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Interview d’Annick Girardin : “Les outre-mer doivent être pionniers”

vendredi 1 mars 2019

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La ministre des Outre-mer, Annick Girardin, vient représenter la France au forum de dialogue entre l’Union européenne et les pays et territoires d’outre-mer (PTOM). (Archive LDT)

 

Annick Girardin est arrivée, la nuit dernière, en Polynésie française, où elle passera une seule journée avant de repartir pour Wallis-et-Futuna. La ministre des Outre-mer a accepté de répondre à nos questions avant de prendre l’avion. DGA, Europe, venue du président Macron et élections européennes sont au menu.

Vous venez en Polynésie pour participer à la conférence de l’OCTA. En tant que représentant de l’État français, vous y allez pour écouter ? Proposer ? Conseiller ?

L’État est un partenaire actif des relations entre l’Union européenne et les PTOM français (Pays et territoires d’outre-mer). Je défends d’abord, avec les élus, les intérêts de nos territoires, alors qu’une nouvelle décision d’association des PTOM entrera en vigueur au 1er janvier 2021. Elle fixera un nouveau cadre stratégique et financier. Il est important d’être présent dans les discussions. Mais je défends surtout l’idée, auprès des instances communautaires, que ces territoires sont des atouts précieux pour l’Europe. Les liens existants doivent être renforcés.

C’est particulièrement vrai pour le Pacifique, qui concentre les défis et les opportunités du XXIe siècle. À cet égard, je me réjouis que l’Union européenne souhaite créer un partenariat UE-Pacifique spécifique, axé sur les enjeux climatiques et la croissance verte. C’est une réelle opportunité pour les trois collectivités françaises de la région.

 

Juste avant votre départ, vous avez annoncé que 66 % des projets évoqués dans le Livre bleu, fruit des Assises des outre-mer, sont engagés ou déjà réalisés. Le document Outre-mer 5.0 est-il dans la continuité de ces réalisations ?

Les Assises des outre-mer ont été un grand succès, à la fois en terme de mobilisation dans les territoires, mais aussi parce qu’elles ont été le socle du Livre bleu outre-mer, qui a fixé les ambitions et défini les projets pour les années à venir. Cette réflexion sur les outre-mer de demain doit s’inscrire dans une perspective de développement durable. C’est une priorité. J’ai proposé de placer l’action du gouvernement dans cette dynamique, avec cinq objectifs clairs : 0 déchet, 0 carbone, 0 intrant chimique,
0 exclusion, 0 vulnérabilité aux changements climatiques.
Les outre-mer doivent être pionniers. Ils disposent de tous les atouts nécessaires pour atteindre ces objectifs.

 

L’Assemblée nationale, après le Sénat, se penche maintenant sur la modification du statut de la Polynésie française. La reconnaissance du fait nucléaire par l’État semble être en bonne voie. Comment va-t-elle se traduire ?

La reconnaissance du fait nucléaire est d’abord un geste symbolique fort lorsqu’il est exprimé par les représentants de la nation.
L’unanimité recueillie par le projet de loi statutaire au Sénat démontre que toutes les forces politiques se reconnaissent dans cette démarche.
Cette reconnaissance s’illustre notamment, mais pas seulement, par quatre engagements de l’État inscrits dans le statut et donc dans la durée : l’indemnisation des victimes des essais nucléaires, qui a été profondément réformée pour mieux répondre aux attentes des Polynésiennes et des Polynésiens ; la surveillance pérenne des atolls de Moruroa et Fangataufa, qui a donné lieu à un investissement massif de l’État ; l’accompagnement du développement économique de la Polynésie française, qui fait l’objet de nombreux instruments financiers. Enfin, l’État rendra compte de son action : cette transparence est notre quatrième engagement.

Concernant en particulier l’indemnisation des victimes, le gouvernement a beaucoup oeuvré pour que le dispositif fonctionne dans de bonnes conditions, notamment en augmentant les moyens du Civen.
Son président, Alain Christnacht, a effectué un travail remarquable pour que celui-ci fonctionne de manière efficace. Par ailleurs, l’État et le Pays travaillent également au projet de centre de mémoire. Il sera édifié sur une emprise foncière qui fait l’objet d’une cession gracieuse à la Polynésie française.

