésie française, promis par François Hollande lors de sa visite en février 2016, n’est pas signé. Il y a quelques semaines, le 17 mars, un accord a été signé à l’Élysée qui se contente de prendre acte de “convergences de vues” sur le projet d’accord de Papeete. 

    Beaucoup de thématiques, importantes pour la Polynésie française et pour la France, y sont abordées : la reconnaissance du fait nucléaire, en tout premier lieu, avec un appui au service d’oncologie de l’hôpital de Papeete, la continuité territoriale appliquée au désenclavement des archipels et des orientations qui sont développées dans mon programme, telles que la réussite scolaire, la prévention face à l’obésité et au surpoids…

    Ce ne sont là que quelques exemples.

    Nous sommes donc loin d’une page blanche. Ce document me semble ainsi constituer une bonne base de départ pour une discussion approfondie, dans le respect des compétences respectives du Pays et de l’État et dans le souci, qui est le mien, de favoriser le développement de l’économie polynésienne.

     

     

    Les conflits sociaux en Guyane sont le symbole de collectivités d’outre-mer toujours pas sur un pied d’égalité avec l’Hexagone. Quelles sont les mesures fortes que vous souhaitez impulser dans les départements et territoires d’outre-mer ?

    Je considère que cette situation est aussi largement le fait d’une confiance perdue et de promesses non tenues. La pente, celle de la confiance retrouvée, ne sera pas facile à remonter, mais je m’y emploierai, non à coups de nouvelles promesses, mais dans le cadre d’un dialogue responsable avec le président de la collectivité, les élus et les forces vives de ce territoire. Il ne m’a pas échappé pour autant que de très importants retards se sont accumulés dans les infrastructures de base et l’accès aux services publics, de l’éducation ou de la santé notamment.

    Les Assises de l’outre-mer que je réunirai dès l’été 2017, si je suis élu, permettront de décliner les priorités et les mesures d’urgence pour chaque territoire et de définir une feuille de route. Parmi les mesures fortes, je retiendrai la mise à niveau progressive des infrastructures et services publics de base à laquelle je consacrerai 1 milliard d’euros supplémentaires au travers de plans de rattrapage des territoires qui en ont le plus besoin.

    Je retiens également la priorité à la sécurité, déclinée en fonction de la situation des territoires (forces de police et de gendarmerie supplémentaires, police de sécurité quotidienne, préfet délégué à la sécurité, structures d’accueil pour les mineurs).

    En Polynésie française, les violences intrafamiliales constituent, pour moi, une préoccupation majeure.

     

     

    Le tourisme en Polynésie française est une des principales forces économiques. Quelles mesures pourriez-vous prendre pour accentuer l’aide à son développement ?

    Le tourisme est un atout majeur pour l’économie polynésienne. Depuis la fin des essais nucléaires, malgré des succès en dents de scie, le tourisme constitue le principal vecteur de croissance pour La Polynésie : ce secteur représente aujourd’hui un chiffre d’affaires global d’un peu plus d’un milliard d’euros (125 milliards de francs) et fait vivre plus de 10 000 salariés, ce qui n’est pas rien dans un territoire qui cherche encore son modèle de développement. Même si le tourisme reste une compétence propre du fenua, l’État, comme l’Europe, doivent soutenir son développement.  Je souhaite que l’on poursuive l’intervention de l’État, au travers du mécanisme de défiscalisation, dans le financement d’hôtels ou de moyens de transports indispensables à l’activité touristique (bateaux, avions).

    L’Europe aussi peut agir : le Fonds européen de développement (FED) a réservé une aide substantielle (3,6 milliards de francs) au financement de projet dans ce secteur.
    Enfin, je souhaite que l’État facilite la délivrance de visas aux marins des navires de croisières et aux touristes en provenance des marchés émergents, car aujourd’hui ils rencontrent des difficultés pointées par le projet d’Accord de Papeete.

