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Jean-Luc Mélenchon : “Il faut lutter contre la privatisation du patrimoine culturel des Polynésiens”

mardi 18 avril 2017

jean-luc mélenchon

Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise. (© DR)


Dans le cadre de l’élection présidentielle, La Dépêche de Tahiti a fait parvenir un questionnaire à chacun des candidats déclarés, dès le lendemain de la validation de leurs candidatures par le Conseil d’État. Onze candidats, dix questions. À chaque candidat qui aura pris le temps de répondre, deux pages seront ouvertes pour exposer son programme. Aujourd’hui, c’est Jean-Luc Mélenchon, pour la France insoumise, qui y répond.

Le mandat présidentiel s’achève sur des promesses de François Hollande d’un Accord de Papeete qui fonderait de nouvelles relations entre l’État et la Polynésie française (fixation de la nouvelle dotation globale d’autonomie, reconnaissance du fait nucléaire, appui financier au service d’oncologie de l’hôpital de Taaone, simplification des procédures d’indemnisation pour les victimes des essais et autres mesures). Cet accord devrait être signé par le futur président. Le signerez-vous en l’état ? Que souhaitez-vous y apporter ?
La France, entre 1960 et 1996, a réalisé plus de 200 essais nucléaires dans le Sahara algérien et en Polynésie française. Nous soutenons l’ensemble des victimes de ces essais qui se battent pour connaître la vérité sur leurs conséquences sanitaires, sociales et environnementales. Nous souhaitons rendre hommage aux victimes des essais nucléaires. Beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants n’ayant rien demandé se retrouvent gravement malades. Il est bien du devoir de la France de présenter toutes ses excuses et de pérenniser la prise en charge des victimes et des ravages que cela a causés dans le Pacifique.

La levée du secret défense en 2013 sur près de 400 documents (voir “Le réseau sortir du nucléaire”)  a permis de constater que les différents services de la Défense et les présidents successifs étaient parfaitement informés, essai après essai, des risques sanitaires auxquels étaient exposés la population et les personnels des sites nucléaires.

L’impact de ces essais, que ce soit sur l’ensemble de l’océan Pacifique, de la biodiversité marine et terrestre et sur les populations, ce sont des conséquences “invisibles”, telles que des risques d’atteintes génétiques affectant les générations suivantes. À l’image de l’orpaillage illégal en Guyane qui, avec l’utilisation du mercure, a pollué les nappes phréatiques et contaminé la population autochtone, ou alors l’utilisation massive du chlordécone en Martinique et en Guadeloupe, qui a pollué les nappes phréatiques pour 600 ans, tout en ayant des répercussions graves sur la santé des populations. Comme vous le savez, nous sommes engagés plus largement pour l’arrêt programmé du nucléaire avec des propositions alternatives telles que le développement de la filière des énergies renouvelables et la lutte contre les lobbies de l’énergie aux niveaux français, européen et international.

La présence de la République française sur les trois océans implique une responsabilité particulière tant pour le progrès humain des populations ultramarines que pour la préservation d’espaces naturels vitaux pour l’humanité entière. En ce qui concerne l’Accord de Papeete, nous le saluons. Nous aurions proposé, outre des mesures d’aides financières, d’aider au maximum la Polynésie française à obtenir une autonomie énergétique, alimentaire, sociale et environnementale.

Aider oui, mais former les générations futures nous semble encore plus important. Il est impératif que les nouvelles dotations pour l’aide à l’autonomie soient réorientées et transférées auprès des populations, notamment en augmentant les minima sociaux. En matière de santé, oui, il est important d’aider au développement d’hôpitaux et de structures plus spécifiques. Cela est de notre responsabilité d’aider et d’accompagner au mieux le processus d’autonomie sur les bases d’un respect mutuel afin que la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie deviennent des leviers pour des alternatives internationales, pour un progrès réel et ne plus souffrir d’un mal-développement structurel.

 

Les conflits sociaux en Guyane sont le symbole de collectivités d’outre-mer toujours pas sur un pied d’égalité avec l’Hexagone. Quelles sont les mesures fortes que vous souhaitez impulser dans les départements et territoires d’outre-mer ?

Les outre-mer français souffrent d’un mal-développement économique, d’une économie de comptoir, sombre héritage de la période coloniale, du mercantilisme et des oligopoles. Nous souhaitons que nos compatriotes deviennent des acteurs de leurs territoires à part entière. Il y a trop de souffrance dans les DOM/COM. Il est impératif de changer de regard et de façon de faire. Les outre-mer ont tellement de valeurs, de richesses culturelles ; elles doivent être mises en avant pour faire l’exemple de la fraternité réelle et être à l’avant-garde du rayonnement républicain. Nous ne voulons plus que nos compatriotes soient relégués au rang de territoire de seconde zone !

