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Ice : un trafic “organisé” et une “mode” qui gagne les jeunes

jeudi 3 août 2017

ice

Souvent, les dealers offriraient généreusement les premières doses, afin de fidéliser leurs clients. (© Photo : archives LDT)


En Polynésie française, la consommation d’ice augmente chez les 20-40 ans et, bien qu’elle ne soit pas du tout généralisée, pourrait désormais s’apparenter à un “phénomène de mode” chez les plus jeunes. Avec les saisies importantes des derniers mois, les prix seraient à la hausse et les clients parfois prêts au pire pour en obtenir. Arrêter quelques semaines est parfois possible sans aide, mais éviter la rechute bien plus difficile.

 

 

“Eh, tu veux un stick ?” À Tahiti, ceux qui cherchent du paka ont l’embarras du choix. “Tu vends pas de l’ice, plutôt ? Je fais un reportage…”

Non, en bord de route, la méthamphétamine ne se montre pas comme ça. “On a vu à la télé c’est quoi les conséquences. Donc c’est ‘no ice’ dans ce quartier”, assure-t-on au nord-est de la capitale.
“Je ne touche pas à ça, c’est pas naturel, tu sais pas ce qu’il y a dedans”, lâche aussi une vendeuse de cannabis de Faa’a, en jetant son menton en avant : “Faut aller là-bas, en haut tafe…”

Sur les hauteurs de la commune, on nous renvoie à la colline d’après. Et près de l’université, quasi désertique un lundi matin, en pleines vacances scolaires, on embrasse des yeux le paysage à 180 degrés : “Ici, c’est le paka. Faut aller voir là-bas.” De Punaauia, donc, retour à Papeete.

Pourtant, l’ice est bien quelque part. Toutes les autorités le disent : le paka reste indétrônable, mais là où il se vend, de plus en plus de poudre granuleuse circulerait également. “Il suffit de voir combien les saisies ont augmenté, et encore, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg”, déclare le Dr Marie-Françoise Brugiroux, à la tête du centre de consultations spécialisées en alcoologie et toxicomanie (CCSAT). Et puis “chez les jeunes adultes et les adultes, la consommation d’ice augmente, c’est clair”, observe-t-elle.

La tranche des 20-40 ans serait la plus concernée. Mais bien qu’elle soit moins fréquente, la prise d’ice (fumée dans des pipettes, des “bubbles”, voire des ampoules) séduirait désormais aussi quelques adolescents, autant pour le “trip” que pour son aspect “délictuel”, selon un petit dealer-consommateur de Papeete, qui évoque des clients de 16 et 17 ans.

Il ne quantifie pas les arrivages actuels. “Mais quand on en a, tout part en même pas une semaine, témoigne-t-il. Il y a plus de consommateurs qu’avant et plus jeunes.”
Au CCSAT, qui a reçu 80 personnes spécifiquement pour des problèmes d’ice l’année dernière (et plusieurs autres qui disent avoir déjà testé cette drogue), le Dr Brugiroux ne pense pas que “beaucoup” d’adolescents en prennent. “Il ne faut pas minimiser le phénomène, mais il serait intellectuellement malhonnête de vouloir alimenter le feuilleton d’un psychodrame. Toute la jeunesse polynésienne ne se drogue pas, loin s’en faut”, a aussi rappelé lundi le haut-commissaire face aux maires, réunis en congrès.

En 2009, lors d’une étude menée auprès jeunes scolarisés, “assez peu” d’entre eux avaient d’ailleurs déclaré avoir déjà essayé autre chose que le paka. Mais c’était il y a huit ans. Et dernièrement, le centre de consultations spécialisées a tout de même rencontré un jeune consommateur de 17 ans, tombé dans l’ice parce que son frère était dans le trafic. Ou deux jeunes filles du même âge, qui en avaient pris parce qu’elles ne voulaient pas grossir… “À un moment, tous les produits type alcool, paka ou autres drogues sont prisés par les jeunes”, observe le procureur en charge des affaires de stupéfiants.

