Rencontre
Ici, tous les coups sont permis : “pieds, poings, coudes, genoux. Tu les enchaînes haa vitesse, gauche-gauche-droitekick, gauche-droite-gauche-kick, tu bloques, genoux-genoux, tu repousses, tu esquives, tu frappes…” Dans leur ruelle de Vaininiore, trois à quatre fois par semaine, des gamins dégoulinant de sueur pratiquent l’un des sports de combat les plus violents, le Muay thaï, ou boxe thaïlandaise. Tous rêvent de monter un jour sur le ring, mais c’est Hans, leur entraîneur, qui seul décide. Lui, le Champion de Polynésie, le ‘aito de la boxe thaï.
Je remontais mes souvenirs d'enfance. Alors, j’ai passé le pont derrière l’ancien magasin Arupa, aujourd'hui devenu la caserne des pompiers. J’ai longé la première ruelle pour retrouver la maison de mama Niu, une de mes mamies, chez qui je passais mes vacances avec les cousins de Rapa, et Brigitte, qui avait les cheveux blonds comme de jeunes tiare. Je ne reconnaissais rien, les vieilles maisons en bois ont disparu avec les chemins de terre parmi les caniveaux à ciel ouvert. Je savais que c’était le quartier des exilés des Australes, alors j’ai tenté un “aronga” à la première femme que j’ai rencontrée. “Aronga !”, m’a-t-elle répondu, un peu surprise.
Elle m’a indiqué l’autre ruelle quand un pick-up s’est arrêté pour déposer une ribambelle de gamins. “Suis celui-là, c’est le fils de Brigitte, il te conduira.” Alors, j’ai suivi le petit qui ne savait pas qu’il était mon neveu. Devant la maison, il y avait du monde. Des gaillards découpaient du poulet en quantité, des kilos de pommes de terre bouillaient sur des grands feux au gaz. La viande commençait à cuire sur le gril d’un grand barbecue. Les hommes étaient à la découpe et aux fourneaux, tandis que les femmes s’en amusaient tout en berçant des “aiu” joufflus. Dalia, Miri et Vanessa m’ont dit que Brigitte arriverait tout à l’heure, qu’elle était allée faire des courses pour l’association Team Arupa thai boxing. “On prépare des plats pour les vendre demain au profit de l’association, dit Dalia. C’est pour les gamins. Pour payer les licences, les assurances, les gants de boxe, les protections… Comme ça, mon mari, Hans, il peut s’occuper des enfants du quartier, les entraîner pour la boxe thai…” On sait s’organiser, aux Australes, on ne demande rien à personne.
Hans a gagné sa première médaille en 2004 lors d’un combat à Taravao. La même année, il est devenu champion de Polynésie à Fautaua sans même le savoir, sacré super ‘aito en battant le fameux Brodien de Raiatea. Depuis, Hans a acquis aussi son premier degré d’instructeur. Alors, les jeunes du quartier ont commencé à croiser les gants devant la maison de Brigitte. Dalia et Hans habitent juste au-dessus, alors ça s’est fait tout seul. Au bout de quelques heures, le ma’a est cuit et les jeunes ont tout nettoyé. Tout devait être propre avant le retour d’Hans du travail. Et des sacs de gants de boxe et de protection ont été lancés depuis le premier étage. Les gamins se sont préparés, ont enfilé des shorts trop grands, des gants de boxe plus gros que leurs têtes et des jambières de protection. Les premiers coups se sont échangés dans la ruelle pour rigoler.
La boxe ce n’est pas la bagarre… Je les engueule parce que je les aime bien. La boxe, ce n’est pas n’importe quoi. C’est pas pour les voyous.
À son arrivée, Hans les “engueule”. “Le match, c’est dans deux semaines. Pour ceux qui vont monter sur le ring, c’est maintenant qu’il a commencé le combat. Ça va être violent, mais la boxe ce n’est pas la bagarre. Il faut beaucoup de volonté et d’assiduité. Ce n’est pas devant les juges, avec la pression du public, et les yeux de l’adversaire que vous allez vous en sortir. On n’improvise pas. Alors, on ne fait pas n’importe quoi. On mémorise maintenant ce qu’on doit faire. On répète. On travaille. Allez, deux par deux. On commence.” “Je les engueule parce que je les aime bien. La boxe, ce n’est pas n’importe quoi. C’est pas pour les voyous. Et moi, j’ai un rôle fondamental dans la formation de mes garçons. Alors, la bagarre, c’est non. Je ne veux pas avoir honte pour eux, ni qu’ils aient honte d’eux-mêmes. Il ne faut rien faire pour avoir honte dans la vie, tu comprends. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de salle, que c’est du combat de rue, ni qu’on est rien.”
Les gamins sont en sueur, soufflent, souffrent, se défoncent, écoutent les conseils de Hans, recommencent les enchaînements entre deux gorgées d’eau. La nuit est tombée depuis longtemps, quand Hans en prend quatre à part. “Ceux-là vont combattre à Fautaua, le 17 octobre. Ce sera leur premier combat : Taito et Tetaio, tous les deux ont 13 ans. Joël, 20 ans. Ce sera du light-contact, c’est-à-dire qu’on ne portera pas les coups, ça se jouera aux points. Pour Andrew, ce sera un combat amateur, on recherchera le K.O.”
Dans les yeux des garçons, il y a de la fierté et du respect pour Hans. Un jour, ils deviendront aussi des ‘aito de la boxe thaï, ils n’auront jamais honte. “Ça va aller”, conclut Hans en se saisissant doucement du bébé qui dormait dehors dans une poussette – Paianga, sa fille, dont le prénom en Rapa signifie “l’infini”, est tatouée sur le bras. Tout est permis dans les ruelles de Vaininiore : les coups, la souffrance, même l’amour. Entre temps était arrivée ma Brigitte avec ses sacs de légumes pour préparer le poisson cru, avec une autre de mes cousines de Rapa, Zelma. Mais, ces joyeuses retrouvailles, pendant que leurs enfants se donnaient des coups de poings et des coups de pieds et devenaient des hommes, ce sera une autre histoire…
Lili Oop
Photographies : Paskua

Par nono, octobre 13, 2009
Par rastaman, octobre 13, 2009
Par Ropinia o te mau Ra'au, octobre 14, 2009
Hans et comme bien d'autres comme lui, ont su réagir à la détresse du quotidien pour tous ces jeunes en leur offrant une alternative à tous ce qui n'est pas sain et propre.
Au sein de leur quartier, ces "grands frères ou grandes soeurs" seront pour certains, le tremplin suffisant pour sortir un gosse d'un contexte socio-familial bien souvent difficile et bien souvent perçu comme étant normal, inévitable, en leur donnant le goût de voir, connaître et vivre "autre" chose.
Cet article est tout simplement magnifique, merci à Lili Oop et à Paskua de m'avoir fait revivre un pan de ma vie bien souvent oublié mais jamais dénigré !
Pour tous les "Hans" des quartiers, mes pensées pour vous.
Ropinia O te mau Ra'au
Par TaHu, octobre 14, 2009
C'est que du bonheur !! Surtout ne vous arrêtez pas !!
Par FireAngel, octobre 14, 2009
Par tams, octobre 22, 2009



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Bel enseignement de modestie pour cet athlète bénévole du fenua et une leçon de dignité que nous devons méditer autant que ses éléves.
C'est en plus bien écrit et les magnifiques photos vont bien avec. Merci la Dépeche.