Nouvelle-Calédonie : « Pour la Calédonie, le seul passage est un nouvel accord »

dimanche 19 octobre 2014

Distant ces derniers temps, le sénateur UMP est-il toujours un acteur majeur du jeu calédonien ? Dans cet entretien, cet homme à la parole rare en dit beaucoup. Il avoue ses blessures, assume les échecs, condamne l’évolution politique en cours, et réaffirme ses convictions. Quitte à être seul.
 
Les Nouvelles calédoniennes : L’Union calédonienne a boycotté le Comité des signataires. Vous aussi. Mais l’UC a su contourner le passage officiel pour se faire entendre. Finalement, votre boycott à vous n’a servi à rien ?
Pierre Frogier : je n’ai pas boycotté le Comité des signataires…
 
Vous en êtes parti tout de même !
J’y suis allé, parce qu’il s’agit de courtoisie républicaine. Par rapport aux autres, j’ai une responsabilité de plus, car moi, je suis signataire des accords de Matignon et de Nouméa. C’est une légitimité ancienne. Mais j’ai bien conscience que les signataires sont aujourd’hui largement minoritaires.
 
Le temps passant, ils le seront de plus en plus…
Disons les choses clairement, il ne s’agit plus d’un Comité des signataires, mais d’un rendez-vous politique durant lequel le Premier ministre invite un certain nombre de personnalités.
 
Mais à ce titre, vous êtes justement le garant de ces accords. Et partir dans ces conditions, cela revient à abandonner la partie ?
Non ! Je suis garant de ma signature ; enfin, j’essaie de l’honorer. Je le répète, et je l’ai indiqué au Premier ministre, il s’agit d’un rendez-vous d’échanges. Donc, après avoir dit ce que j’avais à dire, je suis parti. Je n’attendais rien de conclusif et j’ai bien fait de ne pas attendre. Ce n’était pas préparé. On aurait pu y passer six mois, comme on aurait pu y passer cinq minutes !
 
L’ordre du jour avait pourtant bien été validé par les participants ?
Ça les engage eux, pas moi.
 
Cette sortie prématurée du comité n’est-elle pas finalement l’expression de votre isolement ?
Ce n’est pas parce que tous les autres considèrent que j’ai tort qu’ils ont raison.
 
Mais vous comprenez ceux qui trouvent, en cette période difficile, que Pierre Frogier n’est plus lisible ou audible ?
J’en ai bien conscience… Mais mon attitude a des raisons. Je suis un homme de convictions. Etre leader, c’est un terme qui veut tout dire et rien dire. En Nouvelle-Calédonie, et contrairement à d’autres collectivités de la République, il y a un enjeu particulier. En juin 2010, j’ai essayé, accompagné par Charles Pidjot, de redonner un souffle à l’accord de Nouméa. Car franchement, depuis 1998, que s’est-il passé ? Des rendez-vous contraints à Paris, avec des relevés de conclusion écrits à l’avance, qui permettaient de communiquer à la presse. Mais dès que nous étions rentrés les uns et les autres, plus rien ne se passait. Je suis très critique par rapport à l’Etat sur son comportement depuis tant d’années. Mais à cette date, lorsque je propose que les deux drapeaux flottent côte à côte, il s’agit d’un geste de reconnaissance mutuelle. Pour moi, cette proposition devait ouvrir d’autres champs et notamment permettre, dès 2010, de s’offrir les moyens d’une discussion entre indépendantistes et loyalistes, pour préparer 2014. Il ne fallait pas que les élections de 2014 soient le prétexte à une surenchère électorale.
 
Entre 2010 et 2014, il s’est écoulé quatre ans pour expliquer. Et votre geste n’a pas été entendu, ni légitimé…
Justement, l’initiative des deux drapeaux a été instrumentalisée par Philippe Gomès. Instrumentalisée non pas pour donner un souffle à l’accord de Nouméa, non pas pour aider la Calédonie à suivre un chemin pour un destin commun : mon initiative a été utilisée pour des raisons purement électoralistes. Dans ces moments-là, l’homme politique ne contribue pas à nourrir l’accord de Nouméa, mais à le détruire. C’est en cela, indéniablement, que j’ai perdu beaucoup de ressort.
 
On connaît votre désaccord total avec Philippe Gomès, mais votre proche partenaire Gaël Yanno a lui aussi choisi de faire sans vous, voire contre vous…
Son attitude est la pire de toutes !
 
