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Médecine traditionnelle intégrative : quand science et tradition se comprennent

mercredi 30 mai 2018

groupe Taote credit CJBLe tout premier séminaire en médecine traditionnelle intégrative s’est déroulé, le week-end dernier, au Fare Hape de la vallée de la Papenoo. Une rencontre particulière, entre deux mondes, celui de la médecine moderne, occidentale et scientifique, et celui de la médecine traditionnelle, ancestrale, transmise de génération en génération. Deux médecines qui, loin de s’opposer, ont décidé de se rencontrer, de se connecter, durant trois jours, pour un futur commun.

Cette initiative, portée par le Centre hospitalier de la Polynésie française (CHPF) et par deux associations, le Réseau polynésien des maladies respiratoires (Repmar), présidée par Éric Parrat, pneumologue, et par Haururu, présidée par Léone Tuira, vise à développer la prise en charge globale des patients hospitalisés ou suivis en consultation à l’hôpital en élargissant les interactions avec les tradipraticiens, dans le but d’une éventuelle introduction raisonnée de leurs techniques dans le cadre hospitalier.

Par ce séminaire, agrémentés d’ateliers de travail, de conférences débat et d’expérimentations individuelles, il s’agissait de transmettre les fondements de la culture polynésienne aux participants, de les initier à une méthode d’intégration culture et santé en Polynésie et d’établir un lien entre les professionnels de santé et les tradi-praticiens, tout en assurant l’échange et la transmission bilatérale des savoirs.

 

Une rencontre riche en enseignements

 

Une cinquantaine de professionnels de santé — médecins, spécialistes, infirmiers, aides-soignants, sage-femme, kinésithérapeutes, psychologues et diététiciens — du CHPF ont accepté de travailler en symbiose avec six tradi-praticiens polynésiens, eux-mêmes disposés à échanger sur leur pratique, le temps d’un week-end.

Cette rencontre a été riche en enseignements pour tous grâce à une immersion totale des soignants au sein de la culture polynésienne. En effet, durant trois jours et deux nuits, les professionnels de santé se sont retrouvés au fin fond de la vallée de la Papenoo, où ils ont élu domicile. Ils ont pu participer à des conférences-débat sur différents thèmes, comme le cycle des étoiles, ont été guidés jusqu’au marae, ont été conduits au jardin des plantes médicinales

Les vertus thérapeutiques de certaines d’entre elles, ainsi que leur utilisation, leurs mythes, leurs légendes, leur ont été enseignés par des tradi-praticiens bienveillants, peu avares de leur savoir.

Grâce à des ateliers interactifs, les médecins intéressés ont pu découvrir certaines préparations et applications de ra’au tahiti dans le domaine du petit soin.

Même la dimension culturelle chamanique de la médecine traditionnelle en Polynésie et le concept de médecine intégrative ont été abordés, tout comme les massages et leurs applications pratiques au domaine des soins de support ont pu être testés et expérimentés par les professionnels de santé.

 

Un savoir “qu’il ne faut pas négliger”

 

L’expérience a été dense et intense pour l’ensemble des protagonistes. Un grand nombre de professionnels de santé avaient du mal à mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu, compris, ressenti et expérimenté. D’autres, au contraire, étaient plus causants, comme Françoise, pédiatre au CHPF.

En tant que soignant, on voit des souffrances que l’on sait parfaitement soigner mais, par moment, on a le sentiment qu’il faut comprendre profondément l’autre pour pouvoir l’aider. Je pense que cette rencontre m’a permis de comprendre que si l’on reste uniquement sur ses références, on peut passer à côté de son patient.

Nous avons des techniques qu’il ne faut pas oublier. On ne peut pas tout traiter par la médecine traditionnelle mais ils ont un savoir qu’il ne faut pas négliger. Je pense, par exemple, que les tradi-praticiens règlent beaucoup mieux que nous les problèmes de dos, que l’on va soigner par le biais de médicaments, alors que leurs massages sont exceptionnels sur le mieux-être de la personne.”

