Habillage fond de site

Moruroa ouvre quelques portes

vendredi 1 décembre 2017

Le principe de fonctionnement de Telsite 1 et 2.

Le principe de fonctionnement de Telsite 1 et 2.


Mercredi, les forces armées, conformément à leur engagement, ont invité à Moruroa cinq associations. L’occasion de faire le point sur l’avancée du chantier Telsite 2 mais surtout de développer le dialogue avec ces associations, engagées en commission d’information. “Les temps ont changé”, a parfaitement résumé le président de l’association Manu, Robert Luta.

C’est une première. Conformément à l’engagement pris par le commandant supérieur des forces armées en Polynésie française, lors de la dernière commission d’informations auprès des anciens sites d’expérimentations nucléaires du Pacifique, le 21 mars 2017, une présentation in situ de l’état d’avancement du projet Telsite 2 a été organisée mercredi.

Les associations Tamarii Moruroa, Moruroa e tatou, association 193, Manu – Société d’ornithologie de Polynésie et Te Mana O Te Moana, ont toutes répondu présent.

Une première rencontre, in situ, riche d’enseignements, d’informations et de symboles, souhaitée par l’association Tamarii Moruroa et à laquelle La Dépêche de Tahiti a été conviée.

La délégation a pu, au cours de cette journée, visiter la zone aéroportuaire, la plateforme Irène 2 (où se trouve Telsite 2, la base vie temporaire Maeva où séjourne notamment le personnel civil en charge des travaux de Telsite 2 (lire encadrés), la zone Anémone (ancien poste de tir, reconverti en zone de stockage et de réception/émission des données Telsite.

Mais elle a pu aussi discuter avec les représentants des entreprises et du détachement militaire.

“Nous avons assisté à toutes les conversations formelles et informelles entre les forces armées et les associations invitées”, s’est réjoui Robert Luta.

“Et force est de constater que les temps ont changé”, a expliqué le président de l’association Manu, confirmé par les autres invités.

 

Telsite voit et entend tout

 

“Le dialogue est là”, a retenu Michel Arakino, ancien travailleur et désormais victime. “L’équipe des gradés a la facilité d’échanger, il n’y a pas de retenue. On est pratiquement en phase” (lire interview).

Les propos ont été plus nuancés pour le père Auguste de l’association 193 (lire encadré), ce qui ne l’a tout de même pas empêché de bénir le repas qui a été offert à la délégation.

Depuis les années 1980, une surveillance géomécanique est assurée à Moruroa, afin de prévenir les risques identifiés d’effondrement d’un bloc de falaise corallienne.

L’instrumentation, désormais automatisée, chargée de récolter ces données est appelée Telsite. Le système Telsite, opérationnel depuis 1997, repose sur un réseau de capteurs sismiques en surface et en profondeur (disposés dans des puits), pour ce qui concerne le phénomène d’effondrement soudain d’un bloc de falaise.

Concernant le glissement d’une “loupe” (arc en bleu sur la photo aérienne) de volume important (600 millions de m3), le système s’appuie sur un réseau de mesures des mouvements en profondeur (plusieurs centaines de mètres) dans six forages, (deux forages dans chacune des trois zones) inclinés latéraux (extensomètrie), de mesures d’inclinométrie dans un puits vertical, de sismomètres en profondeur (géophones) dans les puits, de sismomètres de surface et des mesures des déplacements en surface (GPS).

Les résultats du suivi géomécanique sont publiés chaque année et rendus publics sur le site Internet du ministère de la Défense, qui les reçoit en temps réel, en même temps que la station géophysique de Pamatai.

Telsite 2 a été lancé en novembre 2013, après des études préliminaires initiées dès 2010. C’est ce chantier qui a été visité mercredi.

De nombreuses questions ont fusé, les réponses ont été “du tac au tac”. Telsite 2 a nécessité des travaux d’infrastructure, de renouvellement de l’instrumentation et des soutiens associés.