 

Toutes classes sociales

 

Dans le centre-ville de la capitale, trois jeunes de 19 ans racontent avoir commencé il y a quelques années pour découvrir le “trip” (lire ci-dessous). À Titioro, un autre aurait déjà vu des amis de 16 et 17 ans fumer de l’ice sur le parking du lycée Taaone. “Ils font n’importe quoi. Ils rigolent bêtement, ils crient, ils tapent pour rire, ça peut amener à des bagarres”, relate-t-il. “L’ice est à la mode, il y en a plein qui fument”, lâche aussi une élève de Mahina, en reconnaissant que l’expression “pas dormir”, en vogue actuellement, viendrait bien des effets excitants de l’ice.

Au final, le Dr Brugiroux accepte donc le terme de “phénomène de mode”. “Parce que le trafic s’est étendu et que le paka s’est tellement banalisé qu’il faut trouver quelque chose de plus neuf.”
“Il y en a qui croient qu’en prenant de l’ice, ils deviendront des champions, c’est bête. J’aurais préféré qu’ils restent sur le paka…”, soupire ainsi Here (prénom d’emprunt), qui vend des sticks dans un quartier de Papeete. Âgé d’une vingtaine d’années, il fréquente quelques dealers d’ice et accepte de raconter ce qu’il sait.

Actuellement, les prix tourneraient entre 10 000 et 20 000 F la dose pour une partie de fumette. Certains imaginent donc que les consommateurs sont des “enfants pourris gâtés”, issus des milieux “mondains”. Mais “il y a de tout, surtout les moins riches en fait”, observe Here.

La responsable du CCSAT s’étonne de cette popularité, vu les prix mirobolants de l’ice (selon elle, entre 120 000 et 140 000 F le gramme, en moyenne). “La cocaïne a toujours plutôt été dans les milieux VIP, les perles. Mais consommer de l’ice, ce n’est pas un indice d’être quelqu’un de riche, confirme-t-elle. Malheureusement, depuis les débuts de l’ice au fenua il y a dix ou quinze ans, ça s’est “démocratisé”. Il n’y a que les moyens d’obtention qui diffèrent d’une catégorie sociale à l’autre.”

 

Tout vendre pour payer sa dose

 

Souvent, les dealers offriraient généreusement les premières doses, afin de fidéliser leurs clients. “Comme c’est un produit qui donne une dépendance psychologique très forte, ils savent qu’ils vont les accrocher, explique le Dr Brugiroux. Et puis après, s’ils n’ont pas les sous pour acheter, ils vendent ce qu’ils ont. Et ils rentrent dans le trafic.”

L’information est confirmée sur le terrain. “Ils vendent toute leur vie, même leur linge”, constate Here, qui affirme qu’avec les grosses saisies des derniers mois, l’ice atteindrait parfois plus de 200 000 F le gramme. “Il y en a qui disent : ‘Tiens, prends mon short’, raconte-t-il. Et ensuite, quand ils n’ont plus rien, ils dealent à leur tour pour se payer des doses. Ceux qui ont envie de fumer vont faire des conneries pour avoir de l’argent. D’après moi, c’est aussi ce qui fait qu’il y a beaucoup de vols en ce moment.”

Le CCSAT a suivi un trentenaire qui avait tout vendu, sa maison, sa voiture… “Il a perdu son boulot, sa femme, raconte la directrice. En définitive, tout est bon pour avoir des sous, et pouvoir se procurer de l’ice.”

De jeunes filles iraient, elles, à des soirées pour en avoir “gratuitement”, quitte à offrir autre chose en échange. “Je ne dis pas que ce phénomène est important, mais c’est une réalité, on a eu des dossiers dans lesquels des mineures ont été amenées à se prostituer”, indique le procureur. “Et il y a des jeunes hommes aussi, qui se prostituent en ville et à qui l’on promet des doses d’ice. J’en ai déjà vu”, souffle le Dr Brugiroux.

Les “petits consommateurs festifs” achèteraient 0,1 ou 0,2 g tous les week-ends. Les “toxicos” en consommeraient plusieurs grammes par semaine.
Avant de tomber “dans l’engrenage”, la responsable du CCSAT les appelle à venir la voir gratuitement et anonymement, le plus rapidement possible.

D’autant plus que les dealers seraient insistants. “Quand tu décides d’arrêter, ils viennent te voir sur ton lieu de travail, à la maison et toute la résistance que tu avais pu développer, elle part. Et tu en reprends.”

 

Marie Guitton

 

Retrouvez l’intégralité de notre dossier sur l’ice dans votre journal du jeudi 3 août 2017 ou en version numérique.

 

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