Pour le chirurgien viscéral Stéphane Leroux, l’intérêt de ce séminaire a été de s’informer, de s’intéresser à ce que ces patients venaient chercher et trouver auprès des tahua.

En tant que médecin, lorsqu’un de nos patients à une grave pathologie, comme un cancer, on ne peut pas se permettre de le perdre, car la maladie, elle continue d’avancer. Donc dans leur intérêt, il est essentiel qu’il y ait une confiance mutuelle et qu’en tant que médecin, je puisse savoir quel ra’au son tradi-praticien lui conseille et s’il est compatible avec le traitement que je vais lui prescrire, ou si nous pourrions envisager d’autres soins traditionnels en complément, toujours dans le but de le soigner, le soulager et l’accompagner.”

Pour marquer cette rencontre et l’inscrire dans la durée, une convention tripartite a été signée entre le CHPF, représenté par son directeur, René Caillet, le Repmar, représenté par son président, Éric parrat, et l’association Haururu et sa présidente, Leone Tuira.

Jen. R.

 

 

 

L’ouverture qui va permettre aux patients comme aux médecins de se parler”

Jacques Raynal, ministre de la Santé

 

Que retenez-vous de cette première rencontre ?

C’est une grande avancée puisque c’est la rencontre entre la médecine moderne et des personnes apporteuses de traditions thérapeutiques. Pour ma part, cette rencontre est positive car si je me fie à mon expérience passée en Polynésie, il y a toujours eu un climat assez délétère, voire une mésentente sourde entre ce que nous pourrions qualifier de médecine traditionnelle et la médecine classique.

Donc que l’on arrive à réunir, dans une entité associative, des gens de milieux différents qui veulent parler le même langage, celui d’un mieux-être pour la population, c’est très bien. C’est une avancée par rapport à tout ce qui s’est passé avant, dans la mesure où tout le monde est bien d’accord pour respecter à la fois l’un et l’autre.

 

Pour certains participants, cette rencontre est qualifiée de naissance, d’accouchement. Peut-on parler d’une troisième médecine ?

C’est un acte fondateur, une promesse d’avenir. Maintenant, c’est aux acteurs eux-mêmes de dire quel sera cet avenir, comment perpétrer cette entente qui a eu lieu au cours de ces trois jours de discussions, d’expériences, d’expérimentations, qui a été un enrichissement personnel à la fois pour les médecins et les tradi-praticiens.

Je pense que c’est un premier pas important qui s’est matérialisé de deux façons : la première par l’organisation de ce symposium, en quelque sorte, et la deuxième par la convention écrite, qui met en rapport à la fois la médecine moderne et la médecine traditionnelle au sein de l’hôpital.

 

Quel rôle le ministère de la santé a-t-il à jouer dans l’évolution de cette entente ?

Le ministère de la Santé ne doit pas être celui qui dit ce qu’il faut faire. Il faut que cela vienne de la base, et c’est justement ce qui s’est passé. C’est pourquoi c’est très intéressant. Je fais confiance aux acteurs pour qu’ils persistent dans cette voie.

En ce qui concerne le ministère de la Santé, le rôle sera de rester vigilant sur l’absence de dévoiement qui pourrait éventuellement y avoir de la part de l’un ou de l’autre sur une prise d’intérêt particulier qui pourrait exister en la matière.

Mais je n’y crois pas, pour l’instant. Pour connaître une grande partie des acteurs présents aujourd’hui, il n’y a aucune réticence à leur faire confiance. Cependant, c’est le rôle de celui qui est un peu au-dessus de la mêlée, en l’occurrence le ministère de la Santé, de rester vigilant.

 

En tant que médecin moderniste, quel regard purement médical portez-vous sur cette alliance ?

Si je reprends mon œil de médecin, je suis heureux que l’on aboutisse à un dialogue car tous les médecins conventionnels le savent : une fraction importante de la population qui les consulte en cas de pathologie, de maladie, est souvent amenée à utiliser des pratiques traditionnelles. Sauf que, comme il ne faut fâcher ni l’un ni l’autre, on le cache, on ne le dit pas.