Des travaux effectués par du personnel civil, pour la plupart, logé dans une base vie temporaire, Maeva, visitée elle aussi, répondant aux normes environnementales les plus exigeantes. Les travaux ont débuté au 1er semestre 2015 et il est prévu qu’ils soient achevés à l’été 2018, avec la mise en service opérationnel du système Telsite 2.

Ce dernier devrait fonctionner en binôme avec Telsite 1, durant quatre à six mois. Il s’agit d’un matériel de pointe de dernière technologie et les plateformes accueillant les capteurs Telsite 2 sont modernisées.

La principale nouveauté consiste en la transmission des données qui se fait désormais par fibre optique, terrestre et lagonaire, et non plus par voie hertzienne.

Le dernier rapport sur l’année 2016, publié en juin 2017, précise : “Le mouvement reste mesurable, en ralentissement depuis la fin des essais à Moruroa. Les vitesses mesurées restent à des valeurs faibles en absolu et ne montrent pas de changement de tendance en 2016. L’évolution peut être classée au niveau zéro de l’échelle des risques”.

C’est le discours tenu par l’ensemble des militaires, mercredi. Pourvu que ça dure…

 

Christophe Cozette

 

Interviews

Père Auguste, 1er vice-président de l’association 193, première visite à Moruroa : “Le temps nous dira si vraiment il y a une sincérité, au-delà de ce que nous avons vu”

père auguste michel arakino

Père Auguste et Michel Arakino. (© Christophe Cozette)

(Avant la visite)

Que ressentez-vous ?

Ce sont des sentiments très mélangés. Aujour-d’hui, le fait d’aller voir sur place, tout en sachant que ce que nous allons voir, cela doit être le millionième de ce qu’il s’est passé. Maintenant, notre position – à 193 – a toujours été de rencontrer, de comprendre, d’interpeler sur le terrain.

Nous restons les mêmes, sans être naïfs. On a besoin de comprendre, pour expliquer aux gens ce qu’il se passe, d’où l’intérêt de notre présence sur le site. Il faut expliquer les risques d’aujourd’hui, pour les populations des atolls voisins de Moruroa, principalement Tureia. Au-delà de l’aspect technique, il y a des préoccupations de vies humaines.

(Après la visite)

Quel est votre ressenti ?

Je suis quand même assez ému, c’est ma première fois ici, c’est beaucoup d’émotions. C’est un lieu tellement fort, symboliquement parlant pour l’économie, l’Histoire de ce pays, les drames.

La Polynésie a été bouleversée et continue à l’être, à partir d’ici. On vibre avec tout ce qui s’est passé avec les essais nucléaires. Nous a-t-on apporté toutes les informations ? C’est à eux de pouvoir répondre à cela.

 

Et Telsite 2 ?

Par rapport à la présentation de Telsite 2, on nous a donné les informations objectives de ce qu’ils font concrètement. Mais s’il y a l’éboulement des trois loupes de plusieurs kilomètres, je crois que personne n’est en mesure de prévoir les dégâts, ni de ce qui peut se passer.

On parle de 600 millions de m3. On a du mal à imaginer 600 millions de m3 tomber dans l’océan. C’est quoi la suite ? On a un discours qui nous dit qu’il n’y a aucun risque mais on investit 10 milliards ici, ce n’est pas cohérent.

 

Le principe de précaution a un coût…

Oui, mais ce sont plus de cent essais, atmosphériques et souterrains, qui ont eu lieu ici.

 

N’avez-vous pas l’impression de quelque chose à changer ?

La journée, objectivement, a été sympa. Il y a eu une bonne rencontre. Ils ont apporté le côté transparent qui a manqué pendant plus de 50 ans, les efforts sont là. Mais Moruroa reste symboliquement dramatique, et les souffrances toujours actuelles dans plusieurs aspects : économiques, anthropologiques… Le temps nous dira si vraiment il y a une sincérité, au-delà de ce que nous avons vu.

