RENCONTRES - Marie-Léna & Doug au port de Papeete
Tombée du jour. Le soleil se couche derrière l’île de Moorea, que l’on devine encore malgré l’entassement des containers, là-bas, au bout des quais de Motu Uta. Le ciel devient fauve, comme celui que le peintre Henri Matisse aurait pu contempler de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, devant la rade du port de Papeete. Comme tous les soirs, comme tant d’autres venus de tous les quartiers de la ville, comme attirés par la légère et fraîche brise de terre naissante, Marie-Léna et Doug viennent pêcher ici.
“C’est quand même mieux que de regarder la télé, non ? Et puis, c’est ça qu’on sait le mieux faire.” Assis sur le rebord du quai, on sort de la glacière, les bobines de fils armés de petites mitraillettes, qu’une fois appâtées avec des morceaux de poisson que l’on a préparées, on lancera tout à l’heure à l’eau, après s’être roulée une cigarette. “Oui, c’est un peu comme un rituel. Ça rappelle un peu nos îles d’où l’on vient. On vient des Marquises. C’est loin…”, dit Marie-Léna, les yeux perdus sur les premières étoiles.
La première cigarette se consume lentement. Elle attrape une ligne, la soupèse un instant, d’un geste du poignet, la fait tournoyer deux fois, et la lance. La bobine se déroule vite, avec un petit bruit, et disparaît, peut-être à 20 mètres estimés par le bruit de l’impact dans les eaux noires. Le fil, passé entre les doigts de pied, se tend mollement. Elle recommence, une fois, deux fois, jusqu’à avoir quatre à cinq lignes entre ses orteils.
Ça rappelle un peu nos îles d’où l’on vient
Qu’est-ce qu’on peut bien pêcher ici ? “Ça dépend. La saison des ature (chinchards) est finie maintenant. Sinon, tu verrais tous les quais bondés par des familles entières de pêcheurs. Les places sont chères, parfois. Surtout depuis qu’on a fermé l’accès aux pontons des bateaux. Des questions de sécurité, à ce qu’il paraît…” “On est pourtant pas des terroristes”, grogne Doug. “Ce n’est pas ici qu’on va poser des bombes, non ? On pourrait quand même ouvrir les grilles quand il n’y a pas de bateaux. Vous croyez qu’on pourrait faire du mal à qui ?” Il se saisit d’une ligne et la lance loin, un brin agacé. “Bon, évidemment, là où on est maintenant, ça mord un peu moins”, reprend Marie-Léna, pendant qu’elle tire régulièrement sur la ligne, avec un geste mesuré.
Les places sont chères parfois
“Même si parfois on revient encore avec la glacière pleine. Des to’au (perches), des taire (poissons-chêvres), des maito (chirurgiens)…” “Avant, on pouvait encore pêcher à Motu Uta, mais ça a été fermémaintenant le
soir, à cause des voitures boum-boum. Tu sais, les jeunes, ils se regroupaient pour écouter de la musique autour d’une ou deux voitures avec une grosse sonorisation, jusqu’à tard. Bon, ça n’a pas plu à tout le monde qu’ils fassent la fête comme ça, à cause du bruit, et puis un peu à cause des bagarres, un peu trop souvent, à cause de l’alcool…”
Doug grogne encore : “Il y a toujours eu des bagarres. Quand on est jeune, on se bat pour les filles, non ? On est chaud. Pour certains, il faudrait peut-être qu’on supprime les jeunes. Tant qu’on y est, on dirait parfois qu’on est de trop dans le paysage, quel que soit ton âge…”
Une ligne soudain se tend violemment, ce qui fait taire tout le monde. Marie-Léna ramène sa ligne vivement en la guidant avec son pied. L’eau se met à clapoter. “C’est un petit to’au ! Il n’aime pas ça ! Il veut vivre…” Elle le détache habilement de l’hameçon, et le fait disparaître dans la glacière. Avec un léger sourire, elle allume une seconde cigarette. Ce ne sera pas la dernière.
Il fait nuit maintenant. Derrière nous commence une belle agitation autour des feux odorants des roulottes, tandis qu’entre en silence, dans une rade comme un monochrome noir, le trois mats Star Flyer , toutes ses vergues illuminées.
Texte : lili Oop
Photo : Paskua
Lili Oop est artiste. Originaire de Rapa. Elle écoute, puis elle écrit.
Paskua est photographe. Il regarde, et cherche le regard.
Ils aiment tous les deux ce qu’ils appellent “le vrai Tahiti” : les gens d’ici, tout simplement. Ceux que l’on croise régulièrement dans la ville, sans forcément faire attention à eux.
Lili et Paskua vous proposent, avec cette chronique, de découvrir ces gens simples et attachants. Leurs problèmes, leurs bonheurs, leurs rêves et leurs soucis quotidiens, cachés par une bonne couche de sourires et d’efforts.

Par Roti Make, août 09, 2009
Il est vrai que de nos jours les habitants de Papeete n'ont plus de plage pour aller à la pêche. Ils sont obligés d'aller dans les communes avoisinantes et encore si l'accès de la plage n'est pas fermé.
Je me rappelle il y a 50 ans de cela, des habitants de Papeete se retrouvaient à pêcher dans cette baie qui n'était pas encore pollué.Nous, les plus jeunes suivions les adultes pour chercher notre subsistance, car l'argent manquait dans la famille. Motu Uta était encore un bel îlot.
Souvenirs, souvenirs...
Merci pour ce bel article. J'attends de lire toutes les autres que vous écrirez.
Par guys, août 09, 2009



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felicitation à vous deux.