Les communes se mobilisent pour préserver le lagon

    mardi 6 octobre 2015

    Sur les marchés ou au bord des routes, il n’est pas rare de voir de tout petits poissons proposés à la vente, au mépris de la reproduction des espèces. Aucune réglementation territoriale n’existe aujourd’hui sur la taille des poissons marins capturés, vendus ou consommés en Polynésie française.  Soucieuses de la préservation de la ressource, certaines communes agissent
    donc à leur échelle, comme Punaauia qui tente de mettre en place une zone de pêche réglementée.

    “Une remarque est arrivée aux oreilles du maire, à propos de trop petits poissons vendus au marché…” Lors du dernier conseil municipal de Papeete, les élus de la capitale ont brièvement abordé la question de la réglementation des pêches. Le dimanche matin, au marché Mapuru a Paraita, des rougets de cinq centimètres de long, pêchés dans le lagon, abonderaient parfois les étals. “Aux pêcheurs de Tautira, je leur ai dit que ces petits poissons-là ne sont pas acceptés. Des rougets comme ça, tavana, ça ne se fait pas. C’est des bébés !”, s’émouvait alors Agnès Champs, l’élue en charge du marché de Papeete.
    Quelques jours plus tard, désignant son propre étal, une vendeuse le reconnaissait : “J’ai travaillé en Nouvelle-Calédonie, et l’on n’avait pas le droit de vendre des poissons de cette taille-là. Mais ici, c’est légal…”
    En effet, en Polynésie française, seules sont réglementées la taille du nato, une perche de rivière, et celles de certains mollusques et crustacés comme les langoustes ou les varo (lire ci-dessous), “convoités du fait de leur valeur commerciale”, explique Arsène Stein, à la tête de la direction des ressources marines et minières (DRMM).
    “Mais pour toutes les espèces marines de poissons, il n’y a actuellement pas de limite réglementaire”, précise le directeur.
    Certaines techniques de pêche sont interdites et les filets ont en principe des mailles de quatre centimètres au minimum (lire ci-dessous) pour laisser s’échapper les plus petits poissons. Mais sur le papier, rien n’interdit de commercialiser un rouget, qu’il mesure 3 ou 20 centimètres.

    “Il y a d’autres sujets plus brûlants”

    “C’est insensé ! C’est choquant !”, s’insurge Agnès Champs, qui ne sait plus comment faire pour responsabiliser les pêcheurs qui invoquent souvent la nécessité économique. “J’ai vu des bébés de 5 centimètres !, répète-t-elle. C’est contre l’éthique, je leur dis qu’il faut penser au futur, parce que s’ils les prennent trop petits, il n’y aura plus de reproduction…”
    Pour l’heure, “je les menace verbalement, mais on n’a encore jamais pu leur interdire de vendre leur marchandise ici”, regrette-t-elle, espérant qu’un décret municipal pourrait modifier le règlement intérieur du marché afin de supprimer l’agrément des vendeurs peu scrupuleux.
    La capitale n’est évidemment pas la seule concernée. À défaut de normes territoriales, Moorea et Fakarava ont ainsi adopté des plans de gestion de l’espace maritime (PGEM), tandis que d’autres communes de Tahiti pilotent déjà ou tentent de mettre en place des zones de pêche réglementées (ZPR), à leur échelle (lire ci-contre).
    “Ça relève aussi de la morale des pêcheurs…”, estime Arsène Stein, à la DRMM, bien conscient de la limite d’un tel système.
    “Il y a eu des tentatives de réglementation, assure-t-il. À notre niveau, on a plusieurs projets dans nos tiroirs. Les pêcheurs qui conservent une éthique y sont d’ailleurs favorables, car ils voient bien les abus de ceux qui profitent du vide juridique. De plus en plus de gens sont sensibles à cette question, je pense donc que ce serait assez facile à faire passer au niveau politique. Mais en deux ans, j’ai eu trois ministres différents, ça ne peut pas aider à la sortie de réformes. Il y a d’autres sujets plus brûlants, comme les aides aux pêcheurs ou la dissolution de Tahiti Nui Rava’ai… On n’a donc pas encore eu l’occasion de le présenter au ministre actuel, mais c’est un dossier que l’on compte développer dans les deux à venir.”
    “D’ici là, se désespère Agnès Champs, on aura terminé de piller le lagon…”
    M.G.

