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Fifo – Rencontre avec Éric Michel, réalisateur de Danse, petit chef, danse !

vendredi 9 février 2018

Éric Michel a réalisé Danse, petit chef, danse !, un film tourné sur Siman, jeune Calédonien assis entre sa culture traditionnelle et son amour de la danse contemporaine, en compétition officielle.

Éric Michel a réalisé Danse, petit chef, danse !, un film tourné sur Siman, jeune Calédonien assis entre sa culture traditionnelle et son amour de la danse contemporaine, en compétition officielle. (© Christophe Cozette)


Jour J. C’est ce soir, dans le grand théâtre de la Maison de la culture, que sera dévoilée la liste des lauréats du 15e Festival international du film documentaire océanien (Fifo). Hier, le public a fifoté (vu des films) tout au long de la journée avec un ciel plutôt clément et n’a pas faibli en fin de journée malgré le retour de la pluie et a donc continué de remplir les salles et les urnes pour élire son film favori.

D’autres fifoteurs ont travaillé au sein des ateliers, certains ont pitché pour que leur idée de scénario prenne vie et enfin, alors que certains regardaient des documentaires, d’autres préféraient rencontrer des réalisateurs.

La Dépêche de Tahiti s’est, quant à elle, assise. Pour comprendre. Comme on peut le faire en Océanie et plus particulièrement en Nouvelle-Calédonie. Une première fois avec Éric Michel, interviewé ci-dessous, le réalisateur de Danse, petit chef, danse !, un film tourné sur Siman, jeune Calédonien assis entre sa culture traditionnelle et son amour de la danse contemporaine, en compétition officielle. Une seconde fois ensuite, plus longuement encore, avec Walles Kotra, l’un des deux pères fondateurs du festival avec Heremoana Maamaatuaiahutapu, pour nous parler des 15 ans de cet événement, une date charnière, pour ce désormais adolescent océanien, mais surtout des défis futurs auxquels doit se préparer le Fifo (lire ci-dessous). 

 

Parlez-nous un peu de vous, de votre parcours ?

Je viens de la fiction, j’ai été assistant réalisateur pendant quelques années, puis en production avant de réaliser des films, des courts-métrages de fiction et des documentaires, dont certains sont allés dans des festivals. J’ai commencé à travailler pour moi en 2000, environ.

Aujourd’hui, réalisateur indépendant, j’ai travaillé pas mal sur des sujets sur l’environnement, sur le climat pour France Ô et c’est dans ce contexte que j’ai rencontré Siman (le personnage principal de Danse, petit chef, danse !, sélectionné en compétition, NDLR). J’ai réalisé une quinzaine de films en tout en tant que réalisateur, même si je n’ai jamais vraiment compté. J’ai passé toute ma jeunesse en Calédonie, c’est vraiment un endroit qui m’a marqué au fer rouge, on va dire, mais je vis aujourd’hui en métropole.

Je suis très doc, les films documentaires sont des films de fiction, pour moi. Notre métier est de raconter des histoires, et raconter des histoires en documentaire, de mon point de vue, cela ne se construit pas différemment d’une fiction. 

 

 

Comment la rencontre avec Siman s’est-elle passée ? L’idée d’un film est-elle venue de suite ?

Je l’ai rencontré en fait lors d’un casting, où je cherchais un comédien. Et nous avons accroché, tout de suite. C’était un tournage très modeste. Nous avons sympathisé, j’étais très curieux de son parcours, de ce qu’il vivait, cela faisait écho à des histoires à moi.

Un vrai lien s’est créé entre nous, je trouvais que c’était un gars chouette, il était important de porter cette voix, je n’avais pas l’impression de l’entendre beaucoup. La vision de Siman est globale, singulière de son pays, de ce qu’il était.

Le film a vraiment démarré après plus d’un an d’échanges et de curiosité amicale. C’est au bout de ce temps que je me suis dit que cela pourrait être un chouette film. Il était prêt car il avait une page YouTube depuis longtemps où il s’exposait. Il avait déjà ce désir de transmettre, par l’image, à travers sa personne, sa culture. J’ai juste fait quelque chose de plus intime pour que cela nous touche tous.

 

 

Sa propre solitude entre la modernité et la coutume mais aussi sa solitude avec son univers proche transpire dans votre film. L’avez-vous ressenti aussi ?

C’est intéressant que vous l’ayez vu, ce qui est primordial pour moi dans un film, c’est l’histoire et je suis toujours très attiré par la solitude, les solitaires, les gens isolés. Il est sur un chemin sur lequel il est en train d’aller, il a pris son bâton et il y va.

Pour cela, il était important de raconter d’où il venait, c’était aussi un gamin à capuche qui se prenait des claques à l’école. Mais comme il le raconte dans le film, il a eu la chance de rencontrer des gars qui l’ont valorisé, avec la danse. Il y a la relation avec son frère (handicapé, NDLR) qui est aussi importante, c’est pour cela que je l’ai mise dans le film. Et quand on est issu d’une famille de chefs, les gens te regardent, attendent plus de toi et en même temps, tu es privilégié, cela isole.

