La diversité linguistique en Polynésie

    jeudi 26 février 2015

    Le linguiste au CNRS, Alexandre François, animera une conférence publique portant sur L’Atlas linguistique de la Polynésie française : découvrir et préserver la diversité de nos langues, ce soir, jeudi, à 18 h 15, à l’université. Cet expert en langue océanienne du Pacifique présentera la plus importante publication jamais réalisée jusqu’ici sur la diversité des langues polynésiennes. Proposé et initié par
    le linguiste Jean-Michel Charpentier, décédé il y a un an, cet ouvrage a été finalisé grâce à Alexandre François, qui a repris les données brutes de l’auteur et les a transformées en un atlas linguistique complet.

    Lors de cette conférence, ce coauteur parlera de la genèse du projet et du travail de recherche de son acolyte Jean-Michel Charpentier, venu s’installer en Polynésie de 2004 à 2010 pour recueillir toutes les données dont il avait besoin pour créer cet atlas.
    “Lorsqu’un linguiste travaille sur une langue à tradition orale, il va sur le terrain. Jean-Michel est allé à la rencontre de locuteurs, ceux qui connaissent bien la langue. Il en a rencontré à Tahiti, je pense à Jean Kape, mais il y avait beaucoup de langues qui impliquaient un vrai voyage. Il faut parfois plusieurs personnes pour avoir une définition précise d’un mot et, cela, on le découvre sur place”, explique Alexandre François.
    Le linguiste révélera également au travers des cartes géographiques comment interpréter cette diversité linguistique. Il fera aussi référence aux tendances actuelles, notamment avec l’expansion de la langue tahitienne.

    Sept langues distinctes

    Ainsi, chacun pourra découvrir comment le tahitien gagne du terrain aux Tuamotu. “On sait que le tahitien est clairement menacé par le français mais, sans le vouloir, le tahitien exerce, lui aussi, une pression sur les autres langues de la Société. Aux Australes par exemple, les enfants apprennent le tahitien, c’est cette langue qu’ils entendent à la télé, à la radio, à l’école mais, du coup, ils oublient la leur. C’est comme ça que les langues disparaissent”, raconte Alexandre François.
    La Polynésie française compte sept langues distinctes. Les deux linguistes ont réussi à identifier 20 variétés linguistiques différentes qu’ils livrent dans leur ouvrage commun.
    Avec cet atlas, ils offrent aux Polynésiens, la possibilité de partir à la recherche d’eux-mêmes. C’est en tout cas ce que souhaite Alexandre François.
    “Les gens de Polynésie aiment leur pays, mais ils ne le connaissent pas toujours. C’est un vaste territoire et, parfois, on croit le connaître à travers des clichés parce qu’on n’a pas toujours la connaissance. L’atlas va permettre aux gens de se balader d’un archipel à un autre et de découvrir que certains mots se retrouvent dans toute la Polynésie, comme himene ou tino, alors que d’autres ne sont utilisés que dans une seule région.”
    Ce passionné des langues, qui en parle lui-même une vingtaine, dont sept d’Océanie, terminera sa conférence en répondant aux questions du public.
    L’Atlas linguistique de la Polynésie française : découvrir et préserver la diversité de nos langues est un livre numérique, téléchargeable ou consultable gratuitement sur le site de l’Université de la Polynésie française.

    Jennifer Rofes

    Alexandre François, linguiste au centre de recherche langues et civilisations à tradition orale du CNRS : “Le monolinguisme est une maladie qui se soigne”

    Pourquoi vous êtes-vous engagé dans ce travail de recherche ?
    Aujourd’hui, il y a beaucoup d’unification linguistique. Je ne sais pas si c’est bien ou pas mais, du point de vue des linguistes, c’est une perte de la diversité. Un peu comme la perte de la biodiversité pour les biologistes qui s’inquiètent de ne plus voir qu’une sorte d’algue dans la Méditerranée alors qu’il en existait plus de
    150 différentes.
    Pour le commun des mortels, cette différence n’est pas significative mais, pour l’expert, c’est une tragédie. Pour le linguiste, c’est pareil. Voir des langues qui disparaissent sous nos yeux, c’est terrible. Aujourd’hui, on compte 7 000 langues sur la planète or on sait que la moitié d’entre elles auront disparu d’ici un siècle, à cause de l’accélération de la mondialisation. Mon travail est de décrire des langues qu’on ne connaît pas pour continuer de les faire vivre.

    Comment avez-vous déterminé qu’il existait une vingtaine de langues en Polynésie ?
    C’est grâce au travail de terrain de Jean-Michel Charpentier qui a passé près de six ans dans différentes régions de la Polynésie. Mais dire que l’on a 20 langues différentes est faux. En réalité, il y a une vingtaine de variétés linguistiques différentes. Chacune de ces variétés est le dialecte d’une autre. Le québecquois, par exemple, est un dialecte du français. C’est la même chose pour quelqu’un de Maupiti qui va parler avec un tahitien ; ils vont se comprendre. Toutefois, il existe beaucoup de distinctions. Il y a un accent différent, des mots différents mais les gens se comprennent. Avant cet atlas, on ne savait pas qu’il y avait une vingtaine de variétés linguistiques en Polynésie.

    Vous parlez d’enjeu sociétal à travers cet ouvrage. Quel est-il ?
    Il y a l’enjeu de la transmission de la mémoire et de la culture. Et non pas forcément comme un objet de musée parce que ces langues sont encore parlées aujourd’hui. Donc continuons à les faire vivre et à les garder vivantes. La diversité des langues, c’est aussi la diversité des nuances.
    Quelqu’un de bilingue a l’esprit plus ouvert qu’un monolingue. Pratiquer différentes langues permet de mieux se connaître en tant qu’individu. Une langue qui va utiliser d’autres mots ou métaphores pour exprimer des sentiments ouvre au monde extérieur. J’aime à dire que le monolinguisme est une maladie qui se soigne. Cela veut dire : “apprenez des langues et vous apprendrez des choses sur le monde”. Dans certains pays, c’est naturel de parler trois ou quatre langues. Le matin, on parle une langue et, l’après-midi, une autre, etc.

    Combien de langues parlez-vous ?
    Une vingtaine, dont sept d’Océanie. Je trouve dommage, en tant que linguiste, d’exclure l’apprentissage d’une langue qu’on explore. Apprendre à parler une langue, c’est comme endosser une nouvelle personnalité à chaque fois. Actuellement, j’apprends le tahitien. Une langue, c’est aussi l’excitation d’entrer dans un autre monde.

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