 

Donc c’est un peu l’ouverture qui va permettre aux patients comme aux médecins de se parler et de dire : Je me fais masser, je prends tel ra’au. Pensez-vous que je

peux le faire ?”.

Et si on arrive à codifier un petit peu, et non pas à réglementer, mais à mettre sur papier les choses que l’on peut faire et ce que l’on ne doit pas, je pense qu’il y aura beaucoup moins de cachotteries entre le médecin moderne et le patient, et une plus grande confiance, mutuelle, qui permettra d’améliorer la qualité des soins.

photo 1 raynal

 

 

Je tends les mains pour que les ingrédients me soient donnés”

Gontran Haapa, tradi-praticien, masseur magnétiseur

 

Depuis mes 12 ans, je me sens protégé, accompagné, comme si on veillait sur moi. Un jour, j’ai voulu comprendre ce ressenti. C’est comme ça que j’ai reçu un message par flash de l’un de mes ancêtres, qui me disait de me rendre au marae. J’y suis allé, j’ai commencé à parler, et quand j’ai commencé à fermer les yeux, j’ai vu le umete devant moi. Je ne comprenais pas encore. Je me suis dit : ‘À quoi ça sert ?’. Et l’on m’a dit : ‘Plonge en toi’.

Depuis, j’ai rencontré des personnes, des personnalités et le umete était là. En me demandant ce que cet objet faisait là, j’ai compris que je devais y mettre l’énergie du ra’au, le mana du ra’au. Je tends alors les mains pour que les ingrédients me soient donnés. Je prends alors l’énergie de l’eau, j’ai besoin de l’air, du sel, de l’énergie de la mer, de la Terre, de l’univers. Tout ce qui m’est donné pour la personne, cette énergie, va la soigner. Voici la pratique de Gontrand.”

 

 

Les pieds dans l’eau, je me connecte aux éléments”

Jenny Torea, tradi-praticienne, masseuse dans l’eau

 

Chez nous, on n’enseigne pas ; c’est un don. Les aïeux choisissent. On né avec mais on ne pratique pas tout de suite car il faut le temps de comprendre que ceux que tu vois, et qui ne sont plus là, doivent te guider. J’ai accepté ce don à 14 ans qui est très difficile à expliquer. Cela fait mon intérieur, c’est au fond de moi.

Le but est de le transmettre à l’autre par le biais des éléments. Les pieds dans l’eau, je me connecte aux éléments, je ne suis plus moi, je suis tout. Au feeling, ce que je vois, je le fais. Il n’y a pas de méthode, il n’y a pas de temps, je masse, je touche, chacun est différent.

Pour me recharger, j’ai besoin du feu car je brûle de l’intérieur, donc rester connecter à l’eau me refroidit trop. Je suis plutôt quelqu’un qui travaille sur les maux intérieurs pour réparer les maux extérieurs. Ce que j’aime, c’est le bien-être que cela procure aux gens. Pouvoir marier les deux médecines est essentiel parce que l’on peut travailler ensemble, on peut se compléter. Je travaille déjà à l’hôpital, en pneumologie, en soins palliatifs, en oncologie. Et en dehors de l’hôpital, je reçois des gens qui me sont envoyés.”

 

 

Je me sers de sacs de sable chaud”

Octave Barbos, tradi-praticien, masseur avec sable chaud

 

Pour ma part, mon savoir m’a été transmis par ma grand-mère, à l’âge de 18 ans. Suite à un accident grave de scooter qui ne me permettait plus de marcher, elle m’a préparé un bain à base de plantes. Durant trois jours, on m’a porté pour m’y baigner et je me suis remis à marcher.

J’ai alors voulu comprendre ce qu’il s’était passé, ce qu’il y avait dans ce bain, et ma grand-mère a accepté de me transmettre son savoir en me faisant promettre de ne jamais fermer ma porte, peu importe l’heure, à celui qui viendrait. Ce que j’ai fait. Depuis, je masse, je me sers de sacs de sable chaud pour les maux de dos et les maux de ventre, et je confectionne 42 ra’au pour différents maux, qui vont de la toux, à l’otite en passant par les foulures. Tout dépend des malades qui viennent me voir. »

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