Habillage fond de site

Présidentielle – Le programme pour la Polynésie de Jacques Cheminade

lundi 10 avril 2017

jacques cheminade

Jacques Cheminade, candidat du parti Solidarité et progrès. (© DR)


Dans le cadre de l’élection présidentielle, La Dépêche de Tahiti a fait parvenir un questionnaire à chacun des candidats déclarés, dès le lendemain de la validation de leurs candidatures par le Conseil d’État. Onze candidats, dix questions. À chaque candidat qui aura pris le temps de répondre, deux pages seront ouvertes pour exposer leur programme. À défaut, une page leur sera consacrée sur la base de leur programme pour l’outre-mer. Nous attaquons cette dernière ligne droite électorale par Jacques Cheminade.

Le mandat présidentiel s’achève sur des promesses de François Hollande d’un Accord de Papeete qui base de nouvelles relations entre l’État et la Polynésie française. Fixation de la nouvelle dotation globale d’autonomie, reconnaissance du fait nucléaire, appui financier au service d’oncologie de l’hôpital du Taaone, mesure de simplification des procédures d’indemnisation pour les victimes des essais et d’autres mesures. Cet accord devra être signé par le futur président. Les signerez-vous en l’état ? Que souhaiteriez-vous y apporter ?

Les accords et les pactes du gouvernement Hollande au sujet des outre-mer ont davantage relevé de “saucissonnage”, habillé de pléonasmes (“égalité réelle”) que de stratégies d’ensemble.

Point par point, ces mesures sont intéressantes. Mais elles s’autolimitent par l’incapacité que s’est donnée le gouvernement à s’appuyer sur une stratégie de développement économique d’ensemble, dès lors qu’il ne combat pas l’occupation financière qui freine l’État depuis 30 ans et l’oblige à pratiquer l’austérité.

J’irai beaucoup plus loin que les Accords de Papeete dès lors que ma stratégie est celle d’une planification pour un développement endogène du territoire et une intégration économique à long terme dans son environnement géo-économique.

 

Les conflits sociaux en Guyane sont le symbole de collectivités d’Outre-mer toujours pas mises sur un pied d’égalité avec la métropole. Quelles sont les mesures fortes que vous souhaitez impulser dans les départements et territoires d’outre-mer ?

Tout d’abord, je tiens à dire que je soutiens pleinement le peuple guyanais et le mouvement de protestation pacifique là-bas. Il faut en finir avec la politique hypocrite des pactes d’avenir, des promesses et des miettes, devenue depuis trop longtemps la marque de l’irrespect criminel de la France envers ses citoyens et ses outre-mer. Il faut remplacer les pactes par les plans de développement à long terme.

Dans mon plan pour la Guyane, je propose de créer un commissaire responsable à l’essor productif de la Guyane, issu du monde de l’entreprise sur place, qui devra animer l’ensemble du développement du département et être doté d’une banque de la Guyane, elle-même abondée par des fonds mixtes publics-privés, avec un conseil d’administration composé des forces vives du département.

Mais de manière générale, je pense que les départements et collectivités d’outre-mer subissent, pour ainsi dire, une double peine.

Celle d’un État qui s’est soumis à la dictature des marchés financiers et à la loi du libéralisme effréné, abandonnant toute ambition de développement à long terme de sa population au profit du remboursement d’une dette en grande partie illégitime et usuraire.

Et celle d’un État qui n’a pas tourné la page de son passé colonial, imposant à ses outre-mer une relation de dépendance par l’assistanat, les transferts financiers, le clientélisme, le sous-développement, la monoculture et l’économie “comprador”, fondée sur la mainmise par les descendants de colons sur les secteurs stratégiques (import-export, grande distribution, BTP, foncier, etc.). Sans oublier le déracinement culturel.

Je propose donc, en parallèle de ma politique au niveau national de retour à une Banque nationale de crédit productif public, ces trois mesures phares pour l’ensemble des outre-mer :

1) Pallier l’urgence sociale et infrastructurelle :
Lancer un grand plan de recrutement et de mise à niveau d’urgence des équipements sociaux et des infrastructures de base (en y intégrant les technologies du futur, notamment pour les transports, la médecine, l’énergie et la couverture numérique) ; recruter les personnels soignants en dehors du numerus clausus français ; pour pallier l’urgence en matière d’enseignement, lancer un plan de titularisation des contractuels.
Fixer enfin un véritable SMIC adapté au coût réel de la vie et spécifique à chaque DROM-COM ; engager des poursuites pénales voire des politiques de blocage des prix si nécessaire contre les abus de position dominante et d’entente illicite sur les monopoles.

