RENCONTRES
Le dimanche à Papeete est une journée particulière. D’autant plus que pour celuilà, on avait fêté la veille Matari’i i Ni’a, le lever des Pléiades. Dans la tradition polynésienne, c’est l’annonce du retour de la saison de l’abondance. Alors, les étals du marché au petit matin se devaient de déborder de fruits, de légumes, de tous les produits de la mer et de l’élevage, et les allées combles de personnages hauts en couleur.
Les étoiles pâlissaient dans le ciel qui s’enflammait, là-bas, à l’est, quand je me suis levée. Les oiseaux piaillaient dans les arbres alentours et se disputaient les miettes d’un vieux pain que je leur avais lancé sur la terrasse de mon jardin babylonien suspendu, pas très loin de la cathédrale. Un couple de merles moqueurs s’était même permis de se jucher sur l’anse de ma bouilloire pour me conchier joyeusement la gazinière, avant de s’enfuir en ricanant. Une légère brise fraîche qui naissait avec les premiers petits nuages m’a apporté l’odeur du pua’a roti qui rôtissait sur les feux ardents de Kim You. Je suis descendue au marché et j’y ai salué tout le Papeete qui se bousculait dans les allées et se pressait entre les étalages, installés tout autour et les rues avoisinantes. C’était la foule bigarrée et multiple, joyeuse et composite, rieuse et tonitruante des gens que j’aime. Je n’ai pas la nostalgie de ce qu’a été la ville il y a cinquante années, avant l’arrivée du CEP et du bouleversement qu’il a engendré, parce que je ne l’ai pas connu, mais aller au marché de Papeete le dimanche matin, c’est sans doute rencontrer un peu les mêmes gens et se plonger dans l’âme et le génie de ceux qui vivent ici, en se faisant raconter les dernières petites nouvelles, les ragots et les potins.
Ma’a. Mario vend le produit de sa pêche lagonaire et squatte un coin d’une table réfrigérée, pas très loin de l’imposant Ben qui surveille son stock marchandé et qu’il revend avec un peu de marge. Jean taille les thons pendus aux crochets. Et volent les têtes et les queues, dans une mare de sang vermillon. Entre deux plaisanteries, on évoque les prochaines négociations sur les quotas de pêche au thon dans le Pacifique et de ce qu’on va faire pour se défendre. Les ressources s’épuisent partout dans le monde, sur tous les océans, et de grandes industries risquent d’arriver prochainement dans la zone. On en reparlera, mais ce matin, on n’a pas le temps de s’inquiéter de ça, ni du problème de ciguatera à Rapa, ni de l’absence de statut de pêcheur en Polynésie française, un comble. Elia a préparé toute la nuit les plats qu’elle propose depuis trente ans, pratiquement à la même place. Celui qu’on appelle Prince Jean (et qui dort sur des cartons devant l’entrée d’un ministère près du Trésor public avec l’autorisation de l’ex-ministre du Logement) lui négocie un poulet fafa ou un poisson cru. Il est encore debout sur ses cannes, mais l’état de ses jambes ne s’arrange pas. J’ai envie de l’emmener de force au dispensaire, mais il n’y a rien à faire. Michel arrive souriant. Il n’achetait rien mais cherchait quelqu’un qui pouvait l’emmener à Sainte- Amélie où il a trouvé un travail de maçon. Il avait mal aux pieds, parce qu’il marche toute la journée pour se présenter partout où on pourrait l’embaucher. Aujourd’hui il est tout content et tout fier.

Tatouage. Louise est vraiment belle avec sa couronne de fleurs et sa robe pareu ornée de dentelles. Elle a vendu ses milliers de tomates assorties à sa robe. Il ne lui reste que quelques pastèques qui viennent de son fa’a’apu, dont certaines énormes, qu’elle garantit très, très sucrées. Deux vieilles Chinoises vendent des racines de chaque côté d’un vieux plateau sur deux tréteaux branlant et trois bananes, et quand un client s’approche, on croirait qu’elles se font concurrence. Mais c’est vrai que le marché, c’est aussi un “vrai nid de guêpes”… Athos exhibe le nouveau tatouage sur son dos qui mélange tous les styles à chaque fois qu’on lui achète un coco frais. En face, Coco joue de l’éventail et arbore un sourire stylé à chaque cliché photographique. J’ai les bras chargés de mes emplettes, et des premiers corossols à 200 francs pièce. Je m’arrête boire un verre de jus de canne à sucre citronné agréablement glacé, devant le pressoir rutilant de Rony.
Destin. Le marché ferme ses portes vers 9 heures du matin avant que le soleil ne brûle l’air des rues. Les mutoi sont les derniers à remplir leurs sacs à provision. Il y en a même un qui a le sourire et qui a accroché ses courses à sa matraque. Bientôt, il n’y aura plus personne, que quelques sans-domicile-fixe allongés sur le sol pour la sieste et qui défendront les quelques fruits glanés à terre ou mendiés, et des mama fleurs à dormir sous les tables. Les rues de Papeete sont vides. Je descends sur le quai des ferries prendre le frais. Gynette, qui, à bientôt 80 ans, est encore une jolie dame, fait ça tous les dimanches elle aussi, après avoir arrosé ses fleurs et s’être lavé la tête. Elle confie à la légère brise fraîche de la rade le soin de lui sécher les cheveux. Dans un coin, sous une bâche noire installée près d’un transformateur électrique, Kavera peint des toiles à l’acrylique qui représentent le combat des dieux et des hommes. “Tu comprends, pourquoi tu ne dis à personne que tu es un dieu, comme Zeus ou Akhenaton ? Au lieu de vivre comme un médiocre ou comme une vermine. Tous nos ennuis viennent de là, parce que nous nous sommes coupés d’une vision cosmique et d’une vie grandiose…” me déclare l’artiste intergalactique. Bientôt, le soir venu de cette journée particulière, je porterai en pensant à lui mon regard vers l’est, là où se lèvent les Pléiades, pour les voir s’aligner avec le baudrier d’Orion, comme nos tupuna, qui y voyaient le signe du retour de Tau auhune, la saison de l’abondance.
Texte lili Oop
Photographies Paskua

Par Heiroa7, décembre 02, 2009
Parle un peu plus du fenua car il n'y a pas que la politique dans il y a nous et notre histoire que la plutart de nos jeunes ont oublies donc parle un peu plus de nous le Peuple "hotage" dans notre propre fenua.
Mauruuru outou e te nuna'a
Fiu de la politique dans les journaux ca enerve et devise le peuple.



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Merci à vous deux.