Évasion aux Marquises avec l’Aranui 3

    dimanche 24 mai 2015

    La Compagnie polynésienne de transports maritimes (CPTM) vient de fêter ses 30 ans de transport mixte à bord de l’Aranui.
    Le cargo, qui assure la liaison entre Papeete et les îles Marquises, joue un rôle vital dans le ravitaillement de l’archipel. Il peut accueillir 200 passagers et bientôt 300 avec l’Aranui 5. La croisière de 14 jours et 13 nuits depuis Papeete dessert également deux îles des Tuamotu et désormais Bora Bora.

    Les pahu résonnent à bord, l’odeur âcre du gazole se répand sur le pont arrière. L’Aranui 3 est encore à quai à Papeete et, déjà, les croisiéristes sont plongés dans l’expérience unique de ce cargo mixte, dont le nom signifie « le grand chemin ». Il faut en effet trois jours de mer pour rejoindre les îles Marquises. Sur la route, une halte à Takapoto permet aux voyageurs de découvrir un atoll et de retrouver pour quelques heures la terre ferme.
    Nuku Hiva, capitale administrative de l’archipel, est la première île marquisienne visitée. Le navire est à quai. Le déchargement du fret est déjà une attraction même s’il sera beaucoup plus pittoresque sur l’île de Hiva Oa, en raison de la petitesse du quai, ou encore dans certaines baies étroites où le débarquement ne peut se faire qu’à l’aide des barges ou baleinières.
    Les matelots s’affairent depuis déjà plus d’une heure lorsque les passagers descendent à terre. Immédiatement, on comprend que l’Aranui est une institution respectée aux Marquises. La marchandise est attendue mais également les touristes dont la prise en charge est parfaitement orchestrée. À Nuku Hiva, une trentaine de 4×4 transporteront les voyageurs jusqu’à la cathédrale Notre-Dame des Marquises et ses sculptures monumentales.
    Même rigueur chez l’incontournable Yvonne Tekuataoa qui ravit les papilles de plus de 150 passagers 17 fois dans l’année. L’excellence de sa cuisine est réputée au-delà des Marquises. La prochaine île visitée sera Ua Pou dont le nom signifie “les piliers”. Le spectacle est saisissant, des pics sombres s’élèvent vers le ciel en bord de mer.

    Atuona, village enchanteur

    L’accueil jovial des habitants contraste avec ces terres abruptes. À Ua Pou, les passagers découvriront ici la pierre fleurie, une pierre volcanique tachetée que l’on trouve uniquement dans trois endroits au monde. “À Ua Pou, elle est taillée et travaillée car c’est la plus belle” expliquera Didier Benatar, l’un des guides de l’Aranui, un puits de sciences sur l’histoire des Marquises. Avec Pascal Erhel Hatuuku – entre autres casquettes chef de projet pour l’inscription des Marquises au patrimoine mondial de l’Unesco -, ils tiendront en haleine les curieux de l’Aranui tout au long de la croisière.
    À Ua Pou, comme sur toutes les autre îles marquisiennes, les passagers sont très attendus par les artisans. Les touristes constituent une précieuse source de revenus. Leur challenge : maintenir la qualité de leur artisanat alors que l’arrivée de l’Aranui 5 devrait drainer encore plus de visiteurs.
    On atteint ensuite Hiva Oa et le village enchanteur de Atuona, tout en terrasses verdoyantes. Nombreux sont les passagers qui attendaient de mettre le pied sur cette île, la plus connue de toutes, celle où reposent Jacques Brel et Paul Gauguin. Le cimetière est un havre de paix dominant une magnifique baie. “On a retrouvé, un jour, une passagère manquante à bord, allongée sur la tombe de Brel, elle ne voulait plus partir. On a eu peur, on l’attendait, on était à 1/4 d’heure du départ” raconte le capitaine, Francis Chougues. Tandis que les métropolitains se recueillent dans l’émouvant espace consacré au fameux chanteur, les étrangers, eux, préfèrent le musée Gauguin et la célèbre réplique de la Maison du Jouir.
    Le navire repassera trois jours plus tard par Hiva Oa, dans la vallée de Puamau cette fois, riche en agrumes et point de chute important du ramassage du coprah après Nuku Hiva.  
    Toute proche, Tahuata attend le bateau. Là, plus qu’ailleurs, l’isolement est prégnant. Comme Fatu Hiva, l’île la plus au sud, elle ne dispose pas d’aéroport. La population, qui ne voit un médecin qu’une fois par mois, en profite pour solliciter le docteur de bord.