 

La sanctuarisation de la DGA semble toujours faire débat entre élus locaux et l’État. Sous quelle forme sera formalisée la sanctuarisation de cette dotation ?

Les élus ont défendu avec ardeur les intérêts de la Polynésie française et les avancées obtenues sont concrètes.

Concernant la DGA, qui représente plus de 10,7 milliards de francs, le débat porte sur le choix de la loi la plus appropriée. Les élus de la Polynésie française souhaitaient, c’est compréhensible, que ce sujet soit intégré dans les textes en cours d’examen. Le gouvernement estime que ce sujet financier relève des lois de finances.

Mais sur le fond, le résultat est acquis : la DGA, qui est la principale dotation financière du Pays, sera transformée en prélèvement sur recettes.

Cette mesure peut sembler technique. Elle aura pourtant un impact réel. Cela signifie passer d’un cadre budgétaire fragile à une solution pérenne et stable.

 

La Polynésie souhaiterait avoir son propre aéroport de dégagement. L’État souscrit-il à cette demande. L’aidera-t-il ?

Le Pays a en effet formulé le souhait de doter l’aéroport international d’un aéroport de dégagement. Elle s’inscrit dans une vision à plus long terme de soutien au développement touristique, de renforcement de la continuité inter-îles et de sécurisation de la desserte aérienne. Le transfert par l’État au Pays des aéroports de Bora Bora, Rangiroa et Raiatea ouvrira de nouvelles perspectives.

Cette demande est importante au regard de l’éloignement géographique des autres plates-formes. Des travaux ont été initiés par le gouvernement de la Polynésie française.

La détermination du lieu approprié suppose de nombreuses analyses techniques et de sûreté aériennes. Le cas échéant, les outils financiers mis par l’État au service du développement local, comme le Troisième instrument financier (3IF) ou le Fonds exceptionnel d’investissement (FEI), pourront bien sûr être sollicités pour accompagner ce projet.

 

La garde des Sceaux, Nicole Belloubet a annoncé que l’outre-mer prendra “une place importante” dans le programme de rénovation des prisons et des maisons d’arrêt. La Polynésie française figure-t-elle dans ce programme ?

Je tiens d’abord à saluer l’engagement de la garde des Sceaux à mes côtés pour les outre-mer. Les dispositions votées au Sénat en matière de lutte contre l’indivision foncière doivent par exemple beaucoup à sa volonté d’apporter des réponses aux spécificités des territoires.

Nicole Belloubet sera en Polynésie française dans quelques semaines, aussi. Vous comprendrez que je lui laisse le soin de détailler les investissements prévus, notamment concernant le projet de cité judiciaire.

 

Le président de la République, Emmanuel Macron a annoncé sa venue en Polynésie française, cette année. Le passé nucléaire mais aussi l’environnement sont deux thématiques fortes qui s’imposent localement. Son déplacement sera-t-il placé sous ces deux thèmes ?

Il est encore trop tôt pour pouvoir répondre à cette question. Je note toutefois que le président de la République est très attentif à la Polynésie française.
Il a d’ailleurs pris l’engagement, dès son arrivée, de respecter l’Accord pour le développement de la Polynésie française de mars 2017, qui a marqué la reconnaissance du fait nucléaire. Son déplacement sera l’occasion de réunir un sommet France-Océanie.

Cet événement s’inscrit pleinement dans la perspective indo-Pacifique qu’il a développée en Australie et en Nouvelle-Calédonie, en mai dernier.

Le changement climatique et les enjeux de biodiversité, cruciaux dans la région, seront forcément au coeur des discussions.

 

L’État engage de nombreuses dépenses. Natitua, Nuutania, le contrat de projets, le 3e IF, la DGA, le FIP, etc. S’il est dans son rôle, peut-il faire plus ? Peut-on lui demander plus ?

