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Makatea – Une enquête publique aura lieu

lundi 24 juillet 2017

makatea

Jeudi dernier, une délégation gouvernementale s’est rendue à Makatea pour évaluer sur le terrain la situation de l’île et mieux comprendre le projet que propose la société Avenir Makatea. (© Photo : Élénore Pelletier)

 

Jeudi dernier, une délégation gouvernementale s’est rendue à Makatea pour évaluer, sur le terrain, la situation de l’île et mieux comprendre le projet proposé par la société Avenir Makatea. Sur place, les avis sont très partagés. Des habitants y voient un avenir pour leurs enfants, d’autres craignent une nouvelle catastrophe environnementale. Édouard Fritch a annoncé qu’il lancerait une enquête publique d’ici un mois, afin de prendre position sur le projet d’ici la fin de l’année.

“Une enquête publique aura lieu et j’espère pouvoir la lancer d’ici un mois. Il est temps que l’on couche sur le papier les éléments ‘pour’ et les éléments ‘contre’ de ce projet, de façon à prendre la bonne décision”, a déclaré le président du Pays, Édouard Fritch, suite à sa rencontre avec le conseil municipal de Rangiroa, les habitants de Makatea et Colin Randall, investisseur australien qui, depuis huit ans maintenant, fait des pieds et des mains pour obtenir l’autorisation d’exploiter le phosphate sur une partie de Makatea, aux Tuamotu.

Jeudi dernier, une délégation gouvernementale composée du président de la Polynésie française, de quatre ministres – Luc Faatau, Tearii Alpha, Tea Frogier et Nicole Bouteau – et de plusieurs techniciens a embarqué à bord du navire administratif Tahiti Nui, pour évaluer sur le terrain la situation de l’île et mieux comprendre ce qui oppose les uns et les autres dans le projet tout aussi pharaonesque que polémique que propose la société Avenir Makatea.  
La presse locale, avertie de ce départ, a pu s’inviter à bord de l’embarcation et participer à l’expédition.

 

“Plus de réhabilitation que d’exploitation”

 

Après neuf heures passées en mer, la délégation a mis pied à Makatea, vendredi dernier, aux alentours de 6 heures. Un petit déjeuner copieux est servi chez le maire de Makatea, Julien Mai, partisan du projet, puis Colin Randall est entré en scène et a exposé en personne son projet, plan et schéma à l’appui.

L’homme d’affaires de 70 ans, à l’allure débonnaire et attifé d’une chemise blanche à l’effigie de sa société, a un discours bien huilé. Pour parler de son projet, il parle plus de “réhabilitation que d’exploitation”.
L’Australien promet également de louer, aux propriétaires de terre, les terrains situés dans la zone d’exploitation à raison de 60 000 F l’hectare par an et ce pendant trente ans ; mais aussi de verser à la population un pourcentage sur chaque tonne de phosphate prélevé, d’embaucher des jeunes.

L’après-midi, une réunion publique est organisée sous le préau de l’école. Alors qu’une femme, d’une quarantaine d’années en short turquoise, explique son refus du projet, elle est coupée par le maire de Rangiroa, Teina Maraeura, très incisif à son égard, décourageant les autres opposants de s’exprimer.

Fin de journée. Édouard Fritch a expliqué y voir plus clair. “On a une opportunité extraordinaire, il faut y réfléchir. Au fond de moi-même, j’ai envie que Makatea reprenne de la vie, qu’elle revienne dans nos mémoires, qu’elle soit une île qui vive comme les autres, mais pas comme une île où il y a 80 bonshommes qui, tous les jours, se posent des questions sur leur avenir.”
Après l’enquête publique, le gouvernement devra se positionner d’ici la fin de l’année, délai donné par l’investisseur australien pour continuer ou mettre fin à ce projet polémique.

 

Élénore Pelletier

 

 

Une population divisée

Pour certains habitants de Makatea, le projet de la société Avenir Makatea est “une aubaine à saisir” : l’opportunité d’en finir avec ce sol aux allures de gruyère et de retrouver des terrains plats “constructibles”.
Pour d’autres, “tout ça, c’est de la poudre aux yeux”. Traumatisés par les conséquences de la première exploitation, ils ne veulent pas voir se reproduire une nouvelle catastrophe environnementale. Ils craignent qu’une nouvelle mise à nu des sols, avec des technologies nettement plus efficaces (excavateurs et bulldozers) que par le passé (pelles et brouettes), soit, cette fois,  fatale à Makatea.

