Essais nucléaires : vingt ans après, l’ignorance des jeunes

    mercredi 27 janvier 2016

    Le 27 janvier 1996, la France tirait son 193e et tout dernier essai nucléaire aux Tuamotu, achevant 30 ans de campagne atomique 
    dans le Pacifique. Vingt ans plus tard, jour pour jour, comment cette page importante de l’histoire nationale et locale est-elle ancrée dans la mémoire des jeunes ? Le bilan est plutôt consternant, la faute, notamment, aux programmes scolaires. Pourtant, la plupart des lycéens que nous avons rencontrés se disent demandeurs…

    “Les essais nucléaires ?! Uh !” Devant les lycées Taaone et Aorai, à Pirae, la question prend de court les élèves. “Moruroa”, c’est à peu près tout ce qu’ils savent. Fangataufa ? “Jamais entendu parler”, répondent Hawaiki, 16 ans, et Raihei, 18 ans, en 1ère ES. D’autres hésitent, ne se rappellent plus très bien qui en était à l’origine… La France, les États-Unis ? 
    “Non, on n’a pas vu ça en cours”, expliquent les jeunes femmes. “Parce que ça concerne la Polynésie, alors que les cours d’histoire sont axés sur la France…”
    Le 27 janvier 1996, il y a pile vingt ans, c’est pourtant bien la métropole qui tirait sa dernière bombe (souterraine en l’occurrence) depuis l’atoll de Fangataufa, aux Tuamotu. Depuis 1966, c’était son 193e essai nucléaire en Polynésie française. 
    Aujourd’hui, si les associations de vétérans comme Moruroa e tatou continuent à se battre pour l’indemnisation des victimes, il ne reste plus grand-chose de ce pan de l’histoire nationale et locale dans les têtes des jeunes.
    Au fenua, le thème est censé être brièvement abordé en CM2 sous l’angle de l’ouverture de la Polynésie française au monde, puis en classe de 3e, au détour des cours sur la Guerre froide. 
    “On évoque l’importance de la force nucléaire et le développement des expérimentations dans le Pacifique”, indique simplement le programme d’histoire adapté. Les élèves devraient connaître trois repères : l’installation du centre d’expérimentation du Pacifique en 1957, la première explosion nucléaire en Polynésie française en 1966 et le dernier tir en janvier 1996. Mais ces dates ne sont pas plus gravées dans leur esprit que celle du sacre de Charlemagne.
    “L’essentiel de l’histoire locale n’est plus enseigné”, s’agace l’historien Jean-Marc Regnault, chercheur associé à l’Université de la Polynésie française. “C’est un gâchis énorme dont la responsabilité est celle de l’État.” 
    Les professeurs métropolitains de passage ne prendraient pas le temps d’apprendre l’histoire locale, tandis que leurs collègues polynésiens hésiteraient à aborder les questions sensibles, comme la colonisation ou les essais nucléaires. 
    “Leurs parents leur ont appris à se taire”, explique Jean-Marc Regnault. “Ou alors, si tu en parles, tu es tout de suite considéré comme un indépendantiste…”

    “On veut être informé”

    Au lycée Paul-Gauguin de Papeete, une professeure d’histoire-géographie assure toutefois que les essais ne sont “pas du tout tabu”. “En 1re et en terminale, on peut les aborder en enseignement moral et civique ou lors des cours sur de Gaulle, selon les aspirations des élèves et des professeurs”, explique-t-elle. Mais à l’entendre, la plupart d’entre eux, beaucoup de demis, seraient “un peu fiu” de l’histoire locale. 
    Devant les roulottes du Taaone, au contraire, les jeunes Polynésiens affirment leur curiosité : “On aimerait bien savoir”, disent Hawaiki et Raihei. “C’est quand même chez nous, on veut être informé de ce qui se passe !”
    À défaut de transmission, Heinui Le Caill, à bientôt 40 ans, est à peu près la seule caution “jeune” de Moruroa e tatou. Lui a découvert cette partie de l’histoire par le biais du Tavini Huiraatira. Aujourd’hui président de Radio Tefana, mais également employé au service de l’éducation, il exhorte les différents acteurs au réalisme : “On n’en parle pas assez aux enfants, alors que c’est eux qui, plus tard, auront à en supporter les conséquences, notamment écologiques.” 
    Il ne perd pas espoir. Selon lui, le réveil pourrait venir de la nouvelle génération elle-même, inquiète pour son avenir, en quête de transparence et plus engagée pour la préservation de l’environnement.  