L’État est bien sûr dans son rôle lorsqu’il accompagne les projets locaux, en particulier lorsqu’ils s’inscrivent dans la trajectoire Outre-mer 5.0, qui englobe à la fois l’environnement, l’emploi ou encore l’inclusion.

Bien sûr, l’État intervient en Polynésie française dans le respect des compétences du Pays. La plupart de ces questions relèvent des politiques locales.

Mais le rôle du ministère des Outre-mer est, dans la limite de ses capacités budgétaires, de soutenir les initiatives et les projets locaux.

Cette mobilisation financière importante permet de financer des projets structurants com-me le câble domestique Natitua, qui a bénéficié d’un soutien exceptionnel de 1,2 milliard de francs, soit 10 millions d’euros que les Assises des outre-mer ont permis d’obtenir.

S’y ajoute la défiscalisation qui est un outil puissant au service du développement économique.

 

La rétrocession des terrains militaires s’est avérée être un cadeau aux communes qui ne peuvent pour l’heure mener leurs chantiers. L’État sera-t-il à ses côtés pour financer les études ou les travaux ?

Le contrat de redynamisation des sites de défense (CRSD) de Polynésie française, signé en 2016, fait l’objet d’un partenariat très étroit entre les services de l’État, ceux du Pays et les communes concernées.

Face à la pénurie de foncier, la cession de ces emprises à l’euro symbolique représente une opportunité exceptionnelle pour dynamiser et créer de l’activité.
L’État a également prévu 6 millions d’euros (716 millions de francs) pour accompagner les études. Il reste des crédits à utiliser et j’encourage les communes à les solliciter.

Concernant les travaux, des crédits sont inscrits au CRSD et les communes peuvent, dès à présent, les mobiliser. La commune de Arue a, par exemple, finalisé son projet et devrait démarrer ses travaux dès cette année. Le cas échéant, d’autres crédits de droit commun pourront être mobilisés pour accompagner les projets communaux.

Mais il faut mesurer qu’en cédant gratuitement 22 hectares estimés à 41,5 millions d’euros (4,9 milliards de francs), l’État a déjà accompli un effort financier particulièrement lourd.

 

Les élections européennes arrivent à grands pas mais mobilisent très peu en Polynésie. Cependant, l’État va devoir malgré tout acheminer les bulletins dans toutes les îles habitées. Une grande dépense pour un petit résultat. L’Europe est-elle importante pour la Polynésie ? La Polynésie est-elle importante pour l’Europe ?

La participation aux élections européennes est souvent très faible dans les outre-mer. En Polynésie française, 14,54 % des électeurs s’étaient déplacés en 2014.

C’est une vraie préoccupation. Non pas à cause des coûts liés à l’organisation du scrutin, mais parce que nos concitoyens sous-estiment l’importance des enjeux européens.
La Polynésie française est associée l’Union européenne. Cette association s’exprime dans trois domaines : la promotion de la coopération, la lutte contre la vulnérabilité et la compétitivité. Elle bénéficie d’une enveloppe spécifique du Fonds européen de développement (FED) à hauteur de 2,4 milliards de francs pour accompagner le Pays sur une politique de son choix (le tourisme pour le 11e FED).

Elle bénéficie également de 4,3 milliards de francs pour un soutien partagé avec les collectivités du Pacifique dans les domaines de l’environnement et des ressources naturelles. Par ailleurs, les programmes européens Eramus sur l’éducation et la jeunesse, ou BEST en matière de protection et de préservation de la biodiversité, sont de réelles opportunités.

Enfin, grâce à un accès réglementé au marché commun, les produits de Polynésie française exportés dans l’Union européenne ne sont pas soumis aux droits de douane ni aux restrictions quantitatives.

Il faut que chacun soit bien conscient de cet engagement de l’Europe pour leur territoire ultramarin. Mais l’Europe, c’est avant tout un projet politique fondé sur la paix, le respect des droits humains, la liberté de circulation.

Ce sont nos valeurs qui s’incarnent. Elles sont notre identité, mais aussi notre meilleur atout pour affronter un monde en pleine mutation.

Propos recueillis par Bertrand Prévost

 

 

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