La première priorité est de faire reculer les inégalités et d’éradiquer la pauvreté des outre-mer : “un ménage, un toit”, obliger la baisse des loyers, les salaires réévalués en fonction des coûts de la vie et augmenter les minima sociaux. Pour nous, le début et la fin de vie doivent être dignes. Pour cela, il est primordial de développer et d’aider à la formation pour acquérir une autonomie avec un plan pluriannuel d’investissement et de développement des services publics, par le transport et l’éducation, avoir plus d’écoles, de crèches, développer des maisons de santé partout et avoir une prise en charge digne et égalitaire.

Il est urgent de se défaire des économies de comptoir et autres monopoles car ces dernières étouffent les populations et l’économie. Pour cela, nous voulons aider au développement des circuits de distribution publics alternatifs et la production en coopération, pour briser les monopoles privés. Nous sommes pour la suppression des exemptions fiscales qui existent (notamment ISF (impôt de solidarité sur la fortune, NDLR)) et pour y pratiquer le revenu maximum.

Il est essentiel d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en soutenant le développement d’une agriculture paysanne locale et le développement d’une véritable filière agro-alimentaire locale de transformation en privilégiant des structures sociales et solidaires d’économie mixte. L’autonomie énergétique est aussi essentielle. Il faudra aider, investir et former sur place pour développer l’immense potentiel des énergies solaires et de la mer.

Il faut protéger les économies locales par un bouclier douanier : préserver l’octroi de mer, renforcer la protection commerciale des produits locaux (privilégier les importations à faible empreinte écologique, développer les partenariats commerciaux avec les pays voisins régionaux…). 

Il est nécessaire de renforcer la lutte pour permettre une égalité sociale, développement des structures d’aide et de formation (contre illettrisme, pauvreté, délinquance, formation professionnelle…) et renforcer la lutte accrue contre les réseaux internationaux de prostitution et des poursuites systématiques contre le “tourisme sexuel” des ressortissants français dans les pays avoisinants. De plus, nous soutenons la mise en place de l’enseignement des langues et cultures d’outre-mer.

Les outre-mer doivent devenir des leviers alternatifs à l’échelle mondiale, en mettant en place des pôles régionaux de codéveloppement : transfert de technologies, aides logistiques et scientifiques, investir dans des établissements de formation de hauts niveaux : une université internationale des métiers de la mer. Qu’elles soient plus largement des points d’appui des combats écologiques d’intérêt universel : préservation des forêts, biodiversité marine et terrestre ; appuyer les populations victimes de la montée des eaux, des essais nucléaires (prise en charge des 1 %), défense des fonds marins contre toutes formes de prédation. Ce qui induit le renforcement des moyens locaux pour connaître, étendre et sécuriser le plateau continental en impliquant les populations d’outre-mer dans sa gestion, en mutualisant les ressources tirées de son exploitation.

 

Le tourisme en Polynésie française est une des principales forces économiques. Quelles mesures pourriez-vous prendre pour accentuer l’aide à son développement ?
La Polynésie est une île merveilleuse et regorge de trésors en termes de biodiversité, qu’il faut préserver. Il est important de freiner les grandes structures hôtelières qui se construisent sur le littoral et saturent les paysages. Nous optons plus pour la création de petites structures hôtelières typées afin que cela constitue une “rente” utile à la population. Il faut créer un modèle d’estimation d’impact visuel et surtout, parce que nous le voyons ailleurs, qu’il y ait une consultation des populations afin de lutter contre la privatisation du patrimoine culturel des Polynésiens.

Les blessures du nucléaire peinent à se refermer et la loi Morin n’a pas joué le jeu des indemnisations. Serez-vous vigilant à ce que les indemnisations des victimes et de leurs ayants droit se fassent désormais dans la transparence ?

La République française a une responsabilité sur les conséquences directes des essais nucléaires et nous serons plus que vigilants et respectueux envers les indemnités des victimes, en garantissant une transparence et un dialogue réel. Nous devons une réparation aux habitants avec une prise en charge des ravages causés. Les essais nucléaires ont bouleversé de nombreuses vies et sont irréparables. Tout doit être mis en œuvre pour dédommager les victimes à partir de 1 %, assurer un véritable suivi sanitaire des populations et procéder autant que possible à la décontamination des atolls.

 

L’isolement est un des maux de la vie insulaire. Une continuité territoriale a été mise en place mais n’a jamais trouvé son rythme. Détournée de son but, dans un premier temps, elle a été resserrée pour ne bénéficier qu’à des ménages qui ne peuvent de toute façon pas en profiter, faute de moyens. Pensez-vous changer le système et en quoi ?

Il faut réorienter les transferts financiers publics et autres dotations vers l’ensemble de la population. Pour nous, la continuité territoriale a du sens si on se donne les moyens de la garantir, car la majorité des ultramarins ne peuvent voyager ou aller étudier ailleurs tout comme une majorité d’entre eux ne peuvent pas rendre visite à leur famille.