    Des trésors d’artisanat

    Dans la baie de Hanavave, à Fatu Hiva, où le médecin ne passe que tous les trois mois, le docteur de l’Aranui délivrera une dizaine de certificats médicaux pour un tournoi de futsal !
    Sur ces îles, les passagers découvriront de nouveaux trésors d’artisanat, les sculptures en os de boeuf et le tapa, à base d’écorces de l’arbre à pain, de banyan ou de mûrier.
    En remontant vers le nord, Ua Huka, “l’île aux chevaux” est enfin en vue. Après s’être attardés sur la manoeuvre particulièrement originale et délicate du bateau qui fait demi-tour et s’amarre de chaque côté de la baie avec des aussières, les passagers pourront admirer un paysage aride et vallonné tout à fait distinct des autres îles. Les chauffeurs, tous habillés de rouge et blanc, serviront de guides aux passagers. Ua Huka possède pas moins de 4 musées archéologiques et un fascinant arboretum de 32 hectares impulsé par Léon Lichtlé. L’ancien maire lui-même accueille les touristes dans son paradis constitué de près de 600 espèces et de 6 000 arbres. “Quarante minutes de visite, pas plus” préviennent les guides de l’Aranui. Intarissable, Léon Lichtlé énumère, et fait goûter, les différentes variétés de plantes et de fruits de ce jardin d’Eden, devant un public admiratif.
    Une journée en mer plus tard, le cargo, sur le chemin du retour, fait halte à Rangiroa aux Tuamotu, avec la visite d’une ferme perlière.
    Un final en beauté, à Bora Bora, escale récemment ajoutée à la croisière, amoindrit désormais le blues naissant des passagers qui ont largement sympathisé durant la traversée. Raies, requins, pirogue, truck ou hélicoptère sont comme un baume pour clôturer ce voyage extraordinaire… qui se termine pour tous le lendemain matin sur le quai de Papeete.

    Sandrine Guyonnet

    Chez Tata Rosalie

    À Ua Pou, le restaurant « Tata Rosalie » accueille les croisiéristes depuis 25 ans. Aux côtés de sa femme Marie-Arnoldine Fiu, Jacques Tata (derrière), a pris la relève de sa mère Rosalie pour proposer aux touristes les meilleurs plats traditionnels. Chaque passage du cargo est l’occasion de faire travailler des cuisinières et des serveuses.

     

    Le capitaine et son second

    Le commandant Francis Chougues est secondé par le capitaine Teiva Tetuanui. Depuis la passerelle, ils dirigent les opérations les plus délicates dans les différentes baies parfois étroites des îles Marquises.
    « J’ai voulu devenir capitaine grâce à mon papa qui conduisait des bateaux de commerce de 18 mètres aux Tuamotu. Je  dormais parfois sur des sacs de coprah. Là-bas, on a longtemps navigué, la nuit, aux étoiles, sinon on comptait les motu » se souvient Francis Chougues. Le commandant a  travaillé quelques mois sur l’Aranui 2 en 2003. « Il y avait plus de dortoirs que de cabines et les locaux venaient avec leur peue et dormaient sur le pont. Aujourd’hui, il y a 12 lits à bord réservés au transport de passagers inter-îles. Généralement, ils vont à l’hôpital de Taiohae à Nuku Hiva » raconte-t-il. Dans quelques mois, il prendra les commandes de l’Aranui 5, une nouvelle aventure qu’il appréhende sereinement. La manœuvre, notamment dans les baies, sera facilitée par la présence de deux moteurs.

     

    Des démonstrations

    À Fatu Hiva, la fabrication du tapa, à base d’écorce de bois frais, demeure le point fort de l’artisanat de l’île. Malgré l’arrivée des cotonnades, les habitants ont continué à l’utiliser pour leur propre usage, notamment pour réaliser des sous-vêtements, jusque dans les années 1950. Puis, les artisans ont eu l’idée de les peindre et de les vendre. Animaux marins, symboles de tatouage, tiki, carte des Marquises, les artisans rivalisent aujourd’hui d’imagination pour proposer toujours plus de choix aux touristes.