    Marie Guitton

    Étienne Raveino, 17 ans, Manuvai Rehua, 16 ans, et Vladimir Tehoamoana, 16 ans En 1re S au lycée Taaone “Ce n’est pas normal qu’on n’en parle pas”

    “Comme personne n’habite là-bas, les essais de Moruroa ne sont pas vraiment notre première préoccupation… On ne les a pas vécus et ce sujet n’est pas très abordé par les adultes. Mais ce n’est pas normal qu’on n’en parle pas en cours d’histoire, parce que c’est notre culture, c’est ce qu’on a osé faire chez nous. Les Polynésiens l’ont accepté parce qu’ils ne connaissaient pas les répercussions… Si François Hollande vient, ça serait bien qu’il s’excuse parce que les essais ont eu beaucoup de conséquences sur les générations futures, les maladies, l’environnement…”

    Heiani, 17 ans, Tevaihau, 15 ans, Grace, 15 ans, et Akamaru, 16 ans Élèves au lycée Aorai “Parfois, on nous apprend des trucs bizarres”

    Les essais nucléaires en Polynésie, ça vous évoque quoi ?
    – Uh !  
    – Moruroa, les Tuamotu… 
    – Fangataufa ?

    Quel pays a fait ses essais en Polynésie ? 
    (Silence)
    – Euuuh, la France, non ? 

    Combien y a-t-il eu de tirs au fenua ? 
    – Dix ? Trois ?

    193 entre 1966 et 1996. Vous n’en avez jamais entendu parler ?
    – Non, ni à l’école, ni à la maison. 
    – À la télé, oui, un peu, mais c’est mieux les séries et les films ! 

    Qu’avez-vous entendu à la télé ? 
    – Qu’ils demandent de l’argent…
    – …pour les maladies. Y’a plein de cancers et tout.

    Ça ne vous intéresserait pas d’apprendre ça en cours d’histoire ? 
    – Si, quand même, parce que là, on connaît même pas… 
    – Alors que parfois, on nous apprend des trucs bizarres du Moyen-Âge…

    Le contexte tendu du dernier tir…

    …expliqué par l’historien Jean-Marc Regnault, chercheur associé à l’Université de la Polynésie française
    “Sous François Mitterrand, en 1992, les essais nucléaires avaient été suspendus. Ce qui avait justifié la bombe atomique, c’était la Guerre froide. Or avec la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’URSS, la France n’était plus directement menacée. […] Mais Jacques Chirac, qui lui a succédé, se réclamait du gaullisme. C’était la puissance de la France, dont le nucléaire était l’outil. 
    Il n’a donc pas hésité, en 1995, à reprendre les essais, au prétexte que la bombe n’était pas encore au point […]. 
    Toutes les Églises du Pacifique se sont alors élevées contre la reprise des tirs. Ils ont été attaqués par le monde entier, y compris anglo-saxon (les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie avaient déjà achevé leurs campagnes d’essais, NDLR). Ici, c’est l’Église protestante qui a été le fer de lance de la contestation. 
    À l’époque, le Tahoera’a avait accepté de jouer le jeu, même si des voix dissidentes commençaient à se faire entendre. Ça a créé des divisions au sein des Polynésiens. Il y a eu des émeutes lors du premier tir de reprise et il a fallu attendre le dernier essai, le 27 janvier 1996, pour détendre l’atmosphère. 
    Gaston Flosse a alors signé pour Jacques Chirac le traité de Rarotonga sur la dénucléarisation du Pacifique, qui était en attente depuis dix ans. Et l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont repris très progressivement les relations avec la France.”