Durant cette période précédant 2014, vous êtes toujours le patron d’une force politique importante. Et pourtant, vous perdez les législatives, la mairie de Nouméa et la province Sud… C’est votre échec ?
Je veux bien assumer cet échec-là, mais la Calédonie là-dedans ? Je croyais à la reconnaissance de cette légitimité kanak. Et les indépendantistes ont reconnu le drapeau français, il ne faut pas l’oublier. J’ai toujours su que ces enjeux de long terme étaient difficiles à concilier avec les échéances électorales. Ce que j’ai voulu faire, ce compromis d’avenir, s’est fracassé sur la réalité électorale. La seule chose qui intéressait mes adversaires loyalistes, c’était d’être élus ! Et bien maintenant, qu’ils baissent les drapeaux kanak devant la mairie de Nouméa, la province Sud et le Congrès ! Sinon, que peuvent croire les électeurs ? Que la vérité d’avant l’élection n’est plus celle du lendemain ?
 
Mais les Calédoniens vous ont mis hors-jeu…
Si les Calédoniens pensent qu’ils peuvent construire leur avenir en continuant à cliver… La poignée de mains de 1988, moi, j’étais à côté. Ce jour-là, j’ai compris qu’il s’agissait bien de construire quelque chose en commun. Peut-être que je me suis mal fait comprendre avec ma proposition, mais ce que je sais, c’est que certains en ont profité pour faire des calculs uniquement électoraux.
 
Que vous inspire cette situation aujourd’hui ? L’envie de renoncer ? Y a-t-il une blessure ?
Profonde, profonde… J’ai une signature, j’essaie d’honorer cette signature. Les électeurs voulaient qu’on dégage, eh bien, je suis parti. Je ne veux plus m’impliquer dans la gestion quotidienne de la Nouvelle-Calédonie. L’énergie qui me reste, je vais la consacrer à 2014-2017, mais au Sénat.
 
Vous savez que même certains de vos compagnons de route se demandent si vous avez envie de poursuivre la lutte et doutent de votre capacité à rassembler ?
Oui. Je continue ma route, mais sans concession. Le premier point, c’est le corps électoral pour les provinciales. Ce n’est pas ce qui a été négocié, ce n’est pas ce que j’ai signé. Pour cette raison, j’ai songé à sortir de l’accord de Nouméa, je voulais me désengager. J’ai continué, un peu par devoir, mais surtout parce qu’en 2007, Nicolas Sarkozy a été élu.
 
Et aujourd’hui, vous êtes seul…
Vous savez, le Rassemblement n’est pas mort, loin de là. Mais j’ai bien conscience d’avoir fait des gestes qui n’ont pas été compris. Je suis peut-être isolé, mais je suis convaincu aujourd’hui que ma démarche est profondément conforme à ce que voulaient Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou. J’irai jusqu’au bout de cela, je ne transigerai pas. La solution, elle est dans un nouveau compromis.
 
Comment fait-on pour y parvenir, avec des troupes morcelées de part et d’autre ?
C’est ce que je vous dis, c’est la fin d’un cycle. 2014, c’est la fin du cercle vertueux de 1988. Et je pense que le chef de l’Etat, comme l’a fait Nicolas Sarkozy à Nouméa en 2010, doit nécessairement avoir un avis sur l’idée éventuelle d’abandonner un bout du territoire national. C’est une exigence ! On ne peut plus aujourd’hui, ni chez les indépendantistes, ni chez les loyalistes, s’appuyer sur une force cohérente pour avancer. S’il s’agit juste, par un scrutin d’autodétermination, de nous renvoyer dos à dos, cela signifie que l’Etat nous laisse tomber et se débarrasse du dossier calédonien. Aujourd’hui, le rapport de force électoral est connu, c’est celui des provinciales : 57 contre 43. Et il n’est pas en faveur de l’indépendance. Pour ces raisons, l’Etat doit accompagner la Calédonie vers un destin commun dans la France. Je pense vraiment qu’il n’y aura pas de solution à l’issue d’un scrutin d’autodétermination. Le seul passage, et cela correspond à ce qui est entrepris depuis trente ans, c’est un nouvel accord, pérenne.
 
Les Nouvelles Calédoniennes

      Edition abonnés
      Le vote

      Le Kitesurf :

      Loading ... Loading ...
      www.my-meteo.fr
      Météo Tahiti Papeete