2) Favoriser le développement agro-industriel local :
Entreprendre un décollage industriel et y intégrant la nouvelle économie de la mer et entreprendre une vraie réforme agraire avec rachat public des terres pour développer enfin une agriculture vivrière ; assurer une protection douanière sur les produits locaux et une aide au décollage des jeunes exploitants ; organiser un système durable de soutien aux PME-PMI DROM-COM au sein de la nouvelle banque publique d’investissement ; promouvoir la transformation sur place des produits et minerais extraits localement.

3) Évincer l’illettrisme :
Organiser un enseignement obligatoire de deux heures hebdomadaires sur les humanités créoles, kanak et polynésiennes et en langue régionale ; assurer un suivi et un tutorat personnalisé pour chaque élève pour une remise à niveau d’urgence.

 

Le tourisme en Polynésie française est une des principales forces économiques. Quelles mesures pourriez-vous prendre pour accentuer l’aide à son développement ?

Là encore la Polynésie, comme la plupart des outre-mer, subit une double peine. Sa petite superficie et son caractère insulaire, ainsi que les conditions de soumission économique dans lesquelles elle a été maintenue par l’État, l’a poussée à développer une économie touristique, qui la rend d’autant plus vulnérable à la conjoncture extérieure. Il faut aider la Polynésie à développer son économie réelle, aussi contrainte soit-elle au niveau géographique, pour contrebalancer cette autre forme de dépendance, en misant sur les infrastructures de base, les productions locales, le numérique, etc.

Mais surtout, si on pense du point de vue de la nouvelle économie bleue que je défends dans mon projet comme un nouveau vecteur scientifique, le caractère insulaire de la Polynésie devient un véritable atout.

Ainsi, il faudra développer la pêche ciblée et l’aquaculture, le secteur halieutique, l’exploration pour une éventuelle extraction minière sous-marine raisonnée.

Il faudra débloquer des fonds pour l’Ifremer en vue de l’exploration scientifique de la faune et de la flore, installer des laboratoires de recherche scientifique et pharmacologique et des centres universitaires dédiés pour recruter sur place les chercheurs de demain.

C’est dans ce contexte que le tourisme apparaîtra comme un secteur complémentaire, dont les habitants ne seront plus dépendants. Il faudra alors valoriser l’éco-tourisme, et le tourisme pour les classes moyennes et populaires.

 

Les blessures du nucléaire peinent à se refermer et la loi Morin n’a pas joué le jeu des indemnisations. Serez-vous vigilants à ce que les indemnisations des victimes et de leurs ayants droit se fassent désormais dans la transparence ?

Oui, absolument. Dans mon projet, je défends l’élargissement des critères de la loi Morin pour la rendre effective. Le retrait récent de la notion de “risque négligeable” ne doit être qu’un point de départ.

Ce qu’il faut absolument faire, c’est aussi :
1) Classer les atolls de Moruroa et Fangatofa comme sites de stockage radioactifs pour les inscrire à l’inventaire des sites contaminés, comme le préconisait la Criirad en 1999 ; améliorer la loi du 13 juin 2006 sur la transparence et la sûreté nucléaire pour permettre une signalisation des risques, un contrôle d’accès des zones et surtout une décontamination.
2) Lancer une étude sérieuse sur les maladies transgénérationnelles touchant les Polynésiens (ainsi que les anciens travailleurs du CEP).
3) Lancer un grand plan d’urgence pour démultiplier les capacités sanitaires de traitement des cancers sur place.

 

L’isolement est un des maux de la vie insulaire. Une continuité territoriale a été mise en place, mais n’a jamais trouvé son rythme. Détournée de son but dans un premier temps, elle a été resserrée pour ne bénéficier qu’à des ménages qui ne peuvent de toute façon pas en profiter, faute de moyens. Pensez-vous changer le système et en quoi ?

