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Présidentielle – Nathalie Arthaud : “La jeunesse doit pouvoir se former à l’égal de celle de l’Hexagone”

mercredi 12 avril 2017

nathalie arthaud

Fête de Lutte Ouvrière, le 9 avril 2016, à la Roselière, à Montbéliard, en présence de Nathalie Arthaud. (© DR)


Dans le cadre de l’élection présidentielle, La Dépêche de Tahiti a fait parvenir un questionnaire à chacun des candidats déclarés, dès le lendemain de la validation de leurs candidatures par le Conseil d’État. Onze candidats, dix questions. À chaque candidat qui aura pris le temps de répondre, deux pages seront ouvertes pour exposer leur programme. À défaut, une page leur sera consacrée sur la base de leur programme pour l’outre-mer. Aujourd’hui, c’est Nathalie Arthaud, pour Lutte ouvrière, qui y répond.

Je tiens tout d’abord à souligner que je n’aspire pas à être élue présidente de la République, mais que cette campagne est pour moi l’occasion de faire entendre le camp des travailleurs, de porter un programme de lutte contenant les luttes nécessaires dont je ne doute pas qu’elles permettront d’inverser le rapport des forces en faveur des travailleurs et l’évolution réactionnaire de la société.

Car c’est uniquement par une lutte collective et consciente la plus large que les exploités pourront en finir avec la domination de la bourgeoisie sur la société et toutes ses conséquences, et ce, dans tous les domaines et sur tous les continents. C’est dans cette perspective que s’inscrivent également les réponses au questionnaire.

 

Le mandat présidentiel s’achève sur des promesses de François Hollande d’un Accord de Papeete qui crée de nouvelles relations entre l’État et la Polynésie française (fixation de la nouvelle dotation globale d’autonomie, reconnaissance du fait nucléaire, appui financier au service d’oncologie de l’hôpital de Taaone, mesure de simplification des procédures d’indemnisation pour les victimes des essais et autres mesures). Cet accord devra être signé par le futur président. Le signerez-vous en l’état ? Que souhaiteriez-vous y apporter ?

Dans ce domaine comme dans bien d’autres, les promesses actuelles succèdent à d’autres restées lettres mortes. L’État français a refusé durant des décennies de reconnaître et encore plus d’assumer les conséquences des 193 essais nucléaires effectués en Polynésie, et plus particulièrement celles touchant les populations.

La loi Morin de 2010 avait semblé ouvrir un peu la voie à une prise en compte des maladies et handicaps des victimes. Mais elle a mis en place des procédures complexes qui cachaient mal la volonté de l’État de ne pas donner satisfaction aux victimes. Les indemnisations versées ont été limitées par leur nombre et par leur montant. De nombreuses pathologies (pourtant reconnues par les États-Unis, eux-mêmes confrontés à ce douloureux problème) avaient enfin été écartées du dispositif.

Il y a à peine deux ans, le porte-parole de l’Observatoire des dispositifs de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires avait déclaré que pour être indemnisé, il fallait “être assis sur un baril de plutonium sous le champignon nucléaire”. C’est grâce à la mobilisation qu’une clause a été finalement introduite dans la loi dite Égalité réelle, en février. La caractérisation choquante de “caractère négligeable” des essais nucléaires dans l’apparition de certaines maladies a été supprimée, ce qui permettra une plus large indemnisation des victimes. Mais tout le passé montre que la vigilance doit rester de mise et que ce combat est loin d’être terminé.

 

Les conflits sociaux en Guyane sont le symbole de collectivités d’outre-mer toujours pas mises sur un pied d’égalité avec l’Hexagone. Quelles sont les mesures fortes que vous souhaitez impulser dans les départements et territoires d’outre-mer ?

Les territoires ultramarins restent marqués par l’histoire coloniale et la façon dont les grandes entreprises en ont fait de véritables chasses gardées sur le dos des populations locales.

Ces privilèges s’ajoutent à ceux que les grandes familles de colons s’étaient arrogés par le passé et que leurs descendants actuels prétendent maintenir. En Guyane, c’est d’autant plus choquant que la plus haute technologie, les joyaux de la recherche et de l’intelligence humaine du site de Kourou se dressent dans un territoire ravagé par le chômage et la misère, les logements insalubres ou le manque d’eau courante et d’électricité.

