Ernest Sin Chan : “Ne pas perdre notre âme, c’est essentiel”

dimanche 14 juin 2015

En marge de l’exposition sur l’arrivée massive des premiers coolies à Tahiti, La Dépêche Dimanche a pu rencontrer le psychologue ethnoclinicien et écrivain, Ernest Sin Chan. Âgé de 61 ans, cet intellectuel qui doit publier sous un peu un nouvel ouvrage, évoque l’histoire et les problématiques de la communauté chinoise.

Pourquoi effectuez-vous des recherches sur la communauté chinoise de Tahiti ?
« Ayant été formé, ayant exercé et passé une partie de ma vie en France, je me suis éloigné de la communauté chinoise. En même temps, certaines pratiques, rites ou objets restaient toujours en moi, sans que j’en comprenne le sens ou que j’en mesure l’importance. C’est à partir des questionnements professionnels en pratique clinique sur les divers groupes existants en Polynésie qu’une double recherche personnelle et professionnelle clinique s’est avérée nécessaire pour être dans un mieux être psychologique et identitaire. »

Cherchez-vous toujours à comprendre ?
« Il faut bien se connaître et commencer par comprendre comment on a été fabriqué dans son groupe. Ainsi, j’ai été revisiter l’histoire, l’anthropologie, la culture, les pratiques et objets de rituels dans tous les moments et événements du cycle de vie d’une personne et d’une famille chinoise, de la procréation à l’après-mort comme le rite post-funéraire, le Ka-San des ancêtres, etc… sans compter l’étude de l’esprit, de l’âme chinoise dans ses profondeurs, dans sa pensée pour comprendre les comportements et habitudes de vie des pairs de mon groupe. »

« Se questionner sur les coutumes, traditions, manières de penser et de faire »

Cette année marque les 150 ans de l’arrivée massive des Chinois en Polynésie, qu’en pensez-vous ?
« C’est l’occasion pour la communauté de faire un bilan de son parcours en Polynésie, de se questionner sur les coutumes, traditions, manières de penser et de faire… C’est l’occasion de clarifier et d’affirmer des positions sur la  culture, les comportements, les valeurs, les traditions, les rites, la dimension religieuse ou philosophique chinoise autour du taôisme, le bouddhisme, le confucianisme, la conversion au christianisme… »

Vos ancêtres viennent de ces premiers coolies ?
« Non, mes ancêtres viennent des migrations du début du XXème siècle, il ne faut pas oublier que les descendants des coolies ont pratiquement tous du sang polynésien dans la mesure où les femmes chinoises ne sont arrivées dans les Établissements français de l’Océanie (EFO) que vers fin XIXème et début XXème siècle. En plus, il y en avait très peu au début, ce qui fait que les coolies et leurs descendants se sont alliés aux Polynésiennes et ont donc donné des afa tinito-maohi (des demis). Beaucoup de familles polynésiennes se trouvent avec un Chinois ou un Demi chinois-tahitien dans leur arbre généalogique. Il n’y a pratiquement pas de Chinois purs qui descendent des coolies.« 

Un Chinois a décidé de se sacrifier comme martyr, comment analysez-vous cela ?
« C’était pour éviter que tous ses pairs soient limogés, il s’est sacrifié pour sauver le groupe. Je ne pense pas que ce soit lié à un acte politique ou social. C’est plutôt lié à la psychologie personnelle, à des valeurs humaines et morales. Voulait-il réparer quelque chose en aidant les autres et en se sacrifiant, voulait-il donner une importance à sa vie, exister dans la mémoire ? Il a réussi  à marquer et à laisser quelque chose dans l’histoire de la communauté, sachant qu’il y avait des conflits entre les deux groupes Hakkas et cantonnais qui sont les Puntis. Est-ce qu’il a pu être à l’origine d’une plus grande alliance entre les deux groupes ? On constate des alliances Puntis-Hakkas beaucoup plus nombreuses et n’amenant pas de dissensions et d’animosité entre les clans familiaux, contrairement à ce qui se passe dans la Chine continentale. »

« La communauté chinoise est bien intégrée, un peu trop peut-être »

La communauté chinoise est bien intégrée à la société polynésienne, c’est un bon modèle ?
« Elle est bien intégrée, un peu trop peut-être, au risque de perdre son âme et de reconnaître comme ses pairs les membres des autres groupes qui sont le Français, le Maohi, l’Anglo-saxon ou l’Américain… C’est un bon modèle pour les autres sociétés, les communautés ou les groupes ethniques migrants dans le monde à l’heure actuelle. Mais compte tenu de la vitesse où fonctionnent les processus et stratégies de mondialisation et d’homogénéisation, il y a des risques de se perdre et de perdre son identité et ses spécificités. »