 

 

Si vous réalisiez un documentaire sur Siman dans vingt ans, comment serait-il ?

Je pense, et j’en serais très heureux, qu’il continuera à avancer sur sa voie, c’est très fort. J’espère que nous aurons l’occasion de tourner encore ensemble. Je ne suis qu’un porte-voix, j’avais envie d’accompagner ce désir-là, cette énergie-là, qu’il a au niveau de sa tradition, de ses ancêtres et en même temps, que sa clairvoyance du temps présent, sur ce chemin, sur ce fil sur lequel il avance.

À moins d’un drame dans sa vie, il continuera sur son chemin. Il commence à être très connu aujourd’hui, en Calédonie, il attire beaucoup de sympathie car il est bienveillant, fédérateur et doux. Moi, je ne sais pas où je serai et qui je serai dans vingt ans, par contre (rires).

Je ne le filmerais pas différemment je pense, toujours avec une caméra un peu portée, légère, qui peut énerver car elle bouge beaucoup mais il faut que cela soit vivant, mais aussi avec une dimension réflexive, une expression artistique qui est la sienne. Et j’aimerais plus de temps avec lui, ses amis, sa communauté. 

 

 

Est-ce votre premier séjour en Polynésie ?

Oui.

 

 

Pourriez-vous être amené à tourner ici ? La Polynésie pourrait-elle vous inspirer ?

J’adorerais. Je trouve l’ensemble polynésien, océanien, très cohérent. Nous avons visité le Musée de Tahiti et des îles. C’est incroyable tous ces échanges entre les îles et même les continents depuis des milliers d’années. Malheureusement, je connais moins les problématiques polynésiennes que calédoniennes.

Mais la Polynésie pourrait être un magnifique lieu de tournage d’une fiction. Pas plus tard qu’il y a deux jours, nous étions en train de fantasmer avec un ami réalisateur pour tourner une fiction ici. 

 

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Walles Kotra : « Nous sommes dans un autre monde, à cause du numérique »

walles kotra

« Il faut que ces gens-là (Netflix, NDLR) le comprennent, ce n’est pas à nous de rentrer dans leur case pour être diffusé, c’est à eux de venir chez nous, pour donner un écho à qui nous sommes », a déclaré Walles Kotra. (© Christophe Cozette)


Sages et visionnaires paroles. Walles Kotra, l’un des deux pères fondateurs du festival avec l’actuel ministre de la Culture, ne rate aucun anniversaire de cet adolescent qu’est devenu le Fifo, qui fête ses 15 ans cette année. Là à sa naissance, toujours présent à son adolescence, cette période charnière d’une vie, l’homme de télévision et de son temps ne manque pas d’idées pour que le festival devienne un homme, un porte-parole de toute une région, riche et complexe, dans le grand concert des nations, désormais numériques.

 

Quel est le regard de l’un des pères du Fifo, cet « adolescent » qui fête ses 15 ans, cette année ?

Je trouve qu’il y a des choses qui avancent. L’offre, par exemple, car le catalogue des films proposés est de qualité, il traite des sujets différents, on a de plus en plus de réalisateurs originaires de la région, les sociétés de production s’organisent, ici comme en Nouvelle-Calédonie.

Il y a une dynamique, positive, et cela est quelque chose d’important, il faut le maintenir, c’est un acquis du Fifo. Après, il faut voir que nous sommes dans un autre monde, à cause du numérique. Quand nous avons commencé le Fifo, on nous parlait de bouquet de programmes. Là, c’est un tsunami qui nous arrive. Aujourd’hui, par exemple, Netflix nous propose ce que l’on veut, un peu comme si nous avions 40 000 salles de cinéma chez nous.

Là-dedans, il nous faut trouver notre chemin, il ne faut pas essayer de faire les grands, nous ne sommes pas Netflix. Il faut réfléchir, tout seul dans notre coin, à quelle stratégie adopter dans ce monde du numérique, pour à la fois préserver ce que nous sommes et intégrer ces grands diffuseurs. Je le dis souvent, c’est notre histoire.

L’histoire de ces petites îles, de ces petites langues qui ne devraient plus exister mais elles sont toujours là, depuis des siècles. Mais il faut faire attention, ce qu’il se prépare, ce n’est pas la marée haute, c’est un tsunami. Et nous sommes plutôt des sociétés consommatrices de télévision.

 

 

La production polynésienne est encore rare et semble timide sur le traitement des sujets, contrairement à la production calédonienne. Pouvez-vous l’expliquer ?

La production est de qualité, très variée et se développe. Cela a un impact sur ce pays qui se construit et cela donne des repères. Cela veut dire que la cinématographie a un rôle sur la construction d’un pays.

Ce n’est pas par hasard que nous avons une case documentaire hebdomadaire, soit 40 films par an. Cela a donné aussi un élan à la production locale. La Calédonie, mais aussi toute l’Océanie, est un pays de compléxité, on ne peut pas raconter l’histoire d’un pays en 1’30 ».

