Mgr Tepano Jaussen : “Il a fondé l’Église qui est la nôtre aujourd’hui”

    mardi 24 mai 2016

    Une biographie en deux tomes de Monseigneur Tepano Jaussen, le premier vicaire apostolique de Tahiti (de 1848 à 1884), vient de paraître aux éditions Univers Polynésiens. Ces mille pages retracent la vie de celui qui permit à la religion catholique de s’implanter durablement au fenua. Sous le nez des protestants convertis par les Britanniques avant lui, et freiné par le nouveau pouvoir français, il fit construire des paroisses dans les districts de Tahiti, et envoya des missionnaires dans les îles des Tuamotu, restées majoritairement païennes. Colonialisme spirituel ? “Rencontre entre deux cultures”, répond Père Christophe, initiateur de cette publication, qui rend hommage à l’héritage laissé par Mgr Tepano Jaussen.

    Pourquoi ce livre ?
    C’est une page d’Histoire importante, qui tisse un lien étroit entre l’Occident et la Polynésie. Du point de vue religieux, c’est aussi le fondement de notre foi. C’est un témoignage qui rappelle que ce sont des hommes qui ont fondé notre Église catholique d’une façon admirable.

    Vous dites que Mgr Tepano Jaussen était un “visionnaire”. C’est lui qui décida, en 1848, d’installer le siège de l’Église à Papeete. Quel héritage a-t-il laissé ?
    À Tahiti, pratiquement toutes les paroisses se trouvent toujours là où il les a fait construire à l’époque, à l’exception de celle de Mahina, qui a été déplacée, et Sainte-Thérèse et Sainte-Trinité qui ont été construites plus tard, à Taunoa et Pirae.
    Mais au-delà de cet aspect matériel, c’est un homme qui a vraiment fondé l’Église qui est la nôtre aujourd’hui en Polynésie, c’est-à-dire qui s’appuie essentiellement sur des laïcs très engagés.
    Aujourd’hui, les paroisses des îles fonctionnent comme au temps de Jaussen, autour d’un responsable laïc de la communauté, qui vit, travaille et a sa famille sur place, tandis que le prêtre fait des tournées.

    Vous dites également que c’est un “homme de la terre”…
    Effectivement. Il a tout de suite vu l’importance de l’agriculture, notamment aux Tuamotu, où il a fait transporter des cocos depuis Tahiti. Il n’y avait pas de cocoteraie, à l’époque, dans cet archipel, et cette espèce, certes endémique mais en quantité limitée, n’était pas exploitée.
    Et puis, il a laissé un héritage culturel, comme un dictionnaire de grammaire français-tahitien qui est encore très utilisé aujourd’hui.
    Il avait le souci de l’éducation, qu’il a concrétisé lui-même en étant instituteur à Mahina. C’est aussi lui qui a fait venir les religieuses de Saint-Joseph de Cluny et les frères de la Mennais. C’était vraiment un grand bonhomme.

    À son arrivée à Tahiti, le gouverneur lui demande toutefois de ne pas évangéliser la population. Pourquoi ?
    On est dans la période des révolutions en France : les rapports entre l’Église et l’État vont et viennent.
    Et puis, on est ici dans une colonie. Les protestants sont là depuis bien longtemps, et comme toute nouvelle administration qui s’installe, les Français s’appuient sur le maillage existant.
    On demande donc à Jaussen de n’être qu’aumônier de la force navale, pour les militaires catholiques.

    Malgré cela, il décide d’envoyer une mission d’évangélisation aux Tuamotu. En 1870, 80 % de l’archipel est devenu catholique…
    Ne peut-on pas parler de “colonialisme spirituel” qui a détruit une partie de la culture et des croyances locales ?

    À partir du moment où il y a rencontre entre deux cultures, il y a forcément des modifications profondes.
    Mais ça ne s’est jamais fait par la force, dans ce pays, pour une simple raison : l’État n’y était pas favorable.
    Quand les trois missionnaires sont arrivés dans les hauts Gambier, il n’y avait pas d’administration française, ni anglaise. Les gens ont adhéré alors qu’ils n’avaient pas d’armes. C’est pareil quand ils sont partis aux Tuamotu, où les protestants n’étaient pas bien implantés.

    Mais pourquoi tellement tenir à convertir la population ?
    À partir du moment où tu crois que le message qui nous est transmis par le Christ est quelque chose qui nous fait grandir, tu as envie de le partager.
    C’est un mouvement qui retrouve un élan très fort après la Révolution française parce que le clergé a été chassé, persécuté. Puisqu’on n’est plus bien chez nous, un grand mouvement d’évangélisation naît à travers le monde.
    Forcément, le missionnaire européen arrive avec son histoire, ses valeurs culturelles. Mais il ne les a pas imposées par la force.