C’est à l’image de toute cette société capitaliste que je combats et que je veux renverser : la misère et la précarité s’accumulent pour la grande masse de la population tandis qu’une fraction infime de bourgeois amasse des fortunes. La moindre des choses serait de satisfaire les revendications telles que la population locale les exprime elle-même, et en premier lieu les exigences du monde du travail. Et si je suis solidaire bien entendu avec la lutte actuelle des Guyanais, j’espère que les travailleurs seront à même de faire valoir leurs propres intérêts, leurs propres revendications de classe, y compris face aux notables locaux et à ceux qui, comme le Medef local, espèrent à travers cette mobilisation satisfaire ses seuls intérêts.

Les objectifs des luttes futures que je porte dans cette campagne, l’interdiction des licenciements, la répartition du travail entre tous sans perte de salaire, pas un salaire en dessous de 1 800 euros net et l’augmentation de tous les salaires de 300 euros réuniront je l’espère tous les travailleurs de part et d’autre des mers et des océans qui nous séparent.

 

Le tourisme en Polynésie française est une des principales forces économiques. Quelles mesures pourriez-vous prendre pour accentuer l’aide à son développement ?

Sur cette question comme sur bien d’autres, la réponse doit revenir à la population elle-même. Tout l’essor du tourisme de masse dans certains pays pauvres montre qu’il est loin en effet d’apporter un réel développement économique répondant aux intérêts des travailleurs, des pêcheurs ou de la petite paysannerie.

Il sert trop souvent les intérêts des grandes sociétés de ce secteur peu soucieuses des territoires où elles s’installent et encore moins des populations. La Polynésie ne peut pas être centrée autour de ces seules activités. La jeunesse doit pouvoir se former à l’égal de celle de l’Hexagone à tous les savoirs, à toutes les sensibilités et à tous les métiers.

Elle doit trouver également un travail, bénéficier des services publics, d’activités sportives et culturelles, bref d’un avenir digne de ses aspirations et de ses capacités. Laisser dans les mains du privé l’essentiel des activités signifie inéluctablement sacrifier ces dernières pour la satisfaction des appétits d’une petite minorité. Celle leçon vaut sous toutes les latitudes.

 

Les blessures du nucléaire peinent à se refermer et la loi Morin n’a pas joué le jeu des indemnisations. Serez-vous vigilant à ce que les indemnisations des victimes et de leurs ayants droit se fassent désormais dans la transparence ?

Le secret d’État a longtemps couvert les conséquences de l’action de l’État français et de son armée, et ce en Polynésie comme dans toutes les régions de la planète où la France est présente ou intervient depuis des décennies. Militant d’une façon générale pour la suppression du secret des affaires, du secret commercial ou financier qui protègent la bourgeoisie et les grandes entreprises, je suis évidemment favorable à la plus grande transparence dans ce domaine et à la liberté d’investigation des associations et des victimes. Il est révoltant qu’on leur refuse encore les informations indispensables et l’ouverture de certains dossiers.

 

L’isolement est un des maux de la vie insulaire. Une continuité territoriale a été mise en place mais n’a jamais trouvé son rythme. Détournée de son but dans un premier temps, elle a été resserrée pour ne bénéficier qu’à des ménages qui ne peuvent de toute façon pas en profiter, faute de moyens. Pensez-vous changer le système et en quoi ?

L’État français, qui prétend régenter ces territoires, devrait mettre les moyens nécessaires pour que les populations qui y vivent puissent bénéficier des moyens de transports modernes, fréquents et gratuits à même de donner un sens au principe, pourtant maintes fois affirmé, de “continuité territoriale”.

Et ce, sans en passer par des sociétés privées dont l’unique préoccupation est la rentabilité maximale de leurs activités. Cela pourrait permettre de donner du travail à bien des chômeurs et faciliter la vie de bien des familles.

 

À cause du statut d’autonomie polynésien qui confère la compétence fiscale au Pays, le nouveau régime de défiscalisation métropolitain basé sur le crédit d’impôt ne peut s’appliquer ici. L’ancien système a été prolongé de quelques années mais rien n’assure sa pérennité. Souhaitez-vous engager sa poursuite ou mènerez-vous une réflexion pour mettre en place un nouveau système spécifique ?

Pas de réponse.

 

Le Tahoera’a propose une modification statutaire qui transformerait la Polynésie en Pays associé à la République. Y êtes-vous favorable ?

Depuis le premier statut d’autonomie interne de 1984, les rapports entre les institutions du territoire polynésien et l’État français ont connu certaines évolutions qui ont renforcé notamment les pouvoirs des notables locaux, à l’instar de ce qu’ont connu la Corse, la Martinique ou la Guyane.

Mais quelle que soit l’enveloppe juridique de ces rapports, ils n’ont pas profondément changé la vie de la population. L’actualité de ces deux dernières décennies, faites de nombreux scandales de corruption et de clientélisme au plus haut niveau, dont le cas Flosse n’est qu’un révélateur, et ce en toute impunité judiciaire, doit cesser.