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Michel Arakino, vice-président de Moruroa e tatou et ancien travailleur (plongeur scaphandrier) pendant 19 ans, victime des essais : “Je suis optimiste”

(À l’atterrissage à Moruroa)

Qu’attendez-vous de cette visite ?

De savoir, tout d’abord, si tout a été mis aux normes. Et puis, nous allons poser des questions par rapport au système d’alarme (Telsite 2, NDLR), mais aussi en ce qui concerne le plutonium qui reste dans le lagon, notamment dans les têtes de puits, ce qui a été mis en lumière par des informations des missions scientifiques qui ont lieu tous les ans. On reste sceptiques sur certains sujets, certains résultats sont trop bons, le plutonium ne disparait pas comme cela.

 

(Avant le décollage de “Muru”)

Qu’avez-vous pensé de cette visite ?

L’ambiance, déjà, est plus fraternelle. L’ouverture d’esprit est là, il n’y a pas eu de tergiversations, de silence pendant les questions posées qui ont fusé. Ils ont répondu du tact au tac. La franchise était là. C’est cette communication dont nous avons besoin, nous, les associations, pour nous rassurer et rassurer nos prochains. Mas aussi pour la lutte et la vigilance car, aujourd’hui, nous sommes atteints au plus profond de notre chair. Nous avons vu pas mal des travaux que nous avions réclamés qui ont été effectués, les données nous ont été transmises.

 

Vous êtes un ancien plongeur scaphandrier et victime des essais. Reconnaissez-vous l’atoll ?

Je ne reconnais pas Moruroa, tellement la végétation a repris le dessus. Même si nous soutenons l’association 193 sur la reconnaissance des maladies intergénérationnelles, notre combat à Moruroa e tatou, concerne les anciens travailleurs, le site et ses environs, comme Tureia. La réponse a été donnée, on fait attention à eux. Tout ce que nous avons recommandé a été pris en compte et la technologie mise en place, les 10 milliards investis, ce n’est pas rien.

 

N’avez-vous pas l’impression que de quelque chose a changé?

Le dialogue est là. L’équipe des gradés a la facilité d’échanger, il n’y a pas de retenue. On est pratiquement en phase.

 

Le citoyen, l’ancien travailleur et victime, le ma’ohi en vous… tous sont rassurés ?

Oui, j’avais quitté le site avec beaucoup de questionnement lorsque j’en suis parti. Avec ces trois ans de travaux et leur qualité, on ne peut qu’être rassuré. Aujourd’hui, concernant les données enregistrées, ce n’est plus la métropole qui nous alerte mais c’est Faa’a, à Pamatai. Je suis optimiste.

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Edmond Teiefitu, président d’honneur de l’association Tamarii Moruroa et ancien travailleur (sécurité) pendant 31 ans : “J’ai fait ma vie, c’est grâce au CEP”

(Avant la visite)

Que ressentez-vous ?

Je suis passé ici six fois, depuis ma retraite, c’est mon 7e voyage. Je connais tellement cette ligne. Je n’ai aucune appréhension, que du plaisir. J’ai pris le Nord Atlas sur cette ligne en 1965, puis les DC6, les Caravelle et maintenant, le Casa.

 

Qu’attendez-vous de cette visite en tant que président d’honneur de l’association Tamarii Moruroa ?

Tamarii Moruroa a toujours travaillé dans la discrétion, avec le ministère de la Défense, depuis des années. Nous avons des contacts avec les autres associations mais nous restons fermes sur notre position. Nous avons passé 30 ans là-bas, c’est quand même quelque chose. Pour moi, Moruroa, c’est unique.

 

Je vous sens ému…

Tout à fait. J’ai tellement vécu de choses là-bas, c’est mon cœur qui parle.

 

Vous regrettez cette période ?

