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Interview « 2nd tour du Tavini : « Il faut être honnête avec les gens », selon Moetai Brotherson

vendredi 4 mai 2018

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Moetai Brotherson milite auprès du gouvernement central pour l’emploi local, et veut combattre l’assistanat et le « piston » qui ont démotivé de nombreux Polynésiens. Quant à la réforme de la retraite, pour lui, elle est indispensable. (Photo : Caroline Perdrix)

Vous serez absent pour le deuxième tour. Qu’est-ce qui vous appelle à Paris ?

Deux propositions de loi sur le nucléaire qui vont être déposées bientôt, mais je veux d’abord en discuter avec le cabinet de la Garde des sceaux pour savoir s’ils voient des obstacles constitutionnels. La première sur les victimes indirectes : l’État devrait prendre en charge au moins une partie des frais d’éducation des enfants des victimes. La deuxième pour le remboursement des frais engagés d’une part, et la prise en charge directe par l’État des frais futurs, plutôt que par la Caisse de prévoyance sociale. Il y également une troisième proposition, une modification de la loi organique pour redistribuer les compétences sur toute la partie du code civil qui se rapporte au foncier. Je consacre aussi deux jours par mois à une formation de l’Institut des hautes études de défense nationale, sur le thème de la stratégie maritime française, et ça ne paraissait pas raisonnable qu’il y ait aucun parlementaire polynésien.

Quels sont les sujets qui selon vous doivent être décisifs pour les électeurs dimanche prochain?

Pour nous ça n’a pas changé, c’est la probité. Et aussi, arrêter la démagogie, les promesses, 15 000 emplois demain… je trouve ça hallucinant. Ce n’est juste pas possible de créer des milliers d’emplois pérennes au lendemain des élections. Il faut se projeter sur le temps long. Notre objectif est simple, nos deux piliers sont le tourisme et le secteur primaire. Actuellement il y a déjà 14 000 personnes qui travaillent directement dans le tourisme ; l’objectif de 600 0000 touristes, ça veut dire 30 000 emplois de plus. Ça ne va pas arriver du jour au lendemain, on pense que c’est réalisable en 10 ans. Ça passe par l’aéroport des Marquises, qui va créer des emplois le temps de la construction, soit cinq, six ans. Il faut ensuite que ceux qui auront participé à la construction se lancent soit dans le secteur primaire soit dans le tourisme, parce qu’on ne va pas entretenir le secteur du bâtiment pour le plaisir de faire du béton et du bitume.

Quoi d’autre ?

L’emploi local, une thématique que les autres n’abordent pas et sur laquelle nous sommes engagés depuis toujours. Notre projet de loi du Pays en 2009 avait été voté à l’unanimité, avant d’être invalidé sur la base de la rédaction de l’article 18 de notre statut. Pourquoi depuis 2009 aucun parlementaire n’a proposé une nouvelle rédaction de l’article 18 ? Quand j’ai décidé de me présenter aux législatives, c’était une de mes motivations. Ça fait partie des discussions que j’ai déjà entamées avec le staff de la Garde des sceaux. Parallèlement j’ai rendez-vous avec l’Organisation internationale du travail, dont la convention avec la France stipule clairement qu’elle doit mettre en place des mécanismes pour favoriser l’emploi de la population autochtone dans ses territoires.

Est-ce que vous avez pu déterminer qui n’avait pas été voter au premier tour ? Vos axes de campagne sur le secteur primaire et l’éducation supposent un effort consenti des jeunes électeurs, est-ce que ce message-là passe bien ?

Beaucoup de jeunes ne sont pas allés voter. En politique, soit on fait de la démagogie et on dit juste aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, ou alors on dit ce qu’il faut dire. Nous on fait ce deuxième choix, et malheureusement après toutes ces années d’assistanat… Je le vois, tous les jours des gens viennent me voir pour trouver non pas un travail, mais juste un salaire. Il y a une grosse différence. La plupart du temps les jeunes que je reçois me regardent avec des yeux ronds quand je leur demande ce qu’ils aiment faire. C’est vrai que c’est aussi une question d’horizon social, c’est plus dur quand dans la famille il n’y a pas d’exemples…

Est-ce que les familles donnent suffisamment d’importance à l’acquisition des connaissances ?

Malheureusement, c’est aussi une des conséquences de l’assistanat, beaucoup de gens se disent que les études ne servent à rien, qu’il suffit de connaître la bonne personne pour avoir un job. Le piston, ça a dévalorisé le mérite. On se retrouve avec des dirigeants incompétents, avec des établissements et des administrations qui ne sont pas performants parce qu’on y a mis des gens qui ne savent pas bosser, parfois à des postes clés. C’est toute cette mentalité qu’il faut changer, ce n’est pas évident, et ce n’est pas forcément très populaire, pas populiste en tout cas.

Que vous inspirent les résultats du premier tour ?

