HISTOIRE – Des premières lois quasi “bibliques” aux codes civils

    mercredi 20 janvier 2016

    Vahi Sylvia Tuheiava-Richaud est maître de conférences en langues, littérature et culture polynésiennes à l’Université de la Polynésie française. Elle vient de publier le deuxième volume de son ouvrage Ua mana te ture, dans lequel elle s’interroge sur l’impact des premières lois adoptées à partir de 1819 en Polynésie. “Rupture ou mutation ?”, telle est la question…

    Qui a écrit les premières lois polynésiennes ? Les Polynésiens eux-mêmes, ou les missionnaires britanniques ?
    Les deux. Cela dit, nous sommes une société à tradition orale, donc nécessairement, ces textes de loi, proches de l’écriture biblique, sont passés par la veine des religieux.

    Pourquoi ont-ils voulu établir des lois ?
    Les missionnaires sont venus ici pour transformer les Polynésiens en Chrétiens. Or, il y avait des notions dans la Bible qui n’existaient pas dans la civilisation polynésienne. L’idée même de conversion d’un peuple vers une nouvelle religion ne pouvait se faire sans l’aide de lois qui régiraient leur vie quotidienne.

    Aucun “code” n’organisait alors la société polynésienne ?
    Il n’y avait pas de loi comme on l’entend aujourd’hui. La seule loi qui existait était la loi du plus fort, détenue par une minorité de chefs très puissants. C’était le règne du mana et son outil d’exercice : le tapu, un ensemble de règles orales extrêmement rigides qu’il n’était pas question d’enfreindre au risque de perdre sa vie. C’était l’époque des sacrifices humains, offerts aux divinités…

    Pourquoi les chefs ont-ils accepté des lois écrites qui allaient bouleverser leur mode de vie ?
    Avec ces textes, les ari’i n’étaient plus seulement ari’i de par leur naissance, mais aussi parce qu’on voulait bien qu’ils aient le droit de régner. Donc ils étaient d’accord parce qu’ils pensaient qu’ils allaient gagner en ampleur.

    Les premiers textes sont adoptés à Tahiti…
    Les toutes premières lois sont adoptées en 1819 par le ari’i Pomare et la classe des nantis à Tahiti, Moorea, Tetiaroa et dans quelques îles des Tuamotu. En 1820 apparaît le code de Raiatea, Taha’a, Bora Bora et Maupiti. Les missionnaires soufflaient en partie ces nouvelles lois, tout en veillant à ne pas trop toucher à la susceptibilité des chefs locaux. Ça a donc été un compromis.

    Sur quoi portent-ils ?
    Il y a 19 lois sous Pomare I et Pomare II. Ce sont plutôt des lois sur l’hygiène, la salubrité publique, les animaux errants… S’agissant des humains, il fallait légiférer pour qu’il y ait une cellule familiale “sérieuse”, bien chrétienne, avec ses propres enfants à demeure. Concernant les mœurs, les lois ont interdit la sodomie, tout comme le viol ou l’infanticide. Globalement, on y retrouve le Décalogue (les Dix Commandements, NDLR) : tu respecteras ton père et ta mère, tu travailleras six jours, pas le dimanche…

    Dans votre ouvrage, vous consacrez un chapitre à l’impact économique de ces lois…
    Le travail, en soi, est un grand changement et annonce l’embryon d’une société moderne en Polynésie, que la France consolidera à son arrivée. Un commerce de cochons se met par exemple en place pour nourrir les colonies pénitentiaires d’Australie. À cette époque aussi, les Polynésiens vont prendre l’habitude du système monétaire en échangeant des produits frais contre le tara, les piastres chiliens et péruviens des baleiniers. Les lois vont servir à réguler certains échanges. Les chefs et leurs familles contrôlaient la pêche lagonaire, hauturière et les passes. Les petites gens étaient cantonnées dans les vallées et devaient demander l’autorisation pour avoir accès aux produits de la mer, et ensuite reverser une partie de leurs pêches aux ari’i. Petit à petit, cette contribution disparaît.

