Lunel cherche des réponses au départ d’une vingtaine de jeunes en Syrie

jeudi 22 janvier 2015

Lunel, commune de l’Hérault de 26 000 habitants, n’en finit pas de s’interroger sur les raisons qui ont poussé une vingtaine de jeunes à partir pour la Syrie où six d’entre eux, âgés de 18 ans à 30 ans, sont morts depuis octobre.
« Quand vous avez une vingtaine de jeunes qui partent, six qui meurent et des filles qu’on ne reverra jamais, il y a un problème. Il faut nommer ce problème, c’est notre responsabilité de le dire », affirme à l’AFP le conseiller municipal d’opposition, Philippe Moissonnier (PS).
« C’est une génération qui s’est radicalisée parce qu’il y a de la rancœur. La marche de 1983 (pour l’égalité et contre le racisme, ndlr), ils y ont cru. Ils ont ressenti une profonde injustice de ne pas trouver de place dans la société française et se sont rabattus vers d’autres modèles », analyse-t-il. 
« Les jeunes sont complètement à la dérive : ils sont nés en France avec une origine maghrébine. On n’a pas su leur dire : ‘le drapeau bleu blanc rouge, il est à toi’. Ils partent trouver une patrie qui les accueille, ils (les recruteurs, ndlr) ont le discours qui les récupère », renchérit Pascal Gomez, acteur associatif. 
Parmi les six victimes, tous n’étaient pourtant pas désœuvrés : l’un était étudiant en informatique, un autre maçon et un troisième gérant d’un café.
Animateur sportif à Lunel depuis vingt-cinq ans, Tahar Akermi, connaissait la bande de copains qui a rejoint la Syrie entre octobre 2013 et l’été 2014, dont certains avec femmes et enfants.
« Ils se sont fait rouler. On leur a promis un monde meilleur, on a joué sur le côté humanitaire. On leur a fait croire qu’ils allaient aider leurs frères et si nécessaire, les défendre. La plupart ont été surpris qu’on leur donne une kalachnikov », croit-il savoir. 
L’entourage des défunts refuse de s’exprimer. Leur mort a été accueillie avec un chagrin mâtiné de fierté par certains de leurs proches, explique un Lunellois, qui raconte, sous couvert d’anonymat, comment un père a reçu avec orgueil les condoléances pour son fils « mort en martyr ».  
Lors des premiers décès, Tahar Akermi avait été déconcerté par la réaction d’une dizaine de garçons de 10-12 ans s’exclamant : « c’étaient des héros, (ils) avaient du courage ! ». 
« Le jeune n’a pas d’interlocuteur, c’est-à-dire quelqu’un qui a d’autres repères dans la société et qui puisse donner un point de vue différent », regrette cet animateur. 
Pour le maire, Claude Arnaud (DVD), le taux de chômage, qui atteint 20% à Lunel, classée en zone de sécurité prioritaire, est bien la principale cause des départs en Syrie. La mairie a lancé une concertation des professionnels qui travaillent avec la jeunesse pour recueillir des informations et les « intégrer dans le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) et le Contrat de ville, deux piliers qu’on va utiliser pour traiter le problème localement », selon Pierre Soujol, premier adjoint.  La municipalité compte également sur l’aménagement d’une zone commerciale pourvoyeuse d’emplois non qualifiés. 

AFP

 

Jihadiste : un profil devenu très divers

Le profil des jeunes tentés en Europe de répondre à l’appel du jihad, en Syrie ou chez eux, s’est élargi et touche désormais toute une classe d’âge, bien au-delà des clichés sur les quartiers difficiles, selon des spécialistes. 
« Pendant des années le discours intégriste a visé des jeunes fragiles, en perte de repères », explique à l’AFP l’anthropologue Dounia Bouzar, du Centre de Prévention des Dérives Sectaires liées à l’Islam, auteur notamment de « Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer » (Éditions L’atelier). « Familles décomposées, père déchu, alcoolique, incarcéré, violent ou drogué. C’étaient des jeunes faciles à embrigader, c’était le profil traditionnel. »
« Mais on s’est aperçu au cours des derniers mois que les intégristes ont modifié leurs discours. Ils proposent désormais diverses motivations. Grâce à internet, ils proposent plusieurs types de rêves, d’utopies. Ils parviennent à toucher des jeunes qui ont un avenir social, qui peuvent être en deuxième année de Science Politiques ou en Médecine. Des jeunes issus de familles stables, aimantes, de classes moyennes. Des enfants de professeurs, de fonctionnaires, de médecins, d’avocats », ajoute-t-elle.
Des repentis qui ont fait des études supérieures « nous écrivent pour nous dire comment ils ont failli basculer (…) Ca n’a rien à voir avec l’immigration. La fille d’un grand médecin parisien est tombée dans leurs filets. Ce serait tellement facile si ce n’était qu’un phénomène social ».
Si les auteurs des récentes attaques à Paris, contre le journal Charlie Hebdo ou le magasin casher, avaient des profils plus attendus, avec des passages en prison et des difficultés socio-économiques, la liste des apprentis-jihadistes partis grossir les rangs du groupe Etat islamique inclut des jeunes gens apparemment bien intégrés, avec des emplois ou engagés dans des études.
 
Pour l’expert Thomas Hegghammer, directeur de recherches sur le terrorisme à l’Etablissement norvégien de recherches sur la défense (FFI) à Oslo, il est désormais certain que les autorités « ne parviendront sans doute jamais à dresser le profil pertinent du terroriste. Il n’y a bien entendu pas de profil-type. C’est désormais un large groupe humain, et ils sont tous différents ».
 « Certains sont attirés par l’action, d’autres cherchent des réponses simples à leurs questions, d’autres apprécient cette sous-culture ou cherchent à devenir membres d’une communauté », ajoute-t-il. « Mais il faut remarquer que certaines caractéristiques sont sur-représentées. Par exemple il apparaît que dans l’ensemble ils se situent sous la moyenne en matière socio-économique ».
 
Pour le chercheur Olivier Roy, fin connaisseur de l’islam radical, auteur notamment de « En quête de l’Orient perdu » (Editions Seuil), il faut moins chercher les réponses à l’engouement pour le jihad de centaines de jeunes Européens dans la religion, qu’ils maîtrisent peu ou pas, que dans un mouvement générationnel.
« Lorsque vous êtes un jeune anti-système », confiait-il récemment au journal français L’Opinion, « entre quoi avez-vous le choix ? (…) L’écologie dure, avec leurs textes illisibles et prétentieux (d’étudiants en lettres) boutonneux, ou le jihad. Avec Daesh, vous êtes sûrs de faire la Une des médias et de plaire aux filles, comme Che Guevara. »

AFP
 

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