Le parti au pouvoir a une vraie dominance. L’achat des consciences par des distributions de cadeaux, c’est vrai en partie, mais il y a aussi des gens qui croient aux programmes, et qui souhaitent une stabilité. Le Tapura a joué finement, parce qu’il a réussi à faire croire aux Polynésiens qu’il n’y avait qu’avec le Tapura qu’il y aurait une stabilité durable, alors qu’en fait c’est la loi électorale qui introduit cette stabilité. À coté de ça le Tahoeraa a misé toute sa campagne sur un message misérabiliste, en disant qu’Édouard est un fainéant qui ne sait rien faire et qui n’a rien fait. Et puis, cette espèce de catalogue de La Redoute des 12 mesures d’urgence… plus du tiers est illégal !

Lesquelles ?

L’Internet à 1 000F. Aujourd’hui l’Internet est ouvert à la concurrence et ce n’est pas le gouvernement qui fixe les tarifs. En plus, si ce tarif est inférieur au coût de revient, il faudra que le Pays subventionne, or une subvention ce n’est pas gratuit, ce sont tous les contribuables qui payent. Il y a aussi la vente des terres domaniales à des tarifs très bas, là aussi c’est illégal parce que toutes les terres ne se valent pas, et c’est la commission d’évaluation immobilière qui fixe le prix. Ce sont des mesures qui étaient possibles avant 2004, avant la chambre territoriale des comptes, avant tous les mécanismes de contrôle. Le logiciel de Flosse est resté bloqué en 2003. On sent bien que la population a mûri, mais le Tahoeraa arrive quand même en deuxième position, car quand on est désespéré, on veut croire à ce genre de promesses populistes.

Qui a le plus gros réservoir de voix ?

Je pense que le Tahoeraa a déjà pas mal mobilisé, le Tapura aussi mais leur réservoir est plus important. Je dirais que le plus gros réservoir, c’est le nôtre. Déjà, c’est culturel au Tavini – tellement de gens me disent « t’inquiète pas, au deuxième tour on ira voter. » Des fois on a envie de leur tirer les oreilles, mais c’est comme ça. Il y a eu aussi des problèmes de procurations introuvables, on espère que ce sera résolu pour le deuxième tour. Mais le plus gros réservoir, c’est bien sur les abstentionnistes, donc c’est ceux-là qu’on essaye de convaincre.

Avec quel message ?

Si vous ne votez pas, ce sont d’autres personnes qui décideront à votre place. Ils ne feront peut-être pas les choix que vous avez envie de faire, donc allez voter.

L’épisode des tractations entre le Tahoeraa et le Tavini est-il si exceptionnel que ça ? Et comment gouverner si elles avaient abouti ?

À chaque élection les leaders se rencontrent, discutent, et puis c’est aussi culturel. Après, il y a une différence de génération. Moi, instinctivement j’ai dit que ce n’était pas une bonne idée d’y aller, puisque de toute façon on avait décidé de ne pas faire alliance. Mais Oscar m’a expliqué que ça ne se fait pas. Pour la gouvernance, ce n’est pas comme si le 7/7/7 n’avait pas déjà eu lieu. On a constaté que ce n’était pas possible parce que dès le lendemain, l’appétit était revenu à Gaston Flosse, il avait les dents qui repoussaient, il commençait déjà à faire ses calculs pour les municipales… et tout est parti en vrille. De ce qu’on a entendu dans la dernière discussion, il n’a pas changé.

Si le Tapura est reconduit pour cinq ans, dans quelle mesure le Tapura et le Tavini vont pouvoir travailler ensemble ?

C’est déjà ce qu’on a vécu après 2013. Il faut se souvenir du premier discours d’Oscar Temaru à l’assemblée : ce pays a trop souffert de l’instabilité, nous avons été les premiers à en souffrir parce qu’on nous a empêchés de gouverner, il est hors de question qu’on participe à quelque tentative de déstabilisation que ce soit. Et on a tenu parole, pourtant en 2014 quand Édouard Fritch est arrivé au pouvoir, il y a eu de vrais appels du pied de la part de Gaston Flosse, toujours le même, parce que c’était psychologiquement insupportable pour lui.

Pendant cette mandature, c’est vrai qu’il y a eu des votes sur lesquels on s’est opposés, mais il y en a eu beaucoup sur lesquels on a voté avec le gouvernement. Quand les choses sont bien faites, il n’y a pas de raison d’avoir une posture idéologique d’opposition.

Et puis il y a des choses qu’il faut faire. On était contre l’idée de le faire dans la précipitation, mais il faut réformer les comptes sociaux. Le monde a évolué, on vit plus longtemps… Après les élections, il faut se réunir avec tous les partenaires sociaux, réfléchir et tomber d’accord, mais réformer.

Pour vous il n’est pas possible de maintenir l’âge de départ en retraite à 60 ans avec 35 annuités ?

Non. À un moment donné, il faut être honnête avec les gens. Ce n’est pas possible.

 

Propos recueillis par Caroline Perdrix

 

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