     

    Les blessures du nucléaire peinent à se refermer et la loi Morin n’a pas joué le jeu des indemnisations. Serez-vous vigilant à ce que les indemnisations des victimes et de leurs ayants droit se fassent désormais dans la transparence ?
    Nous avons besoin de revenir à une certaine sérénité du débat sur le nucléaire. La loi Égalité réelle outre-mer (2017), en supprimant de la loi Morin relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français (2010) la référence au “risque négligeable”, et rendant possible, sous certaines conditions, le réexamen d’un dossier ayant fait l’objet d’un rejet, contribue au retour de cette sérénité. Pour autant, et vous le savez bien, la question de l’indemnisation est plus large. Nous devons d’abord, dans le respect du secret médical, garantir une meilleure transparence dans l’instruction des dossiers.

    Le Civen (comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires) y travaille. Nous devons ensuite mettre en place une méthode d’instruction des dossiers d’indemnisation, selon des modalités faisant consensus, permettant d’assurer, dans la transparence, que la maladie est bien liée à une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français. Il revient à la commission, créée par la loi Égalité réelle  de proposer ces modalités.

     

    L’isolement est un des maux de la vie insulaire. Une continuité territoriale a été mise en place mais n’a jamais trouvé son rythme. Détournée de son but, dans un premier temps, elle a été resserrée pour ne bénéficier qu’à des ménages qui ne peuvent de toute façon pas en profiter, faute de moyens. Pensez-vous changer le système et en quoi ?

    Oui, nous devons changer le système pour reconstruire une véritable politique de continuité territoriale. Je souhaite augmenter le nombre de billets qui bénéficieront de l’aide de l’État (200 000 par an à terme), afin d’abaisser le coût du voyage pour les ressortissants français vivant dans des territoires français éloignés de l’Hexagone.
    Je souhaite aussi élargir le dispositif à des voyages non seulement vers l’Hexagone, mais également dans l’environnement géographique des différents territoires ultramarins.

    Cette politique concernera les Polynésiennes et les Polynésiens dans les mêmes conditions que les ultramarins des autres territoires.

    Par ailleurs, la continuité territoriale, c’est aussi la continuité territoriale intérieure avec la prise en compte de difficultés d’accès à certaines communes isolées.
    C’est déjà le cas en Guyane avec une aide attribuée, dans le cadre d’obligations de service public, à la desserte aérienne de communes non desservies par la route.
    Le projet d’Accord de Papeete fait état des préoccupations du gouvernement polynésien en matière de desserte aérienne ou maritime de plus de 70 îles habitées, réparties sur 5 millions km2 et de la volonté de l’État de faciliter leur désenclavement.

    Je veillerai à ce que cette question ne soit pas ignorée dans la reprise de la discussion sur le projet d’Accord de Papeete, dès lors que la collectivité engagera des efforts en faveur des communes et populations isolées.

     

    À cause du statut d’autonomie polynésien, qui confère la compétence fiscale au Pays, le nouveau régime de défiscalisation métropolitain basé sur le crédit d’impôt ne peut s’appliquer ici. L’ancien système a été prolongé de quelques années mais rien n’assure sa pérennité. Souhaitez-vous engager sa poursuite ou mènerez-vous une réflexion pour mettre en place un nouveau système spécifique ?

    Dans le programme que j’ai annoncé pour les outre-mer, je prévois une évaluation des dispositions existantes en faveur des entreprises ultramarines. Rien ne s’opposerait donc à ce que la question que vous soulevez soit examinée dans ce cadre. Mais je souhaite préciser que, d’ores et déjà, pour les territoires qui disposent de l’autonomie fiscale, les dispositifs de défiscalisation classiques (dits Girardin) ont été prolongés jusqu’en 2025, soit au-delà de 2022, terme du mandat du prochain président de la République. C’est donc le cas pour la Polynésie française, qui a, parallèlement, mis en place son propre dispositif de défiscalisation.

     

    Le Tahoera’a propose une modification statutaire qui transformerait la Polynésie en Pays associé à la République. Y êtes-vous favorable ?