    Quelles étaient les peines en cas d’infraction ?
    La première peine était la mort, mais elle a été très vite abandonnée parce qu’elle choquait les missionnaires eux-mêmes ! Elle a été remplacée par l’exil. Pour les plus petits délits, on retrouvait l’amende : un tara, deux tara… Sinon, la peine était de faire un don : tu volais un cochon, tu en rendais deux. C’était très Ancien Testament ! Une autre punition était de faire des routes pour favoriser l’accès des maisons entre elles. D’où l’apparition de petits bourgs.

    Les premières lois instituent également un jury…
    Quand les lois ont été faites, il a fallu penser à quelqu’un qui aurait une autorité autre que politique ou administrative. On a créé le ha’ava, le juge. Mais comme les peines et les infractions devenaient plus importantes, on a diversifié le corps de justice, et petit à petit, le pouvoir du ari’i a été réduit. Légiférer devenait l’attribution de corps particuliers et le ari’i ne conservait que le pouvoir de régner, mais avec les missionnaires et d’autres corps. On se dirigeait vers une assemblée législative (mise en place dès 1824, NDLR).

    Comment ont évolué les lois par la suite ?
    Au fur et à mesure, les codes sont devenus de moins en moins missionnaires et de plus en plus civils. Le code de Huahine, en 1822, a été fait différemment de l’esprit des missionnaires. Il a été pensé par des chefs qui avaient déjà l’expérience des deux codes précédents. On voit donc les choses se mettre en place en termes d’imprégnation et d’insertion des Polynésiens.
    Plus tard, le fait qu’il y ait déjà l’écrit et les premiers pas du droit a facilité, je pense, la colonisation française et l’imposition des codes français.

    Ces lois ont finalement entraîné une rupture ou une mutation de la société ?
    Entre les deux ! Ça a été une rupture parce que le corps des ari’i a disparu. Mais surtout une mutation, parce que les Polynésiens se sont approprié ces textes missionnaires et en ont été les acteurs. Les premiers juges ont tous été des Polynésiens de la société civile.

    Comment expliquer que ce ne soit plus le cas aujourd’hui, que la plupart des juges soient des popa’a ?
    La France est venue avec une autre culture, une autre histoire… Elle n’a plus associé les Polynésiens. Petit à petit, les postes de juge ont été occupés par des Français, parce qu’il y avait des lois françaises à appliquer.

    Aujourd’hui, reste-t-il quelque chose des premières lois polynésiennes ?
    Il reste le respect, l’attachement à la loi, même française. Parce que, originellement, la loi a été écrite par la veine religieuse et tout ce que dit la Bible est sacré. Que reste-t-il encore de ces lois ? Peut-être l’idée que l’on se fait de la famille. Aujourd’hui, la famille, c’est le nid douillet, protecteur, alors que les premières lois – contre l’infanticide par exemple – ont montré que ce n’était pas du tout le cas
    auparavant !

    Propos recueillis par Marie Guitton

    Un élément du patrimoine historique

    En publiant Ua mana te ture – Rupture ou mutation ?, un ouvrage complet sur les premières lois adoptées par les ari’i locaux sous l’influence des missionnaires britanniques, Vahi Sylvia Tuheiava-Richaud appelle les Polynésiens à l’introspection. “Il est important de rappeler ces textes parce que les gens ne les connaissent pas. On dit que la société polynésienne était gentille, mais quand on regarde ces lois, on se rend compte que ça n’était pas tout à fait idyllique…” Dans son solide volume, l’auteure revient sur le contexte de l’adoption de ces textes, dès 1819, et sur leurs retombées juridiques, sociales, foncières, économiques ou linguistiques. Pour elle, ces premières lois écrites, dont il existe un recueil en tahitien, sont un élément du patrimoine historique qui doit être transmis aux générations futures. “C’est notre propre histoire, il ne faut pas l’ignorer. Ça serait pas mal de mieux connaître son histoire pour mieux savoir où l’on va !”

    OHOH 2016-01-21 09:01:00
    Les premiers colons sont donc bien des chrétiens anglais. C'est dit.
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