    Océane 2016-01-28 08:00:00
    Pour ceux que ça intéresse, le livre de Chantal Spitz L''île des rêves écrasés est une œuvre qui tourne autour de la thématique des essais nucléaires qu''il y a eu. Personnellement, j''ai adoré ce livre, j''ai même versé quelques larmes. Lisez-le ☺️
    Punu 2016-01-28 06:09:00
    Ignorance alors que ce sujet fait régulièrement l'objet d'articles dans les médias (journaux papier, site internet, radios, télévision).....
    et, sans doute, ignorance dans presque tout les domaines.
    Franchement désolant;
    Papi 2016-01-27 18:11:00
    Le comble c'est que les lycées Taaone et Aorai sont situés pile en face de l'état-major des militaires !!!!!!
    Jeune 2016-01-27 17:23:00
    Le sondage n''a pas été fait au lycée La mennais. Ça aurait pu changer tout les resultats !
    Papi 2016-01-27 16:30:00
    Le nombre d'essais nucléaires réalisés dans le monde est d'environ 2 400. La France, c'est 210 essais dont 193 en Polynésie française. Dans le pacifique, les essais ont été réalisés à Moruroa et Fangataufa, en Australie, à Kiribati et aux îles Marshall.
    Niuhiti 2016-01-27 15:06:00
    Ben oui, il faut en parler aux jeunes... et penser qu'ils ne vont pas comprendre, c'est ne pas leur faire confiance.
    Leur parler et essayer d'expliquer prend du temps... mais c'est toujours pareil, c'est fiu et on fait la politique de l'autruche

    ca a bien marche le plan de l'education nationale... meme ceux qui ont vécu l'époque des tests ne veulent pas en parler (parce qu'ils ont honte.....) ils ont fait de vous de Bons Peitis Francais
    dadi 2016-01-27 14:20:00
    comment les parents et enseignants peuvent expliquer une époque où tout le monde se faisait du fric avec les essais nucléaire, pas de chômage, l'argent coulait à flot (ou à Floss) les magasins, les entreprises embauchaient à tour de bras, tu quittais un emploi le vendredi tu pouvait commencer un autre le lundi, pas de mendiants ou de vendeurs de bouffe à la sauvette, pas d'agressions la cathédrale pouvait resté ouverte jours et nuits, on peut en parler au jeunes de tout ça ils vont se demander si on ne vivaient pas dans un autre pays que le leur, c'est impossible pour eux de se projeter en arrière, alors les essais ils vont peut être les regretter et nous envier d'avoir vécu ça!!
    MOOREA56 2016-01-27 14:16:00
    Bien sur que les essais nucléaires de Murru et Fanfa ( 1965 ) doivent être connus de toute population,mais surtout ne pas s'en servir pour créer des polémiques sur tel ou telle chose.. Les assos qui aujourd'hui revendiquent des maladies afin de récolter de l'argent ne sont que des personnes qui n'ont jamais travaillé sur site. Allez y continuez à mandier votre avenir .
    Niuhiti 2016-01-27 13:48:00
    c'est bien..oublions le passe et de refaisons les meme bêtises.. très bien!! C'est comme que l'on construit son avenir.
    Poto 2016-01-27 13:30:00
    Les jeunes pensent plus à leur avenir qu'au passé et ils ont bien raison. Leurs aînés, qui ont très largement profité de la pluie d'argent générée par le CEP, seraient mal placés pour apporter des critiques.
    Le passé est dernière nous, maintenant il faut former et trouver du travail pour tous ces jeunes, ça ne sert à rien de ressasser le passé.
    Niuhiti 2016-01-27 13:10:00
    C'est franchement desolant que les profs / instit / parents ne prennent pas le temps d'adresser le theme des essaies nucleaires, avec tout ce que ceux-ci ont engendrer pour la Polynesie (creation du CAP, les milliards que la Polynesie recevait, les militaires francais qui debarquaient a PPT, le Rainbow Warrior, les emeutes de 1996, l’aéroport qui a brulle), Charlemagne et son ecole, ca cause moins de polemique... c'est comme les Japonnais qui laissent de cote la 2eme Guerre Mondiale a l'ecole....
    Allez, faisons de notre jeunesse de bon petit francais, qui ne questionnent rien, sans curiosité sur leur passe et d'ou ils viennent.. mais qui connaissent tout PitBull, Rhiana et des Kardechiens..
    Felicitations a tous!!
    zozo 2016-01-27 12:15:00
    La France est le pays des droit de l'homme et c'est tous ce qu'il y a a savoir !

    Vive la France !
    citoyendepirae 2016-01-27 12:10:00
    l''ignorance des jeunes Polynésiens est le fruit du système éducatif français de fabrique de bon petit républicains. de mémoire, la critique du colonialisme français, facilitée par le colonialisme religieux, n''est pas inculquée à l''école.
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