L’administratrice ad hoc du palais de justice depuis vingt ans a pris sa retraite

    mardi 5 juillet 2016

    "Aujourd'hui, je suis contente de partir", reconnaît-elle. "J'ai travaillé dans des conditions horribles." (Photo : Florent collet)

    « Aujourd’hui, je suis contente de partir », reconnaît-elle. « J’ai travaillé dans des conditions horribles. » (Photo : Florent collet)

    À bientôt 66 ans, Marie-Thérèse Taero a pris sa retraite hier après trente-trois ans passés aux affaires sociales et vingt ans en tant qu’administratrice ad hoc au tribunal pour aider et accompagner les mineurs en souffrance lors de leur parcours judiciaire. Personnage incontournable du palais de justice, l’administratrice ad hoc s’en va avec un goût amer et l’impression que tout n’a pas été fait au mieux pour assurer sa succession alors que la situation sociale ne cesse de se dégrader.

     

    Que ressentez-vous au moment de tourner la page de vingt années en tant qu’administratrice ad hoc au palais de justice ?
    Étrangement, je suis très heureuse. Il y a deux ans, j’appréhendais un peu de partir, je me disais que j’allais m’ennuyer et puis, comme j’ai travaillé dans des conditions horribles, aujourd’hui, je suis contente de partir. On m’a retiré mon bureau au tribunal donc j’ai été obligée de revenir à la direction des affaires sociales (DAS) dans un bureau sans fenêtre à faire la navette tous les jours jusqu’au tribunal avec la tristesse et la chaleur. Je n’en pouvais plus.

    Cela aurait dû être une tristesse, mais finalement, grâce à ça, c’est plus facile de partir ?
    Quelque part, oui, mais je m’en vais et je pense à tous ces enfants que je laisse derrière moi, que j’ai encore sous ma responsabilité et je ne sais pas si quelqu’un va reprendre le flambeau, cela m’inquiète. J’aurais aimé être sûre qu’une personne reprendra les dossiers. J’aurais aimé la former avant de partir, la faire entrer au tribunal. Mon remplaçant va faire cela tout seul, ne va pas connaître le règlement et les personnes qui y travaillent. Cela va être très difficile pour lui.

    Demain, s’il y a un problème avec un mineur dont les parents ne peuvent s’occuper, qui va le prendre en charge ?
    Personne. Il n’y aura personne, sauf si l’APAJ (association polyvalente d’actions judiciaires de Polynésie, NDLR) est dans les parages. Ils seront obligés d’être à ses côtés. Si, par exemple, à l’audience, le président s’aperçoit qu’il y a un mineur qui n’est pas représenté, il désignera un administrateur ad hoc, mais inconnu parce qu’il ne sait pas qui va prendre la relève. C’est obligatoirement la DAS qui va être désignée. Je ne sais pas comment ils vont répartir la tache de l’administrateur ad hoc. Il y a eu un appel à candidatures il y a quelques semaines. Deux candidates se sont présentées, une s’est retirée. J’espère que la seconde ne va pas se retirer car lorsque j’explique comment cela fonctionne, on se rend compte que la mission est lourde et dure. Il faut avoir les épaules larges pour encaisser les souffrances des enfants, savoir comment les gérer. J’espère ne pas avoir découragé celle qui aurait pu vouloir me remplacer.

    Qu’est-ce qui a été particulièrement dur durant ces deux décennies ?
    L’accompagnement des enfants quand ils sont complètement cassés, écroulés par les souffrances qu’ils ont endurées pendant plusieurs années. C’est cela le plus dur car leur redonner confiance et espoir, les encourager à aller jusqu’au bout n’est rien à côté de faire disparaître leurs souffrances. J’y suis arrivée bien des fois mais c’est le plus dur.

    Et il y a forcément des moments moins difficiles, qu’est-ce qui vous a donné du bonheur ?
    Quand les victimes deviennent majeures, qu’elles sont obligées de revenir me voir pour récupérer les dommages et intérêts obtenus aux procès, la récompense est de voir comment elles ont évolué, comment elles ont poursuivi leurs études ou qu’elles sont devenues mamans et heureuses avec un compagnon. Pour moi, c’est une récompense. J’en retrouve aussi où la situation a empiré, là, cela fait mal. Dans les bons moments, je retiens la Légion d’honneur dont j’ai été décorée en 2013 par Nicolas Sarkozy, et l’ordre de Tahiti Nui en 2014 par Gaston Flosse. C’était important car c’est la reconnaissance de tout le travail que j’ai fait pendant trente-trois ans.

    Le changement de bureau, l’absence de passage de flambeau… Est-ce que vous êtes en colère au moment de prendre votre retraite ?
    Dans un sens, oui, parce que la personne qui va reprendre le flambeau va se retrouver dans les mêmes conditions que moi et cela va être dur pour elle. Je pense que si nous avions fait le nécessaire avant pour que je puisse la former, je n’aurais pas été en colère. Nous n’avons pas fait que ce que nous aurions dû faire pour que la personne qui va prendre la relève le fasse de façon “confortable”.

    Quelle évolution avez-vous constaté en vingt ans d’affaires au tribunal ?
    Les désignations ont été de plus en plus nombreuses. Non pas parce qu’il y a de plus en plus de violences ou de viols mais parce que les enfants, maintenant, divulguent plus souvent qu’auparavant où c’était tabu. Les mamans de certaines victimes n’ont jamais pu dire qu’elles ont été victimes de viols parce que c’était interdit, qu’il ne fallait pas en parler.

    Le nombre a augmenté mais est-ce que, selon vous, les cas sont plus graves ?
    Oui, pas les cas de viols, de maltraitance physique ou d’agressions sexuelles, mais les mamans qui se font assassiner par un père alcoolique, j’en ai de plus en plus. La violence a augmenté dans sa puissance pour aller maintenant jusqu’au meurtre, alors qu’avant, il n’y en avait pas autant.

    À la vue de cette situation, il aurait donc fallu mieux assurer votre remplacement ?
    Oui, cela fait deux ans que je demande à former une ou plusieurs personnes parce qu’il en faudrait au moins deux.

    Qu’allez-vous faire de votre retraite ?
    Je suis conseillère municipale déléguée à la mairie de Arue et je suis en charge du social donc je reste un peu dans ce domaine, mais un peu plus large car j’ai demandé à m’occuper aussi des matahiapo. Il y a un gros projet pour faire un centre d’accueil de jour pour les personnes âgées, je suis chargée de le mettre en place. Et puis j’ai des petits-enfants et arrière-petits-enfants. Je vais m’en occuper un petit peu plus. Je me suis occupée des autres pendant trente ans, maintenant, je vais prendre un peu plus soin de moi.  

    Propos recueillis
    par Florent Collet

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