La loi les encourage même par toute une série de passe-droits fiscaux, comme cette disposition permettant à toute entreprise de déduire les pots-de-vin qu’elle averse de ses impôts. Cela fait partie du système mis en place par l’État français pour garder la mainmise sur ces territoires.
Il reviendra à la population de ces régions d’exprimer ses exigences.

En tant que communiste, je reconnais bien sûr aux peuples qui en expriment le souhait le droit de choisir la forme de gouvernement qu’ils désirent, y compris en se séparant de la France. Il est difficilement concevable que la politique de ces territoires reste pour l’essentiel dépendante des choix effectués à l’autre bout de la terre dans les ministères parisiens.

Mais en tant que communiste toujours, je milite pour une société débarrassée des frontières et de l’exploitation où les peuples pourront s’associer, coopérer et circuler librement sur la base la plus large possible.

Et pour cela, il faudra avant tout se débarrasser de la domination exercée par la bourgeoisie et les capitalistes. En Polynésie comme ailleurs.

 

Les addictions (alcool, drogue, sucre, tabac) pèsent lourd sur la facture santé des Polynésiens. Comment comptez-vous aider le Pays à venir à bout de ses problèmes, vecteurs par la suite de troubles sociaux ?

Ce drame, qui n’est pas propre à la Polynésie mais où il s’exprime de façon particulièrement visible, est le reflet des conditions sociales, de la misère, du chômage, du mal-logement et du désespoir qui en naît.

C’est en imposant le droit pour tous de bénéficier d’un emploi et de conserver le sien, celui de pouvoir en vivre dignement, c’est-à-dire avec un salaire permettant de satisfaire non seulement les besoins élémentaires mais aussi les loisirs, que les travailleurs pourront l’éradiquer.
Concernant le sucre, il faut rappeler que les normes des industriels du secteur ont été fixées de manière différenciée entre l’hexagone et l’outre-mer, au détriment de la santé des populations de ces territoires.

Mais il faut aussi que les moyens, matériels et humains, soient mis en œuvre pour une prise en charge de toutes les personnes frappées par ce fléau, mais aussi dans la prévention, dans l’éducation. Les emplois nécessaires doivent être créés. Il faut également s’appuyer sur les compétences et le savoir-faire des médecins, des services sociaux et des associations qui militent sur le terrain et qui doivent être partie prenant de toute politique dans ce domaine.

Un accord pour l’étude de faisabilité d’îles flottantes en Polynésie a été signé en janvier entre le Seasteading Institute et le gouvernement polynésien. Ce projet pose la question de l’impact écologique mais aussi sociologique (la population polynésienne est très attachée à sa terre et ses lagons). Quelle est votre position par rapport à ce type de projet ?

Il ne me revient pas, pas plus qu’à quiconque, de se substituer dans ce domaine comme dans bien d’autres, aux choix que les travailleurs et les classes populaires des régions concernées doivent faire. S’ils ont réellement accès aux dossiers de ces projets, s’ils peuvent vérifier leurs conséquences écologiques, foncières et humaines, je ne doute pas qu’ils sauront alors faire le meilleur choix.

Face aux intérêts des magnats de l’immobilier ou du tourisme, j’affirme cependant que la méfiance doit être de tous les instants.

 

Comment l’État va-t-il poursuivre l’exercice de ses compétences régaliennes en Polynésie française (maintien de l’armée, relations internationales, protection de sa zone économique exclusive) ? De plus, êtes-vous favorable au processus de réinscription sur la liste des Pays à décoloniser, lancé à l’ONU sur demande du parti indépendantiste ?

Ce choix, encore une fois, doit être celui des travailleurs et des populations concernées. Je ne me sens pas en ce qui me concerne solidaire de l’État français, dont je combats l’impérialisme, car je sais qu’il sert avant tout à défendre les intérêts de la bourgeoisie, de ces grandes fortunes qui pillent les richesses de la planète et qui exploitent les travailleurs du monde entier.

Je suis en revanche solidaire de tous les combats des exploités et des opprimés pour faire valoir leurs droits, et ce, quelles que soient la couleur des mers, la langue et la couleur de la peau de ses habitants. Mais je suis sûre que la seule véritable émancipation de l’humanité viendra du renversement du système capitaliste à l’échelle de la planète entière et le remplacement de cette société injuste et révoltante par une autre fraternelle, égalitaire, le communisme. 

 

Propos recueillis par Bertrand Prévost

 

 

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