Le regard d’un kanak ou d’un caldoche sur son pays, c’est complexe car il y a, à la fois, un peu d’amour, un peu de haine et pourtant, ils vivent sur la même terre. Comment raconter cela ? Et le documentaire, c’est juste ce qu’il faut, c’est-à-dire qu’on a du temps, qu’on peut rester deux, trois semaines quelque part. Nos vieux, il faut parfois trois jours pour qu’ils disent un mot !

Un journal télévisé ne peut pas le faire et je me dis que dans certains coins de Polynésie, c’est cela aussi, mais aussi en Micronésie, en Papouasie…

 

 

Netflix est déjà un mastodonte de la diffusion. Cela passerait-il plutôt vers inviter Netflix pour qu’il puisse choisir ses programmes ou plutôt aller piocher des sujets, des films dans son catalogue, pour les diffuser au Fifo ?

Je ne sais pas encore tout à fait. Mais ce qui est clair dans notre problématique, c’est qu’il est partout. Sur la visibilité, par exemple. Si des documentaires du Fifo ou des documentaires de la région sont proposés par Netflix, c’est traduit dans toutes les langues et mis dans toutes les box du monde. Netflix, c’est TNTV + Polynésie 1ère, multiplié par 1 000.

Si l’on regarde du côté de la production, nous, France Télévisions, nous sommes un groupe important, qui a du poids, à côté d’autres chaînes publiques comme la BBC ou des chaînes allemandes, en Europe, mais en face de nous, nous avons un seul acteur, qui est 10, 20, 30 fois plus puissant que nous tous réunis.

Ils peuvent mettre dans la production des dizaines de millions d’euros. Nous devons être attentifs à cela mais, en même temps, la difficulté de la discussion, c’est que quand on recherche une offre globale et mondiale, on développe aussi une sorte universelle des choses, et donc on rogne sur les particularismes, les cultures  et nous, nous défendons cela.

Ce qui est très intéressant dans le Fifo, c’est qu’on accepte des regards très différents du nôtre. On se sent minuscule dans ce dialogue-là et en plus, nous sommes rattrapés par cette évolution. Alors je pense qu’il faut faire comme « nos vieux », il faut s’asseoir sous le banian, réfléchir et se dire « ce n’est pas parce qu’on est petit que l’on a perdu ». Il faut se mettre cela dans la tête et inventer des stratégies qui font que malgré tout, en profitant de tout cela, en ne rejetant pas les uns les autres, on trouve notre chemin. C’est le grand souci du Fifo, pour demain.

 

 

Justement, pour demain, nous voyons un « adolescent » très sage, dans le sens où la programmation, chaque année, se ressemble. Que faire pour qu’il devienne un jeune homme majeur, un peu rebelle, outre cet aspect numérique ?

Je crois surtout qu’il ne faut pas s’arrêter, c’est un peu comme la bicyclette, quand on arrête de pédaler, on tombe. Continuons. Et puis, j’ai entendu le président du Pays dire que cette problématique devrait intéresser nos politiques. Et maintenant que la Calédonie et la Polynésie sont dans le Forum du Pacifique, c’est bien. La communauté du Pacifique a inventé le Festival des arts, mais quand on veut défendre l’Océanie dans les réseaux sociaux, dans le numérique, le Fifo est aussi important, sans opposition de l’un envers l’autre.

C’est important que la représentation politique de notre région puisse dire que c’est notre combat. Nous attendons leurs propositions et il serait bien que des ministres de la Culture ou des personnalités du Pacifique viennent plus nombreux au Fifo, cela va donner un nouvel élan. Et il y a les acteurs audiovisuels de la région.

Nous parlions de Netflix, ils sont en Australie, en Nouvelle-Zélande, peut-être qu’il serait bon qu’ils viennent dialoguer avec nous, tout autant que les grands producteurs de la région s’investissent encore plus. Et nous, à France Télévisions, nous devons encore plus réfléchir là-dessus.

 

 

Quel serait l’argument fort, en tant qu’Océanien et créateur du Fifo, pour que Netflix puisse produire une série ici, par exemple ?

J’ai retenu les déclarations d’Éric Lavaine (président du jury, NDLR). Il est arrivé ici alors qu’il pleut tous les jours et finalement, il a été transformé, ici, par la relation avec les gens, les mama qui s’occupent du jury, les jeunes qu’il rencontre. C’est cela notre argument, ce que l’on a dans nos tripes. Il faut les faire venir pour montrer qu’il y a un autre univers que de s’envoyer des SMS, en prenant le temps par exemple de s’arrêter pour parler.

C’est difficile à expliquer, c’est pour cela qu’il faut les faire rentrer. Comme on dit en Nouvelle-Calédonie, « il faut les faire rentrer dans la case ». Souvent, la porte de la case est plus basse que la taille d’un homme, il faut baisser la tête pour rentrer et puis après, on s’assoit. On parle différemment, on a une vraie écoute de l’autre. Notre force est là mais elle est très fragile. Et il faut que ces gens-là le comprennent, ce n’est pas à nous de rentrer dans leur case pour être diffusé, c’est à eux de venir chez nous, pour donner un écho à qui nous sommes. 

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

 

 

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