Papara – À 50 ans, Jésus abandonne la rue et vit à Tiama’o

    mardi 20 septembre 2016

    SDF

    Jésus, à droite sur la photo, prend toujours plaisir à discuter avec ses anciens amis. (Photo : Charles Taataroa)

     

    Sans domicile fixe à Papeete depuis ses sept ans

     

     

    Victime d’un grave accident de la route en 1996, Ariipaea Karl Graffe, plus connu sous le nom de Jésus, apprécie chaque instant de la vie depuis qu’il a cru la perdre. Au cours des semaines pendant lesquelles il était plongé dans le coma, il dit avoir vécu une expérience inoubliable que personne ne peut comprendre.

    Il s’est vu sortir de son corps. Il a aussi connu toutes les difficultés de la rue et ne cache pas avoir séjourné à la maison d’arrêt de Nuutania à trois reprises. Agé aujourd’hui de 50 ans, Jésus a pris la décision d’abandonner définitivement la rue et vit dans sa propre maison à Tiama’o.

    Nous l’avons rencontré hier alors qu’il effectuait son footing quotidien. Il ne pensait pas pouvoir reprendre le sport après son accident mais a pu se remettre à courir à force de volonté. Il a accepté de nous parler à cœur ouvert. Interview…

     

     

    À quel âge avez-vous commencé à arpenter les rues de Papeete ?

    Je devais avoir 7 ans. Je vivais avec ma grand-mère dans le quartier Vaniniore à Papeete. J’ai connu des hauts et des bas comme tout le monde. Et je suis parti à Papeete faire le “hippie”.

     

    C’était l’époque des “hippies” ?

    Oui. On était dans les années 1970-1971. C’était l’époque des jeans, surtout le DC, une marque très prisée par les SDF de Papeete. Les fameux piripau motu motu, les jeans troués ou déchirés de partout qui “font un style”.

     

    Vous êtes quand même allé à l’école ?

    Oui. Comme tout le monde. Mais à six ans, j’ai dit à ma mère que je ne voulais plus y retourner, que je n’allais pas avoir de diplômes et que je préférais aller dans la ville. J’étais attiré comme un aimant. Je lui ai dit aussi que je pouvais gagner beaucoup d’argent dans la rue.

     

    Comment comptiez-vous vous y prendre ?

    En faisant la manche. Parce qu’à l’époque, j’étais très influencé par Mathieu, un SDF bien connu des rues de Papeete. À chaque fois que je me rendais au marché, je le voyais avec beaucoup de pièces d’argent autour de lui.

    Cette image me restait dans la tête. Je voulais être comme lui. Je me disais : “Yeah !!!! Je ne veux plus aller à l’école. Je veux aussi faire comme lui. Ce n’est pas la peine d’aller travailler. Travailler c’est trop dur. On peut gagner plus facilement sa vie comme ça, sans aller voler”.

     

    Et c’est ce que vous avez fait ?

    Oui. J’étais le plus jeune à faire le clochard à Papeete à l’époque. J’ai connu d’autres SDF, mais ils étaient plus âgés que moi. Certains venaient de Taunoa. Je me souviens bien d’un certain Francklin. Il y avait un certain Hatitio aussi, originaire des Australes. Ils étaient mineurs, mais bien plus âgés que moi. Oui, j’ai fait la manche pour avoir de quoi manger.

     

    Qui vous donnait de l’argent ? Des gens que vous connaissiez déjà ?

    La plupart oui. Sinon d’autres personnes aussi et à chaque fois je leur disais merci. Merci pour le geste. J’étais vraiment dans le besoin.

     

    L’argent que vous perceviez vous servait-il à acheter de la nourriture ou de l’alcool comme de la bière ?

    J’achetais à manger. Pas de l’alcool.

     

    Et les gens croyaient ce que vous leur disiez ?

    Certains oui. D’autres pas du tout.

     

    Vous vous êtes fait agresser dans la rue ?

    Oui. Plusieurs fois.

     

    Pourquoi à votre avis ?

    Les gens croyaient que je les embêtais ou me disaient que j’avais une tête de voyou. J’ai aussi connu la prison. J’y suis allé pour la première fois en 1984. J’avais 18 ans. J’ai fait un deuxième séjour en 2011-2012, puis un troisième en 2013-2014. Mais je ne vous dirai pas pourquoi.

     

    Vous avez été victime d’un grave accident de la route. Cet événement vous a manifestement transformé.

    J’ai eu un accident en 1996 à Paea. Un véhicule m’est passé sur le corps. J’ai eu plusieurs fractures de la mâchoire, des bras et des jambes. C’était méchant. J’ai également eu une fracture du bassin. Je suis resté un mois et demi dans le coma. Et là j’ai vécu une expérience que je ne peux pas expliquer aux gens.

    Je suis sorti de mon corps et j’ai vu toute ma famille près de mon lit d’hôpital. Ils ne me voyaient pas. J’ai vu la Vierge Marie aussi. Lorsque je parle de ça aux gens que je connais, ils ne peuvent pas comprendre parce qu’ils n’ont pas vécu ça. Ça m’a marqué.

     

    Aujourd’hui, vous êtes complètement rétabli ?

    Pour moi oui. Chaque instant de ma vie est important maintenant. Je ne pensais pas que j’allais survivre. J’ai failli mourir.

     

    Et la rue ?

    J’ai fait un trait dessus. Ce n’est pas une vie. J’habite maintenant à Papara où j’ai ma propre maison. Tous les jours, je fais du footing pour me maintenir en forme. J’essaie de reprendre contact avec mes quatre enfants. À 50 ans aujourd’hui, j’ai décidé d’abandonner la rue. Je plains beaucoup ceux qui y sont toujours, surtout quand il s’agit de familles.

     

    Aujourd’hui, il y a des familles entières qui vivent dans la rue. Ce qui n’était pas le cas auparavant.

    À mon époque, il n’y avait pas d’enfants. Aujourd’hui, il y en a. C’est malheureux pour ces familles d’en arriver là. Elles avaient tout avant. Du jour au lendemain, elles ont tout perdu. C’est désastreux. Surtout pour les enfants. La rue, ce n’est pas une vie.

     

    Pourquoi vous appelle-t-on Jésus ?

    Parce que j’aime Jésus. J’ai tatoué son image sur mon crâne et sur mon dos. Et depuis, on me prend pour le Christ.

     

    Propos recueillis par CT

     

        Retrouvez dans notre édition du Mardi 20  septembre 2016 :       

    • Les petites phrases de Jésus

     

     

        Edition abonnés
        Le vote

        Allez-vous voir Vaiana ?

        Loading ... Loading ...
        www.my-meteo.fr
        Météo Tahiti Papeete