La francisation des noms chinois a été curieusement menée par l’administration française, comment analysez-vous cela ?
« L’administration ne reconnaît pas les erreurs faites lors de l’enregistrement. On aurait pu y remédier avec moins de contraintes et d’exigences au niveau administratif et juridique. C’est plus pour les citoyens français d’origine chinoise qui  voient effectivement leur nom tronqué, modifié par des erreurs d’enregistrement ou par une obligation de franciser le nom au maximum et le transformer de telle sorte qu’il n’y ait pas de signe qui puisse témoigner de son origine chinoise. C’est quasiment un processus extrême d’assimilation dictatoriale et abusive, cherchant à annuler l’identité de la personne. C’est un nettoyage de l’identité originelle. »

Quelles sont les conséquences ?
« Les Chinois sont obligés de faire plein de démarches pour remédier à ces erreurs et retrouver leur nom d’origine, notamment le nom qui leur permet de se reconnaître dans leur Siang c’est-à-dire le patronyme de leur ancêtre fondateur et du groupe clanique auquel ils sont affiliés. Cela permet notamment de ne pas se marier avec quelqu’un de son groupe clanique. On n’a pas mesuré les conséquences que cela pouvait avoir, le seul but étant l’assimilation totale. L’intention était là, d’assimiler l’autre et de le transformer pour qu’il soit totalement un citoyen français sans marque étrangère. Il est difficile d’annuler les caractéristiques physiques chinoises, c’est pour cela d’ailleurs que la naturalisation a été très difficile et l’application de la loi de francisation des Chinois en 1973 a tardé. Ils avaient trop de signes distinctifs physiques sans compter leurs coutumes, usages et comportements très différents des autres. »

« Être un migrant attaché avec des racines originelles qui continuent de le nourrir et qu’il faut nourrir »

Comment voyez-vous l’avenir de cette diaspora chinoise à Tahiti ?
« Si on oublie certaines pratiques, notamment de continuer à honorer et nourrir nos ancêtres enterrés sur les terres d’accueil, si on les transforme avec nos façons de faire, tout en acceptant certaines évolutions dans les rites avec même des métissages dans les pratiques, la communauté chinoise risquera de perdre ce qui est essentielle, c’est-à-dire son âme chinoise, la richesse chinoise, d’expériences acquises durant des millénaires. Rester dans l’origine, c’est la mort, mais il est important de savoir d’où l’on vient, sur quel arbre on est assis pour savoir où l’on va. Pour ne pas être un errant mais un migrant attaché avec des racines originelles qui continuent de le nourrir et qu’il faut nourrir.

Une communauté chinoise divisée, cela peut-il avoir des effets néfastes pour la société polynésienne ?
« Directement sur la société polynésienne pluriethnique, je ne pense pas. Cela peut avoir des effets néfastes au niveau de la communauté chinoise, de la force du groupe au sein de la société polynésienne. Le manque de cohésion et de solidarité, d’unité affaiblit toujours un groupe au niveau politique, au niveau économique aussi et surtout au niveau psychologique, identitaire, social et culturel. On sait aussi que la division amène toujours du profit à certains aux dépens d’autres. C’est cet aspect économique qui peut effectivement détruire la force du groupe, lorsque des intérêts personnels ou de certains groupes familiaux sont mis en avant aux dépens de la cohésion et de la solidarité du groupe. » 

Propos recueillis par notre correspondant JH

 

Ernest Sin Chan : de multiples compétences

« Je suis titulaire d’un DESS (Diplôme d’études supérieures spécialisées) de psychologie clinique et pathologique mais aussi d’un DEA (Diplôme d’études approfondies) de Sciences de l’éducation. Doctorat de psychologie clinique et pathologique sur la thèse d’ethnopsychiatrie : psychologie et psychopathologie des Hakkas, identité Hakka. Je suis aussi psychologue consultant, psychothérapeute, consultant en systémie familiale et en ethnopsychiatrie. Animateur de groupe de paroles sur les violences conjugales, régulateur, superviseur, et accompagnateur d’équipe dans le milieu socio-éducatif, socio-judiciaire, social, santé mentale. Formateur, chercheur en psychologie, psychopathologie, anthropologie hakka et pour finir, écrivain. »

 

Son prochain livre

« C’est un recueil de textes en clinique de la multiplicité et avec une approche ethno-psychiatrique pour aller requestionner les pratiques professionnelles dans le champ du social, du socio-judiciaire, du socio-éducatif, du pédagogique et de l’éducation, de la santé psychologique et mentale. Il s’agit d’insister sur l’importance des contextes et objets de fabrication de la psychologie profonde, cognitive et comportementale et sociale des humains de groupes ethniques, sociaux différents, dans le respect et la considération de la différence. On l’oublie souvent, mais c’est à la base du respect de l’autre et de l’altruisme, valeurs qu’on prône avec un humanisme exagéré dans les institutions qui  prennent en charge la personne. Cet ouvrage souhaite aussi transmettre des concepts et outils en ethnopsychiatrie appliqués en Polynésie. »

 

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