Pour cela, nous voulons par le biais d’une campagne publique réglementer les tarifs des billets d’avion, permettre l’interconnexion régionale et le désenclavement intrarégional (pour la Guyane notamment). Le développement endogène et du progrès humain est essentiel pour nous et pour permettre une égalité de déplacement à nos compatriotes ultramarins.

 

À cause du statut d’autonomie polynésien, qui confère la compétence fiscale au Pays, le nouveau régime de défiscalisation métropolitain basé sur le crédit d’impôt ne peut s’appliquer ici. L’ancien système a été prolongé de quelques années mais rien n’assure sa pérennité. Souhaitez-vous engager sa poursuite ou mènerez-vous une réflexion pour mettre en place un nouveau système spécifique ?

Que dire d’un tel modèle économique ? Il est cohérent avec les plans et la vision de la Commission à Bruxelles. Pour elle, il s’agit là de région “ultrapériphérique”. Son destin est d’être le bout du tuyau par lequel se déverseront les marchandises européennes sur les continents voisins.

L’avenir de ces territoires est d’être une “économie de service”, sans production puisque l’export européen doit pourvoir à tout. C’est donc une économie de comptoir. Toutes les productions locales, quand il y en a des significatives, doivent être tournées vers l’export. C’est le cas pour la banane, le sucre et autres produits de l’agriculture productiviste héritée du modèle colonial. Le plan que nous mettons en débat part du point de vue inverse. À nos yeux, les obligations que comporte la situation insulaire fonctionnent comme un miroir grossissant à la fois pour ce qu’il faut faire et ne pas faire. Dès lors, le progrès local insulaire doit servir de modèle pour les départements enclavés de métropole. Il doit se déployer dans le cadre de la planification écologique.

L’idée est de partir de deux objectifs de premier plan, clairs et précis : l’autonomie énergétique et l’autonomie alimentaire. Le troisième volet du plan concerne le redéploiement dans la région comme partie prenante des ensembles politiques régionaux dans la Caraïbe et sur le continent.

Évidemment, cette façon de voir annule totalement la politique des cadeaux fiscaux et replace l’action de l’État au premier plan, la main dans la main avec les collectivités locales et les consultations populaires.

 

Le Tahoera’a propose une modification statutaire qui transformerait la Polynésie en Pays associé à la République. Y êtes-vous favorable ?

Nous y sommes favorables. Ainsi, la nature de la relation entre la France et la Polynésie va changer et s’établir sur une relation neuve, de dialogue d’égal à égal, d’échanges et de concessions pour la France.

 

Les addictions (alcool, drogue, sucre, tabac) pèsent lourd sur la facture santé des Polynésiens. Comment comptez-vous aider le Pays à venir à bout de ces problèmes, vecteurs par la suite de troubles sociaux ?

Les Polynésiens deviendront acteurs de leur territoire. Pour cela, nous souhaitons les aider à combattre l’ensemble des addictions qui sont les conséquences d’un mal-développement structurel, marqué par une pauvreté, une misère et un isolement social. Il faut augmenter les minima sociaux.

Nous savons que les personnes les plus fragiles consomment beaucoup plus de produits sucrés, salés et gras et sont d’autant plus vulnérables face à la consommation d’alcool et de drogue. Il faut développer des pôles de santé avec un déploiement de l’offre de soin adapté à la configuration du territoire, tout en développant des offres sociosanitaires.

 

Un accord pour l’étude de faisabilité d’îles flottantes en Polynésie a été signé en janvier entre le Seasteading Institute et le gouvernement polynésien. Ce projet pose la question de l’impact écologique et mais aussi sociologique (la population polynésienne est très attachée à sa terre et ses lagons). Quelle est votre position par rapport à ce type de projet ?

Vous le savez, nous sommes engagés auprès des populations du Pacifique, victimes de la montée des eaux. Ce sont d’ailleurs les premières victimes du réchauffement climatique. Que se cache-t-il derrière le Seasteading Institute ? Nous y sommes opposés. C’est un lobby de recherche fondé par l’ultralibéral Paul Friedman.

L’arrière-plan de ce projet ne fait aucun doute : certains rêvent de s’affranchir définitivement de la tutelle des États. Ces derniers scandent que “la liberté n’est pas compatible avec la démocratie”. Ce sont des futurs paradis flottants, les citoyens n’y paieraient plus d’impôts… La loi du marché y régnerait sans contrainte. Un paradis offshore à deux pas de la Polynésie en toute impunité, sous couvert de protection contre la montée des eaux. On imagine déjà le scénario, les ultra-riches iront sur ces îles offshore au lieu de payer les taxes et impôts en Polynésie. 

 

Propos recueillis par Bertrand Prévost

 

Retrouvez l’intégralité de l’article dans notre édition du jour ou au feuilletage numérique

 

 

 

 

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