Cette continuité doit être réaffirmée grâce à la politique volontariste de l’État, qui doit dans ce domaine activement reprendre la main pour négocier des tarifs en fonction du coût réel de la vie d’une part, et du niveau de vie des habitants d’autre part.

Je défends également pour toutes les familles séparées un système de transports réguliers à coût modéré vers l’Europe et l’hexagone.

Il faut aussi maintenir le régime de congés bonifiés permettant aux fonctionnaires originaires d’outre-mer de repartir régulièrement avec leur famille dans leur région d’origine.

Enfin, il faut désenclaver aussi en intégrant les outre-mer dans leurs régions environnantes, en établissant des lignes de transports aériens avec les pays alentours.

 

À cause du statut d’autonomie polynésien qui confère la compétence fiscale au Pays, le nouveau régime de défiscalisation métropolitain basé sur le crédit d’impôt ne peut s’appliquer ici. L’ancien système a été prolongé de quelques années mais rien n’assure sa pérennité. Souhaitez-vous engager sa poursuite ou mènerez-vous une réflexion pour mettre en place un nouveau système spécifique ?

Le statut d’une collectivité d’outre-mer comme la Polynésie et le partage des compétences qui en découle ne doit pas enfreindre le principe de l’engagement de la République à garantir les meilleures conditions d’existence pour tous, telles0 que le demande notre Constitution.

Il ne faut donc pas exclure une flexibilité et le cas par cas quand il s’agit de domaines aussi fondamentaux que ceux relatifs à l’emploi et la protection sociale.
Nos acquis en métropole doivent pouvoir un maximum profiter à ceux des Pays et ce, malgré leur statut. On trouvera toujours des ajustements si l’intention de développer y est.

Pour ce qui concerne la fiscalité, je préconise de rendre pérenne au Pays mes propositions : maintenir les exonérations de charges sur les bas salaires, ainsi que celles versées par un foyer fiscal sur les prestations sociales, l’épargne populaire, les dons aux associations, etc. ; asseoir à 40 % sur les revenus la taxe d’habitation ; améliorer la lisibilité de l’impôt en fusionnant à moyen terme l’impôt sur le revenu et la CSG pour un grand impôt direct, progressif et équitable ; prévoir trois tranches à taux réduits pour les PME suivant leurs bénéfices et chiffres d’affaires ; exonérer les entreprises de tous les investissements dans les PME qui localisent leur production en France et dans les DROM-COM ; recentrer le crédit impôt recherche vers les PME innovantes ; enfin transformer le CICE en baisse de charge pérenne tout en liant cette baisse à la création réelle d’emploi.

 

 

Le Tahoera’a propose une modification statutaire qui transformerait la Polynésie en Pays associé à la République. Y êtes-vous favorable ?

Comme pour la Nouvelle-Calédonie, et comme pour tous les référendums qui ont déjà eu lieu, chaque territoire doit pouvoir disposer librement de son choix pour son avenir, du moment que ce choix n’est pas contraint par une réalité faussée (abandon par l’État, leurre de la dépendance, intimidations, corruption, etc.).

L’État français devra donc respecter le choix du peuple polynésien, s’il est réellement fait par le peuple (en privilégiant le référendum si cela s’avère nécessaire).

Quel que soit le statut de chaque territoire, le défi de l’État français devra être de développer un rapport beaucoup plus sain qu’aujourd’hui, basé sur le développement mutuel et l’avenir, le respect des spécificités et la relation gagnant-gagnant.

 

Les addictions (alcool, drogue, sucre, tabac), pèsent lourd sur la facture santé des Polynésiens. Comment comptez-vous aider le Pays à venir à bout de ses problèmes, vecteurs par la suite de troubles sociaux ?

Il faut en urgence faire un état des lieux pour une rapide mise à niveau des infrastructures sociales et sanitaires.

Comme indiqué plus haut, cela fait partie de mes priorités. Mais le problème doit aussi être pris en charge du problème à sa source.

Et selon moi, la source de ces addictions est le mal-être d’une population qu’on abandonne à un avenir sans perspective, qu’on méprise et qui n’est pas rendue actrice de son destin.

Ma politique de développement économique, mais aussi celle pour un désenclavement géographique de la Polynésie, doit participer à sortir de ce mal-être et à élargir leur horizon aux Polynésiens.

