« Je suis… »: marée humaine pour noyer la peur du terrorisme

    dimanche 11 janvier 2015

    « Je suis Charlie, juif, policier », « Liberté, égalité, dessinez, écrivez », « Je suis musulman mais pas terroriste »… Ceux qui ont participé dimanche à la manifestation, dont l’ampleur était « sans précédent » à Paris, ont conjuré la peur du terrorisme en défilant en hommage aux 17 personnes tuées dans des attentats jihadistes.
    Policiers applaudis au pays du célèbre « CRS, SS », chefs d’État qui se mêlent brièvement aux citoyens anonymes, scènes de convivialité dans les métros bondés… la manifestation, qui n’était toujours pas terminée à 20H00, cinq heures après son départ, n’a ressemblé à aucune autre.
    En début de soirée, la place de la Nation, point d’arrivée des manifestants, était toujours remplie de manifestants, et nombre d’entre eux étaient juchés sur la statue qui trône en son centre. Des lettres lumineuses, qui mercredi soir affichaient « not afraid » (en français « pas peur »), forment dimanche le mot « solidarité », repris en chœur par la foule. « Oh la vache », s’exclame une jeune femme qui, soulevée par deux hommes, découvre la foule à perte de vue arrivant des quatre coins de Paris. 
    Combien étaient-ils ? Impossible de compter un rassemblement « sans précédent », répondent les autorités. Le gouvernement voulait de toute façon que le rassemblement soit le plus large possible pour exorciser trois jours de terreur entre mercredi à vendredi.
    Qui étaient-ils ? Des familles d’abord. Emmanuelle, 44 ans, est venue avec sa mère Suzanne, 76 ans, et ses enfants pour « leur montrer l’importance de la démocratie, qu’ils n’aient pas peur ». « Moi, je suis venue par fraternité : il y a des gens dans notre pays qui ne se sentent pas Français, on a une responsabilité collective. Et je ne veux pas laisser n’importe quel pays à mes enfants et mes petits-enfants », ajoute Suzanne.
     
    « Je suis musulman, mais pas terroriste »
     
    « Que des Blancs ? ». Cette question quasi taboue traverse bien vite le cortège dans un pays qui refuse officiellement le communautarisme religieux et le « comptage ethnique »: les quatre à cinq millions de musulmans qui vivent en France, invités par certaines voix à condamner les crimes commis au nom de l’islam, sont-ils venus en masse?
    Faute de réponse précise, le message de tolérance passe sans peine sur les panneaux de la ville de Paris qui affichent: « Je suis juif, je suis musulman, je suis chrétien, je suis athée, je suis Français ». Des drapeaux français, mais aussi algériens, tunisiens, américains, israéliens sont déployés ça et là.
    A l’angle de la place de la République, point de départ du cortège, des jeunes ont brandi une toile : « Je suis musulman, mais pas terroriste ».
    Chacun transforme sa propre identité en manifeste pour la tolérance alors qu’un Français sur quatre affiche des origines étrangères: « Je suis marocaine, musulmane, née en France, chez les bonnes sœurs en plus, syndicaliste CGT. J’ai habité en France toute ma vie. C’est le cas de beaucoup de personnes, il faut le montrer. Je suis la France. Vive la liberté! », proclame ainsi Myriam, la quarantaine, en route avec son compagnon français.
     
    « Allons enfants de la patrie… », « Nous sommes tous des policiers », « Nous sommes tous Hyper cacher »…: la foule s’est massée dès midi place de la République, épicentre de la douleur, de l’émotion, de la peur, de la colère et de l’espoir depuis mercredi et le début de la série des trois attentats qui ont mis la France et le monde en émoi.
    A 15H25, boulevard Voltaire, la police demande à des riverains de rentrer chez eux alors que deux têtes de cortège viennent de donner le départ de cette « marche républicaine » inédite dans l’histoire des démocraties.
    La cause : les familles des victimes précédant une cinquantaine de chefs d’État, dont François Hollande, bras dessus bras dessous avec le président malien Ibrahim Boubacar Keïta et la chancelière allemande Angela Merkel, entre l’Israélien Benjamin Netanyahu et le Palestinien Mahmoud Abbas. Minute de silence, photos, et les dirigeants étrangers quittent le cortège.
     
    « Je n’ai jamais manifesté mais là… »
     
    Les pleurs et la peur, la colère et l’humour, les tensions derrière l’unanimisme… Des sentiments partagés traversent une des plus grosses manifestations de l’histoire de France, avec celle de la Libération de Paris en 1944 ou la liesse populaire après la victoire de l’équipe de France au Mondial en 1998.
    « Je suis Charlie, mais derrière Viktor Orban, Ali Bongo, Benjamin Netanyahu, je suis un Charlot. Des nouvelles de Poutine? », proclame sur une pancarte Vincent, cadre territorial venu de Mantes-la-Jolie en banlieue parisienne, dans une allusion au carré des chefs d’État.
    « Je n’ai jamais manifesté, mais là… »: un nombre considérable de citoyens ordinaires commencent par cette phrase leur témoignage aux journalistes de l’AFP. Parmi eux, beaucoup de familles avec des enfants.
    L’émotion s’engouffre même ce dimanche pas comme les autres dans les couloirs du métro parisien, théâtre habituel du repli sur soi et de l’indifférence: « Je suis vraiment heureux de travailler aujourd’hui et de vous emmener à la manifestation républicaine », lance le machiniste d’un train sur la ligne 8 qui suit en partie le tracé du cortège. Dans la rame bondée, les passagers applaudissent.
     
    AFP

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