    Effectivement, Gaston Flosse, soutenu par Marine Le Pen, revendique aujourd’hui un statut de pays associé. Cette proposition s’inscrit dans la suite des précédentes revendications, par ce leader polynésien, à chaque réforme statutaire, de davantage de pouvoir pour le gouvernement local, sous le vocable d’autonomie. Il franchit un cran avec le pays associé. Nous ne savons pas grand-chose de ce statut de pays associé, mais s’il devait se traduire par le passage de la magistrature dans la compétence du gouvernement local, comme j’ai pu le lire, je n’y suis pas favorable car je ne vois pas comment il serait possible, dans ces conditions, de garantir l’indépendance de la justice.

    La Polynésie française bénéficie d’un régime d’autonomie dans la République. Rien ne s’oppose d’ailleurs à ce que des améliorations soient recherchées, comme c’est envisagé dans le projet d’Accord de Papeete.

     

    Les addictions (alcool, drogue, sucre, tabac) pèsent lourd sur la facture santé des Polynésiens. Comment comptez-vous aider le Pays à venir à bout de ces problèmes, vecteurs par la suite de troubles sociaux ?

    La priorité est que l’État exerce toutes ses responsabilités en ce qui concerne la répression des trafics illicites, que ce soit le trafic de drogues qui se développe actuellement très fortement au travers du Pacifique ou, dans certaines conditions, le trafic d’alcool.

    Au-delà de ce qui relève de l’action régalienne de l’État, la santé est une des grandes compétences exercées directement par le Pays (la collectivité de Polynésie). La prévention en fait partie, au même titre que la lutte contre les addictions et les dépendances. Je souhaite que l’État, si la collectivité le souhaite, puisse apporter son expertise au Pays et à l’accompagner dans la mise en place de structures adaptées, dans la mesure où l’ensemble des acteurs polynésiens se mobilisent dans cet objectif.  

    Au niveau national, nous devons réaliser de grandes campagnes de prévention contre les maladies chroniques telles que l’obésité, le surpoids ou le diabète. Ce sont des maladies très fréquentes en Polynésie française, notamment chez les jeunes. Je veillerai à ce que ce territoire soit intégré dans ces campagnes de prévention.

     

    Un accord pour l’étude de faisabilité d’îles flottantes en Polynésie a été signé en janvier entre le Seasteading Institute et le gouvernement polynésien. Ce projet pose la question de l’impact écologique et mais aussi sociologique (la population polynésienne est très attachée à sa terre et ses lagons). Quelle est votre position par rapport à ce type de projet ?

    Depuis quelques années, la Polynésie Française a vu beaucoup de projets portés par des investisseurs étrangers, prospérer puis se perdre dans les sables. Un accord a été signé à Noël dernier en vue de l’installation d’un prototype. Je pense que nous devons laisser les études se faire avant de prendre une position définitive.

     

    Comment l’État va-t-il poursuivre l’exercice de ses compétences régaliennes en Polynésie française ? Maintien de l’armée, relations internationales, protection de sa zone économique exclusive (ZEE) ? De plus, êtes-vous favorable au processus de réinscription sur la liste des pays à décoloniser lancée à l’ONU sur demande du parti indépendantiste ?

    Soyons clair : l’exercice par l’État de ses missions régaliennes ne fait pas débat et ne fera pas débat, que ce soit la protection et la sécurité des populations, contre les événements climatiques –comme les pluies diluviennes qui ont récemment déferlé sur certaines îles de la Polynésie française – contre les effets du changement climatique ou la défense de la ZEE et de ses ressources halieutiques. 

    La réinscription de la Polynésie française sur la liste des territoires non autonomes selon l’ONU est chose faite depuis un vote de l’Assemblée générale des Nations unies, en mai 2013, à la suite d’une demande d’Oscar Temaru, quand celui-ci était président de la Polynésie française, et pour laquelle il a été soutenu par des États du Pacifique Sud.
    Votre question est plutôt celle de l’attitude de l’État face à cette situation : doit-il coopérer, dialoguer avec la commission de l’ONU en charge de cette question ou pratiquer la politique de la chaise vide ? Beaucoup de passion, trop sans doute, a nui à une réflexion sereine sur un sujet hautement stratégique, qui est en fait celui de la présence de la France dans le Pacifique, marquée par la présence de grandes puissances, la Chine mais aussi l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Nous devons retrouver de la sérénité sur ce sujet.

     

    Propos recueillis par Bertrand Prévost

     

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