    Poissons marins : aucune limite de taille

    La “protection de certaines espèces animales marines et d’eau douce” est prévue par une délibération du 8 décembre 1988. L’assemblée y interdit la pêche des tritons, des casques, des burgaux et des trocas. La pêche, la commercialisation ou la consommation de moules géantes, de bénitiers, de langoustes, de crabes, de varo, de cigales, de chevrettes et de nato (un poisson de rivière) sont quant à elles autorisées sous réserve de leur taille. “Pour protéger certaines de ces espèces, on a aussi décidé de fermer la pêche plusieurs mois par an”, explique Arsène Stein, à la tête de la direction des ressources marines et minières. En revanche, “pour toutes les espèces de poissons marines, il n’y a actuellement pas de limite réglementaire.”

    Mailles des filets : quatre centimètres minimum

    Pour préserver l’écosystème marin, l’utilisation de certains procédés destructeurs, comme la dynamite, la barre à mine ou les produits chimiques, est interdite pour pêcher.
    La réglementation prévoit aussi, en principe, l’interdiction de la pêche au filet “dont le maillage est inférieur à 40 millimètres”.
    Mais des exceptions, comme la pêche aux ouma, ina’a et ature, expliquent que l’on trouve facilement, dans les commerces, des filets plus serrés.
    “Si d’autres espèces s’y retrouvent piégées, explique Arsène Stein, à la tête de la direction des ressources marines et minières, les pêcheurs devraient, en théorie, les remettre à la mer… Mais…”
    M.G.

    En Polynésie française, il n’existe pas de réglementation sur la taille minimale de capture des poissons (hormis pour les nato, un poisson de rivière et quelques crustacés). Face à l’appauvrissement des ressources lagonaires, certaines îles et communes se prennent en main. Moorea et Fakarava ont ainsi adopté des plans de gestion de l’espace maritime (PGEM) pour préserver leur lagon. À Tahiti, pour faire face aux risques de surexploitation, les services techniques du Pays travaillent à la mise en place de zones de pêche réglementées (ZPR), sous le pilotage des communes au travers d’un dialogue concerté, avec les pêcheurs.
    À ce jour, quatre communes bénéficient de ZPR :

    > À Mahina
    Il existe deux ZPR. La première a été mise en place en 1997 et se situe dans la baie de Muriavai, entre le motu Ana Ana et le motu Martin. Dans cette zone, il est interdit de pratiquer la pêche au filet. La deuxième baptisée Hotu Ora a vu le jour récemment, en mars 2015. Dans cette zone, il est strictement interdit de pêcher (à l’exception des taramea). La commune envisage de créer dans cette zone une aire marine éducative à l’intention des scolaires, un sentier sous-marin et une pépinière de coraux.

    > À Pirae
    Dans la zone de Taaone, la pêche au filet est strictement interdite depuis 2003.

    > À Arue
    La ZPR appelée Matavai a été mise en place en 2007. Elle concerne les baies de Ahutoru, de Honua et de Maivi.
    Dans cette zone, la pêche des ature avec tout type de filets est strictement interdite.
    L’atoll de Tetiaroa, dépendant de la commune de Arue, est également soumis à une réglementation concernant la pêche. Depuis juin 2014, la moitié sud de l’atoll est fermée à la pêche. La moitié nord est libre des activités pêche à l’exception de la pêche au fusil sous-marin de nuit. Et à l’intérieur du lagon, il est interdit de pêcher au filet.

    > À Faa’a
    Dans le souci de repeupler le lagon, une ZPR a été mise en place depuis 2006 dans la zone Moana Nainai, qui inclut la fosse appelée “L’aquarium”.
    Dans cette zone, la pêche est strictement interdite (à l’exception des taramea).
    É.P.

