Habillage fond de site

Nucléaire : “Il n’est pas souhaitable de rendre Moruroa et Fangataufa”

lundi 25 juin 2018

4DG Nucléaire Moruroa66(optionnel)Il existe, au niveau de l’État, un grand nombre d’interlocuteurs concernés par l’ex-Centre d’expérimentation du Pacifique : l’administrateur des Tuamotu-Gambier, le délégué à la sûreté nucléaire et à la radioprotection pour les installations et activités intéressant la défense, le commandant supérieur des forces armées en Polynésie française ou encore le contrôleur général des armées, coordonateur du système Telsite. La Dépêche de Tahiti a profité de sa présence au fenua pour interroger le docteur Frédéric Poirrier, chef du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN). Ce haut responsable, qu’il faut évidemment considérer comme un représentant officiel de l’armée, estime que compte-tenu des “quantités significatives” de “plutonium accessible” dans les sédiments des lagons, il n’est “pas souhaitable” que Moruroa et Fangataufa soient rendus à la Polynésie française, car cet élément chimique radioactif doit rester contenu.

 

D.G.

 

Quel est exactement votre rôle au sein de la direction générale de l’armement ?

À la fermeture du CEP en 1998, nous avons créé au sein de la DGA un petit département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires. Il a une mission principale qui consiste à être responsable de la surveillance radiologique et géologique des sites de Moruroa et Fangataufa. Par ailleurs, comme je détiens les archives et documentations relatives aux essais, je les exploite, y compris les 500 000 données à caractère médical qui concernent les vétérans des essais nucléaires.

 

Vous estimez que 150 000 personnes ont participé aux expérimentations atomiques, en Algérie et en Polynésie. Comment gérez-vous ça ?

On gère, avec beaucoup de rigueur, une base de données qui est, évidemment, régulièrement consolidée. Elle me permet, en un temps record, de dire si j’ai des éléments pour le demandeur qui souhaite avoir communication de ces données que je peux détenir. Le demandeur m’adresse une correspondance toute simple et joint une photocopie de sa pièce d’identité. Je lui réponds systématiquement. En une dizaine d’années, j’ai dû faire plus de 10 000 réponses. Je suis sollicité par les vétérans eux-mêmes, par le comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires qui me demande des éléments à caractère médical, par la direction des affaires juridiques du ministère des armées. (…)

 

L’expérimentation des armes atomiques en laboratoire, avec le laser mégajoule près de Bordeaux, rentre-t-elle dans votre champ de compétence ?

Absolument pas. Ça, c’est une affaire industrielle qui relève directement de la direction des applications militaires du Commissariatà l’énergie atomique.

 

La France a d’abord expérimenté l’arme atomique entre 1960 et 1966, dans le désert algérien : quatre essais aériens à Reggane, puis treize essais souterrains à In Ecker. Quelle est, plus de cinquante ans après, la situation de ces sites ?

Je n’ai pas la responsabilité de la surveillance des sites d’Algérie, de Reggane et In Ecker. Je sais que l’Algérie effectue des prélèvements et réalise des mesures. Mais je n’ai pas d’éléments, en dehors de ceux publiés lors d’expertises préliminaires de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), sur les sites d’expérimentations.

 

Le sujet est-il encore évoqué avec les autorités algériennes ?

Sûrement… Certainement. Je n’ai pas de demandes directes venant des travailleurs algériens, cela se passe par le biais du comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen).

 

Vingt ans après la fin du démantèlement du CEP, quelle est la situation radiologique et géologique des sites aux Tuamotu ?

Le marquage radiologique persiste aujourd’hui à Moruroa. Il s’agit de plutonium qui se trouve sous 30 à 40 mètres d’eau, dans les points zéro des essais sur barge. Nous avons réalisé quatre essais sur barge, trois à Moruroa et un à Fangataufa. Au fond du lagon, nous avons des concentrations en plutonium oxydé qui sont significatives.  Notamment, sous dix mètres d’eau, un banc de deux kilos de plutonium, de qualité non-militaire.

 

Vous parlez de plutonium oxydé, en quoi se distingue-t-il ?

Le plutonium oxydé, si on l’ingère, fait un transit dans l’organisme. Il ne sort pas du tractus intestinal. Par contre, le plutonium non oxydé – celui qui permet pourquoi pas de faire un engin – traverse les barrières naturelles et on peut le retrouver dans les poumons.

 

Il y a eu Telsite 1, on parle de Telsite 2 aujourd’hui. Doit-on envisager Telsite 3, Telsite 4 ?

Telsite 2, c’est au moins quinze-vingt ans. On engage dès maintenant des études pour imaginer un système de surveillance performant,  comme celui qui est en train d’être mis en fonction. On peut imaginer par exemple que des images satellites puissent nous aider à appréhender ce risque géomécanique. Nous y réfléchissons.

 

Les sites de Moruroa et Fangataufa peuvent-ils un jour êtres rendus aux autorités de la Polynésie française ?

Aujourd’hui, il n’y a pas de risque à vivre à Moruroa, c’est clair. On n’aurait pas mis des militaires depuis 1998 si on leur faisait prendre le moindre risque dans le domaine de la radioactivité. Il y a un contrôle annuel dans l’environnement des sites. Les résultats sont parfaitement connus, diffusés sur Internet, auprès des élus de la Polynésie. Rendre Moruroa et Fangataufa à la Polynésie ? Je sais qu’un sénateur de la Polynésie voulait absolument que ce soit le cas. Compte-tenu de ce plutonium accessible, il n’est pas souhaitable de rendre ces atolls au public, pour des raisons simples de contention.

 

Le climat autour du fait nucléaire est passionnel. Le comprenez-vous ?

Ma réponse va être un peu subjective. J’ai l’impression, après tant d’années, à communiquer avec l’ensemble de la communauté, en particulier avec les Polynésiens et les Polynésiennes, qu’on avance. Cela dit, on est dans un domaine très particulier qui est celui du nucléaire, où l’on est partagé entre le fantasme, les souvenirs terribles d’Hiroshima et Nagasaki, des accidents de Tchernobyl et de Fukushima, etc. On est dans un inconscient souvent collectif où l’on s’approche évidemment de l’irrationnel. Mais on ne peut pas en vouloir. Il faut absolument communiquer, de façon très ouverte et pédagogique. Ça n’est pas facile d’expliquer la radioactivité, mais si on fait des efforts, on y arrive.

 

Propos recueillis à Morurua par Christophe Cozette

 

(Frédéric Poirrier

Frédéric Poirrier, chef du département de suivi des Centres d’expérimentations nucléaires : “Au fond du lagon, nous avons des concentrations en plutonium oxydé qui sont significatives. Notamment, sous dix mètres d’eau, un banc de deux kilos de plutonium, de qualité non-militaire”. (© Christophe Cozette)

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