Oui et non. Moi, j’ai fait ma vie, c’est grâce au CEP. Aujourd’hui, je suis bien, j’ai 74 ans, je suis en pleine forme.

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Cécile Gaspard, présidente de l’association Te Mana O Te Moana : “Cette visite est fondamentale”

Quel était votre intérêt d’être là ?

On fait partie des associations qui sont présentes dans la commission d’informations, en tant qu’association agréée. Pour nous, ce qui était intéressant de notre côté, c’est la préservation du site au niveau nature, du lagon, même si nous ne sommes pas allés dedans ni dessus. Mais voir déjà, nous donne une bonne idée de son état.

Ce site est magnifique, tout à l’air préservé même si nous n’avons pas vu les failles. Nous avons un grand intérêt à revenir, pour voir l’état de cette faune marine, d’un point de vue scientifique et d’abondance car c’est l’un des rares sites de Polynésie qui n’a été ni pêché, ni braconné –  depuis la présence de la France ici. Notamment, au niveau des tortues vertes qui sont en période de reproduction, par exemple .

Il y a un grand besoin de vulgarisation, avec des mots simples pour le grand public, pour comprendre ce qui est fait sur place. On nous avait promis d’y être, on y est, c’est très important.

 

Et qu’en pensez-vous en tant que citoyenne ?

C’est assez intéressant d’avoir ce retour de Polynésiens qui ont travaillé ici, durant les essais, en interaction avec les forces armées. Le discours est bien engagé, ouvert. Les questions qui ont été posées ont eu de bonnes réponses. Le dialogue était ouvert mais là, il est très ouvert, cette visite est fondamentale pour cela. Il n’y a rien de caché, il y a tout à comprendre.

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Robert Luta, président de l’association Manu : “Les temps ont changé”

robert luta

Qu’avez-vu, ou pas vu, en tant que représentant d’association environnementale ?

Ce qui me surprend, c’est qu’au niveau des arbres, c’est envahi de aito. Côté oiseaux, j’en n’ai pas vu beaucoup, depuis ce matin : quatre individus de trois espèces différentes… On n’est peut-être pas du bon côté, ce sont principalement des oiseaux marins. Il peut y en avoir plus, côté océan.

 

Cela mériterait une campagne de réhabilitation ?

Oui, oui ! Ne serait-ce qu’au niveau de la végétation, en réintroduisant des espèces qui poussent aux Tuamotu et disparues ici. Nous avions déjà proposé un plan de réhabilitation sur l’atoll de Faugataufa, il y a deux ans.

 

Et qu’en pense le citoyen ?

C’est un peu drôle et surprenant d’être ici. J’ai grandi avec les essais. On en a tous entendu parler, mon père et mon frère ont travaillé ici. Je me disais : “C’est l’atoll du grand secret et aujourd’hui, je suis là”. Les temps ont changé. Et venir, c’est rassurant. Je suis partisan de ce genre de visite car cela permet de mieux se rendre compte, sur place. Car d’autres alimentent des conversations sur Facebook, qui partent dans tous les sens.

 

Propos recueillis par Christophe Cozette

 

Telsite 2 en chiffres

– plus de 20 entreprises mobilisées, principalement locales
– 80 personnes de ces entreprises, en moyenne, sur site en permanence (et 40 militaires)
– plus de 65 marchés passés
– plus de 10 milliards de francs déjà investis
– 350 tonnes de fret alimentaire transportées par voie maritime ou aérienne
– 125 vols Air Tahiti réalisés qui ont généré un chiffre d’affaires de 500 millions de francs pour la compagnie
– 4 200 passagers transportés.
– plus de 75 rotations maritimes effectuées.

 

 

0
0
0

Pavé PI

Edition abonnés
Le vote

French bee propose un aller retour PPT - San Francisco à moins de 40 000 F :

Loading ... Loading ...
www.my-meteo.fr
Météo Tahiti Papeete