Ils voient aussi dans ce projet beaucoup d’incohérences. Les annonces de la société australienne changent régulièrement. “Au départ, ils disaient qu’ils creuseraient jusqu’à 30 mètres. Ensuite, ils ont parlé de 10 mètres, maintenant, ils n’iraient pas à plus de six mètres. Ça change tout le temps. Quant à la durée d’exploitation, c’est pareil. Elle devait durer quinze-seize ans, maintenant ils parlent de trente ans. Sur quoi peut-on se baser ? Les éléments changent tout le temps. On n’a pas confiance. Ils veulent nous vendre du rêve, mais qui dit qu’ils tiendront leur promesse ?”, s’interroge une partie de la population.
Pour elle, c’est une fois encore s’attaquer à son paradis, son atoll aux spécificités uniques au monde. Elle a peur de voir partir à tout jamais son rupe (pigeon gris), ses tortues, de voir mourir ses plantes endémiques, de voir sa nappe phréatique polluer et de perdre à tout jamais l’identité de son île.

Tandis que certains jeunes expliquent “vouloir du travail, mais pas casser leur île”, d’autres y voient au contraire “une opportunité de gagner de l’argent, de voyager, d’avoir une vie comme sur les autres îles, comme à Tahiti…”

Sur place, l’ambiance a semblé pacifiste, tout du moins lors du déplacement gouvernemental. Les opposants au projet ont brandi des pancartes bricolées tout en souriant, ukulele à la main, lors du passage des pick-up qui transportaient la délégation d’un point à l’autre de l’île à la découverte de sa structure, de sa richesse et de son histoire.

 

 

 

Makatea, l’île oubliée à nouveau sous le feu des projecteurs

“Makatea, ça se mérite !” Pas de piste d’atterrissage sur cette île des Tuamotu. On s’y rend en bateau. Neuf heures de navigation depuis Papeete, six, depuis Rangiroa. Le Maris-Stella fait le voyage deux fois par mois, entre Papeete et Makatea avec, à son bord, de quoi ravitailler l’île et quelques passagers. À l’approche des côtes, le spectacle est là. Des falaises abruptes qui s’élèvent telles des reines au milieu de l’immensité de l’océan. En contrebas des cocotiers qui se dressent tels des gardiens qui veillent sur leur paradis et d’immenses plages de sable blanc. On en prend plein les yeux (en photo ci-contre).
Mais là encore, le voyage n’est pas terminé. L’ancien quai n’a pas résisté aux années de houle. Il faut monter à bord d’une baleinière et se frayer un passage parmi ce qu’il en reste : d’énormes blocs de bétons dispersés, vestiges d’un temps révolu.

Ce temps où l’île vivait au rythme de l’exploitation du phosphate : 3 000 habitants, deux cinémas, un hôpital, un terrain de tennis, un de basket, des dortoirs pour les travailleurs, des villas avec piscine pour les commandants de la mine, un train à vapeur, … C’était au début du siècle précédent.

“Makatea a été la porte d’entrée de la Polynésie dans le monde du travail. C’est ici que les Polynésiens ont découvert le salariat”, a rappelé le président de la Polynésie française, lors de sa venue sur l’île. Makatea au top de la modernité, Makatea qui a vu des milliers d’étrangers travailler sur ces terres, Makatea connue à travers le monde puis, du jour au lendemain, passée aux oubliettes.
Aujourd’hui, l’île ne compte plus qu’une cinquantaine de personnes qui vivent du coprah, de la chasse au kaveu (crabe des cocotiers), de la pêche, de l’agriculture et de l’apiculture…
Les  cinquante années d’exploitation du phosphate ont laissé des traces : sur la seule route (ci-dessous) qui mène au village et au pot hole, on découvre des locomotives rouillées, des kilomètres de rails, des châteaux d’eau qui résistent malgré la nature qui les grignote.