    Punaauia travaille sur sa ZPR

    “Le lagon a beaucoup changé : avant, il n’y avait pas besoin d’aller très loin. On pêchait juste au bord et on trouvait tout ce qu’on voulait et maintenant plus rien.” Voila ce qu’on peut entendre lorsque l’on parle avec les pêcheurs de la commune de Punaauia qui vendent leurs prises sur les bords de route.
    Depuis quelques années, pêcheurs et associations font le même constat alarmant : les ressources du lagon ne cessent de s’appauvrir et le revenu des pêcheurs diminue.
    La commune de Punaauia a donc décidé de prendre les choses en main en travaillant sur la mise en place d’une zone de pêche réglementée (ZPR).
    “Le principe, c’est d’abord d’identifier des zones de pêche géographiques dans le lagon. Et à partir de la réglementation existante, de se focaliser sur des pratiques de pêche, d’en exclure certaines et d’en maintenir d’autre. Certaines pratiques de pêche sont déjà interdites dans la réglementation, on ne va pas faire de rappel là-dessus, mais on va être encore plus restrictif, par exemple en autorisant la pêche sous-marine de jour et pas de nuit, pour éviter comme on dit dans le jargon le massacre…”, explique Heinui Tepahauaitaipari, du service du développement durable et économique (SDE) de la mairie.
    Depuis avril 2013, de nombreux échanges entre les pêcheurs et la commune ont eu lieu.
    Plus d’une soixantaine de pêcheurs ont ainsi participé aux différentes réunions de concertation, afin d’identifier les pratiques à maintenir et celles à interdire…
    “De prime à bord, la mise en place d’une ZPR n’est pas forcément bien acceptée, mais lorsqu’on commence à expliquer, qu’il s’agit de pérenniser la ressource, les pêcheurs comprennent. On n’est pas là pour interdire la pêche, on est là pour interdire les mauvaises pratiques et les pratiques abusives”, affirme HeinuiTepahauaitaipari.
    Malheureusement, la mise en place d’une réglementation est un processus qui prend du temps, car il faut récolter l’avis de tout le monde, les avis divergent, il faut trouver des consensus… “On lance des concertations dans une démarche participative et on ne réussit pas à avoir tout le monde”, se plaint HeinuiTepahauaitaipari.
    “C’est compliqué de faire venir les pêcheurs aux réunions. Beaucoup ne viennent pas et quand tu leur expliques qu’il va y avoir une réglementation, ils râlent… Mais c’est pour ça qu’on leur dit de venir aux réunions, parce que ce sont des choses qu’on décide ensemble”, explique Peu Grassman, pêcheur de la commune impliqué dans la mise en place de la ZPR.
    Deux zones de pêche à réglementer ont été identifiées : Nuuroa et Atehi. Une troisième zone est également envisagée, mais elle fait encore l’objet de discussion. Il s’agit de la zone de Tata’a. Ces trois zones représentent 50 % du lagon de Punaauia.
    La commune espère pouvoir finaliser les concertations d’ici la fin de l’année. L’espace lagonaire n’étant pas du ressort communal, c’est le Pays qui devra adopter par arrêté au conseil des ministres, la proposition de réglementation, faite par la commune. 
    É.P.

    Peu Grassman, pêcheur de la commune : “Il faut penser aux générations futures”

    “Ça fait plus d’un an que je participe aux réunions. J’ai déjà dû en faire huit, je crois.
    Quand on va pêcher c’est plus comme avant, alors je crois qu’il est préférable de réglementer les zones de pêche. Il faut conserver un peu de poissons pour ceux qui viennent après nous, pour nos jeunes, pour nos enfants. Il faut penser aux générations futures. Beaucoup de pêcheurs aujourd’hui prennent n’importe quoi dans le lagon. Le plus gros problème, c’est la pêche au filet et la taille des filets ; du coup, ils pêchent des poissons de toute petite taille.
    Il faut faire quelque chose. Moi, je suis à la retraite, mais je ne gagne pas assez pour nourrir mon foyer. Alors je travaille le bois et je pêche pour arrondir les fins de mois. Après, je vends mes produits sur le bord de la route. Mais je pense à tous ceux qui vivent uniquement de la pêche. Cette réglementation n’est pas évidente pour eux, mais comment ils vont nourrir leur foyer s’il y a plus de poissons dans le lagon.”

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