    À cette époque, le prosélytisme a toutefois créé des conflits entre les protestants, les catholiques et les mormons en Polynésie.
    La foi ne doit-elle pas se vivre personnellement ?

    La foi ne peut pas se vivre personnellement puisque la base chrétienne nous appelle à aimer notre prochain, ce qui suppose de s’ouvrir à l’autre. La foi relève de l’intimité mais aussi de la vie communautaire. Elle a nécessairement un impact sur les autres.
    Après, effectivement, nous avons à la transmettre, à la partager dans le respect de l’autre.
    Et ça, c’est sûr que ce n’est pas toujours évident. L’homme est toujours un peu tenté de s’imposer, mais ce n’est pas ce qui est écrit dans l’Évangile.

    Au final, les protestants, les catholiques et les mormons ont réussi à s’implanter durablement à Tahiti…
    C’est aussi parce que la société polynésienne était en période de mutation profonde. Il y avait une transition, comme à un moment ou à un autre, dans toutes les civilisations. Il y avait d’ailleurs un nouveau mouvement, le culte de Oro, qui se mettait en place.
    Donc on est arrivé au bon moment… C’est comme quand le crabe change de coquille, il est beaucoup plus vulnérable.
    Et puis, c’est vrai, le peuple polynésien est très religieux. La mer, comme le désert, portent à la spiritualité.
    À Napuka, où j’ai vécu, tu comprends qu’un peuple isolé, qui vit dans ces conditions-là, soit plus ouvert à la spiritualité que celui qui vit dans un monde matérialiste et qui a le sentiment de tout maîtriser.

    Propos recueillis par Marie Guitton

    Un ouvrage à plusieurs mains

    Le projet est né l’année dernière, à l’occasion du 200e anniversaire de Monseigneur Tepano Jaussen, le premier vicaire apostolique de Tahiti.
    Né en 1815 à Rocles, en Ardèche, et mort en 1891, en Polynésie, la vie de ce dernier est aujourd’hui à découvrir dans une vaste biographie, écrite il y a près d’un siècle, et qui vient tout juste de paraître aux éditions Univers polynésiens.
    Pendant deux mois, une vingtaine de paroissiens de la cathédrale de Papeete, sollicités par Père Christophe à la fin d’un office, s’est attelée à retranscrire les
    1 200 pages d’un manuscrit écrit par le Père Venance Prat, le neveu du vicaire, au début du siècle dernier, et resté depuis dans la poussière.
    “C’est un compendium de beaucoup d’articles, de courriers, de textes d’époque,
    qui nous donne véritablement l’histoire des cinquante premières années de l’archidiocèse de Papeete”, explique Père Christophe.
    En l’état toutefois, le journal du neveu était impubliable. “Il a fallu le mettre au propre, faire des chapitres…”, explique donc Louis Laplane, qui s’est occupé de la fastidieuse relecture, pendant de longs mois supplémentaires.

    Le résultat en deux tomes, de 500 pages chacun, a été imprimé à Tahiti en mille exemplaires et est en vente au presbytère de la cathédrale, depuis samedi soir.
    “J’espère qu’il aura une résonnance parce que c’est notre histoire, souligne Louis Laplane. Ce sont des hommes vrais, qui ont vécu localement. Ce n’est pas un roman. La plupart des missionnaires sont morts ici. Quand ils partaient, ils partaient pour toujours, et ils étaient volontaires.”

    À à peine 30 ans, c’est Mgr Tepano Jaussen qui a décidé d’installer le siège de l’Église catholique à Papeete, contribuant à l’implantation durable de cette religion au fenua. À l’époque, les protestants étaient pourtant largement majoritaires dans les îles hautes de Polynésie, et l’œcuménisme n’était pas à la mode…
    “La première fois que les catholiques ont voulu s’installer ici à Tahiti, ils se sont fait expulser manu militari par les protestants, par Pritchard, représentant de la couronne britannique et conseiller de la Reine, rappelle Père Christophe. À Anaa, avec les mormons, ça a même fini par la mort d’un gendarme…”

    Séquencée en plusieurs chapitres, c’est finalement l’histoire de la Polynésie, au temps des missionnaires de tous bords, qui est racontée au fil des deux tomes.

    Pratique

    Vie de Monseigneur Tepano Jaussen, Tome 1 et Tome 2

    D’après le manuscrit de Venance Prat, dactylographié par des paroissiens de Papeete, relu par Louis Laplane et monté par Nicolas Gandouin, à l’initiative de Père Christophe.
    Éditions : Univers polynésiens,
    3 500 francs les deux tomes
    (1 000 pages au total)
    En vente au presbytère de la cathédrale

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