     

    Des guides sur les sites culturels

    Pascal Erhel Hatuuku, géant marquisien originaire de Ua Pou, orateur hors pair, monte régulièrement à bord de l’Aranui comme guide et conférencier. Ce conseiller technique au ministère de l’Environnement est aussi le chef de projet du dossier d’inscription des Marquises au patrimoine mondial de l’Unesco. Autant dire qu’il sait, mieux que personne, transmettre aux touristes son savoir sur  l’histoire, la géographie et les légendes marquisiennes, notamment sur l’impressionnant site culturel Te I’Ipona à Hiva Oa. Celui-ci est l’un des plus grands sites sacrés découverts aux Marquises. Le lieu de culte, probablement fréquenté jusqu’au milieu du XIXe siècle par les hauts dignitaires tribaux de l’île, est composé d’un autel sacrificiel en pierre ainsi que d’imposants tiki. L’une des sculptures est considérée comme le plus grand tiki de Polynésie.
    Menacés de disparition par le soleil et la pluie, les tiki devraient bientôt être abrités par quatre fare en niau dans l’attente d’une solution durable.

     

    En sous-sol, les hommes de l’ombre

    Une des particularités de l’Aranui est sans aucun doute le lien qui se crée entre les membres de l’équipage et les croisiéristes. Le sourire et la patience du personnel de restauration et du bar, l’énergie des animateurs, la conversation des guides ou encore le spectacle quotidien des matelots à l’œuvre pour décharger le fret participent à la bonne humeur des touristes. À bord, d’autres hommes se font plus discrets. Ce sont les huit machinistes sans lesquels le bateau resterait à quai.
    À la tête de cette équipe, Arnaud Dugenetais, 31 ans. Il est venu remplacer le chef mécanicien parti en Chine. “L’ancien chef m’a formé pendant un an puis a donné son accord au capitaine. C’est une belle intégration !” s’exclame-t-il. Arnaud a la lourde responsabilité de faire fonctionner le moteur principal. Tout comme sur la passerelle où se trouvent le capitaine, son second et ses lieutenants, il y a toujours quelqu’un de quart à la machine qui n’est jamais laissée sans surveillance, de jour comme de nuit.
    Les moments les plus importants sont les départs et les arrivées du bateau. Les consignes viennent de la passerelle quelques minutes avant. Le capitaine demande le “paré à manœuvrer”. Le chef mécanicien met alors les circuits en marche, vérifie tous les paramètres et passe la commande au capitaine.
    “C’est comme dans une Formule 1. Sans les mécaniciens, le pilote et sa voiture n’avancent pas” aime à répéter Arnaud.
    Au sein de cette équipe technique, “Gheorge le roumain”, l’incontournable. Jugé indispensable à l’époque par l’armateur, cet ingénieur électromécanicien est venu de Roumanie, en 2003, avec l’Aranui 3. Il ne devait rester que quelques semaines. Cela fait maintenant 12 ans qu’il travaille à bord. Ce personnage haut en couleurs aime à raconter aux passagers l’épopée de l’Aranui 3 depuis le Danube. Il accompagnera un temps son « bébé” dans sa nouvelle vie, ailleurs. Il fait partie également de l’aventure Aranui 5, cette fois fabriqué en Chine, mais envisage sérieusement de “redevenir un paysan” dans son pays natal où sa famille l’attend.

     

    « Jour de fête »

    A Hiva Oa, au quai d’Atuona, les habitants viennent chercher leur marchandise dans un joyeux capharnaüm. Des containers sont sortis des cales du bateau. « Chaque cale correspond à une destination » explique Tino, l’un des marins emblématiques chargés du fret, « on peut se tromper mais c’est rare » ajoute t-il dans un rire.
    Dans la vallée plus isolée de Hanavave, un élu nous expliquera que l’arrivée de l’Aranui est « un jour de fête », celui « où on touche les sous du coprah », « où les colis sont reçus ». En échange, les proches de Tahiti recevront de la viande, du poisson et des fruits des Marquises.
     

    Forêts de nuages marquisiennes

    L’arrivée aux Marquises par voie de mer est l’occasion d’admirer ses « forêts de nuage »  qui contribueront à inscrire l’archipel au patrimoine mondial de l’Unesco. De nombreuses espèces endémiques sont spécifiques à l’archipel, parfois restreintes à une seule île, voire à un seul sommet.

    Accueil en musique

    Plusieurs spectacles de danse rythment la  croisière, jusque dans la baie de Hanavave, à Fatu Hiva, l’île la isolée au sud, où un groupe de danseurs, dirigé par la maire déléguée Marie-Christine Kohueinui, a charmé les passagers.

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