RENCONTRES
Ce vieil homme en chemise blanche qui nettoie chaque dimanche lemonument de Pouvanaa a Oopa s’appelle Manutahi. C’est son ancien compagnon de route et il a vécu toutes ses luttes. Aujourd’hui à 82 ans, il porte toujours un chapeau de paille avec des petites fleurs bleu pâle et une guirlande de coquillages sur la tête, et ne se déplace jamais sans un vélo rose dont le porte-bagages est encombré de tout un fatras indescriptible.
Manutahi a ses habitudes quotidiennes et des horaires stricts, qu’il respecte en s’aidant du réveil-matin qui lui sert demontre et qu’il trimbale toujours avec lui. Si bien que tout le monde sait à toute heure du jour où on peut le trouver, si besoin. Et s’il n’est pas là, c’est qu’il n’est pas très loin. Ainsi sait-on le rencontrer chaque matin dans tel snack de la ville où il tient son office pour des consultations dispensées gracieusement. Notamment pour les problèmes de foncier. Non pas que ce vieux sage soit un juriste,mais à force d’aider son prochain sur ces sujets complexes, c’est devenu un excellent spécialiste. Alors, il tient conseil autour d’une tasse de café. Il ne se fait pas payer pour ça, jamais. Vous ne pourrezmême pas lui offrir son café, vous vous exposeriez à un refus catégorique. Ensuite, il va travailler, c’est comme ça qu’il dit. Il va aller ramasser tout ce qui traîne en ville, tout ce qu’on abandonne et qui pourrait servir encore. Tout ce qu’il récolte s’entasse sur le vélo, papiers, chiffons, ustensiles, sacs plastiques, un vrai bazar. Il glane aussi les restes de nourriture. Pas pour lui, certainement pas, puisqu’il ne mange pratiquement jamais, à ce qu’il dit, “parce que c’est comme ça qu’on reste en forme”. Mais pour ses animaux.

Une ménagerie : des chiens, des chats et des oiseaux. Chez lui, c’est un vrai capharnaüm. Il y arrive en poussant lentement son vélo trop lourd parce que tout ce qu’il y a accumulé toute la journée lui bouche la vue. Il est accompagné depuis un moment par une joyeuse bande de chiens qui lui tournent tout autour en jappant. AlorsManutahi dépose son vélo devant sa maison. Il retire la tôle ondulée qui sert de porte à cet endroit insolite fait de planches de bois, de vieilles tôles, où s’entasse sous un grand manguier une avalanche d’objets hétéroclites dans un désordre invraisemblable. Tous les chats du quartier sont arrivés eux aussi et semêlent aux chiens pour la distribution du repas. A chacun, Manutahi donnera sa part selon son nom.
Et puis, voilà : sur les lignes électriques de la rue, patientaient des centaines, des milliers d’oiseaux. De son antre, Manutahi sort une chaise. Et du fond d’un vieux sac il jette du riz et du pain mouillé. Les oiseaux se précipitent, il y en a partout, ils piaillent, s’envolent au passage d’un sco oter, reviennent, s’égosillent. Manutahi comprend tout, car il parle le langage des oiseaux.

“C’est incroyable ! Il n’y a pas d’école pour les oiseaux. Mais ils savent à quelle heure j’arrive. Et ils sont là tous les soirs. Il n’en manque pas un. Ceux-là viennent de Pirae. Ceux-ci de l’autre côté. Et les autres, ils habitent là. Je les connais tous. Je connais leurs histoires. C’est très simple à comprendre. C’est comme pour les hommes. Un peu de pain à chacun. Pas un pain, deux pains, trois pains, quatre pains, non ! Un pain, c’est tout. Un pain pour tout le monde, et Dieu pour tous !” Les oiseaux se sont calmés, rassasiés. Certains s’en retournent vers leurs lieux de refuge. D’autres restent, posés sur les lignes électriques, dans le silence troublé quelque fois par des battements d’ailes.Manutahi est assis sur sa chaise, sous son vieux manguier, les bras croisés : il leur chante une chanson. “Voilà, c’est comme ça. Je suis heureux, comme si j’étais le dernier des hommes. Je suis Manu. ça veut dire : oiseau.” Il rit. Que ton éclat de rire s’envole au dessus de la rue encore pour longtemps, Manu, le dernier des hommes.
Texte : Lili Oop Photographies : Paskua

Par tevea, septembre 15, 2009
Par tgirl, septembre 15, 2009
Merci beaucoup de nous monter la vie de tous les jours de tout un chacun dans nos iles.
Par Ritchie, septembre 15, 2009
Par Ariivahine, septembre 15, 2009
Par lycéendelapeur, septembre 15, 2009
Par tauarai, septembre 16, 2009
En tout cas merci encore la Dépêche, oui je suis d'accord avec ce qu'a dit TEVEA.. les photos sont belles et cet article aurait effectivement toute sa place dans LIFE, National Geographic voir TIMES
maururu, maururu roa Lili Oop & Paskua



Twitter
Digg
Del.icio.us
Reddit
Furl
Yahoo
Blogmarks
Technorati
Ma.Gnolia
Spurl
Googlize this
Blinklist
Facebook
Wikio