En s’enfonçant dans la végétation, on découvre des ateliers aux toitures à moitié effondrées, des wagonnets servant à transporter le phosphate, des machines qui pour l’époque étaient très modernes.
Aujourd’hui, la nature reprend ses droits, le paysage a des allures de Jurassic Park. Mais très facilement, on devine, grâce aux vestiges, ce qu’a pu être l’activité de la mine à cette époque.
Les silos, en bien mauvais état mais toujours en place, contiendraient encore du phosphate, près de 30 000 T, selon des spécialistes, soit l’équivalent de plusieurs milliards de francs.
Mais surtout, l’exploitation du phosphate a laissé des trous béants pouvant aller parfois jusqu’à 30 mètres, des cicatrices dans un paysage devenu hostile et inexploitable.

Et c’est là que l’Australien Colin Randall entre en jeu avec son projet d’exploitation qu’il appelle “projet de réhabilitation”, qui met à nouveau l’île oubliée sous le feu des projecteurs.
Pour Édouard Fritch et son gouvernement, ce projet est une aubaine pour Makatea. “Cette terre n’est plus faite pour les hommes, mais pour les tupa. Il faut changer cela”, a-t-il déclaré à la population lors de la réunion publique.

 

 

 

 

La question de l’environnement

Si peu à peu, Colin Randall semble remporter l’adhésion de la population, qui voit dans son projet “un véritable avenir pour leurs enfants, qui, aujourd’hui, vivotent de la pêche et d’un peu de coprah”, la question de l’impact environnemental reste encore en suspens.

Sur l’île, plusieurs espèces animales et végétales endémiques ont été observées. Les études menées par le bureau d’étude Pae tai-Pae uta n’ont pas permis de dénombrer leur population, ni de géolocaliser les nids des oiseaux endémiques de l’île.

La conseillère technique du ministère de l’environnement a d’ailleurs fait remarquer qu’il manquait encore des éléments dans le dossier d’impact environnemental exigé par le gouvernement et que sans eux, il ne serait pas possible d’ouvrir l’enquête publique.

Pour le bureau d’études, “même si impact il y a, la nature devrait pouvoir reprendre le dessus après l’exploitation, comme elle l’a fait suite à la première extraction. D’autant plus que l’extraction de phosphate sera faite zone par zone, ce qui permettra à la zone exploitée de reprendre le dessus”.
Des suppositions contestées par de nombreuses associations de protection de l’environnement.
Il préconise aussi d’établir une limite entre la zone exploitée et le reste de l’île, pour protéger notamment la forêt primaire.

Quant à la nappe phréatique, Avenir Makatea s’engage à ne pas la polluer.
“Nous veillerons à établir un cahier des charges pour s’assurer de cela”, a expliqué le bureau d’étude.
Quant à la réhabilitation de l’île, sa faisabilité est très controversée. Plusieurs scientifiques qui ont étudié la question ont exprimé leur scepticisme à travers des courriers envoyés au gouvernement.
Pour eux, le projet de réhabilitation tel qu’énoncé relève tout droit du “domaine de la science-fiction”.

“On ne peut recréer un écosystème après une dévastation, en épendant du compost et en replantant des espèces locales”, affirme le naturaliste Michel Huet. “Affirmer que l’île sera réhabilitée et retrouvera un aspect et un état proche relève d’une fumisterie pour ne pas dire d’une escroquerie”, renchérit Lucien Montaggioni, professeur de géologie sédimentaire. Ces propos sont partagés par d’autres ingénieurs environnementaux et géologues de l’Hexagone.

Pour les partisans du projet, “la catastrophe écologique a déjà eu lieu à l’époque”. “Le combat aujourd’hui, c’est de préserver la forêt primaire et d’éviter que les espèces envahissantes, déjà présentes sur l’île, ne viennent perturber la zone de lisière. Alors autant tenter de récupérer des terrains plats et donc constructibles même si l’on ne retrouve pas l’écosystème d’origine.”

 

 

Élénore Pelletier

 

Retrouvez l’intégralité de notre dossier dans votre journal du 24 juillet 2017 ou en version numérique.

 

Orianne Obrize
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