Un autre aspect subjectif de mon projet entre en ligne de compte pour sortir les Polynésiens de leur mal-être : la nécessité d’une école et d’une politique culturelle éduquant les facultés créatrices de l’individu, notamment par le recours à l’art et la science, et donnant un sens du collectif.

Enfin, il faut une grande politique culturelle réconciliant avec les ultra-marins avec leur passé, leur histoire, leur langue et leur culture d’origine, pour que la nôtre ne soit plus une assimilation imposée.

 

Un accord pour l’étude de faisabilité d’îles flottantes en Polynésie a été signé en janvier entre le Seasteading Institute et le gouvernement polynésien. Ce projet pose la question de l’impact écologique mais aussi sociologique (la population polynésienne est très attachée à sa terre et ses lagons). Quelle est votre position par rapport à ce type de projet ?

Dans mon projet sur l’outre-mer, je défends les aquaplex (villes flottantes) dans l’avenir. Mais j’y précise qu’il n’est pas question de soutenir l’utopie libérale du Floating Island Project de Peter Thiel pour lequel le Seasteading Institute a signé un accord avec le gouvernement polynésien.

En effet, ce projet est totalement importé de l’extérieur et étranger à l’intérêt et la culture des Polynésiens eux-mêmes.

Ma conception des villes flottantes du futur s’inscrit dans celle de la nouvelle économie de la mer et se limite pour l’instant à l’installation de centres de recherche, de formation, de production et de dépollution permettant d’organiser des retombées économiques pour les habitants des territoires, en l’occurrence pour les Polynésiens.

De plus, selon moi ce sont les autorités publiques et régionales qui doivent en prendre la responsabilité.

 

Comment l’État va-t-il poursuivre l’exercice de ses compétences régaliennes en Polynésie française ? Maintien de l’armée, relations internationales, protection de sa ZEE ? De plus, êtes-vous favorable au processus de réinscription sur la liste des Pays à décoloniser, lancé à l’ONU sur demande du parti indépendantiste ?

Là encore, je suis d’avis que le statut de collectivité de la Polynésie et l’autonomie politique dont elle bénéficie, articulée avec la prise en charge par l’État de certains domaines régaliens, doivent être maintenus en l’état si et seulement si cela se fait au nom d’un véritable développement économique à long terme de l’archipel et d’une émancipation sociale et culturelle de ses habitants.

Je pense que, dans le cas contraire, et si le peuple le décide lui-même, il est légitime de demander un changement de statut (et d’exiger une relation gagnant-gagnant avec la France même après un changement de statut).

La question des relations internationales et de la protection de la ZEE s’inscrit dans une nouvelle réalité: celle du changement de paradigme opéré par les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

Certes, leurs politiques restent imparfaites mais il est une chose indéniable que nous devons défendre pour avoir notre part à jouer, afin de protéger les intérêts de nos populations d’outre-mer : ces États ont créé ces dernières années, parallèlement au FMI et à la Banque mondiale et selon une logique de développement mutuel sans contrepartie, des banques de développement qui ont permis d’investir l’équivalent de plusieurs fois le plan Marshall dans les infrastructures (ponts, routes, chemins de fer, ports, etc.) en Afrique, en Inde, et en Amérique du Sud.

La Chine prend un essor tout particulier, mais contrairement à ce qui est souvent allégué dans nos médias, elle fait l’effort de le partager.

Elle l’a montré dans l’engagement inédit qu’elle a pris au dernier G20 pour un nouveau système économique qui puisse orienter les capitaux dans la lutte contre la pauvreté et pour le développement, et surtout au sein de son projet des nouvelles routes de la soie. Y participer, coopérer, c’est se laisser en échanger le levier pour négocier les intérêts des Polynésiens quand ceux de la Chine s’exercent chez eux ou sur nos zones économiques exclusives.

En Polynésie, les investissements actuellement proposés par la Chine doivent par exemple être réellement orientés vers les infrastructures de base, au profit de l’emploi et de la formation sur place, en vue de nouveaux marchés pour les produits locaux, et d’une concertation pour un éventuel plan global d’extraction minière sous-marine raisonnée au profit de tous (supposant un zonage en fonction d’une évaluation conjointe du potentiel scientifique, environnemental et industriel).

 

 

Propos recueillis par Bertrand Prévost

 

Qui est Jacques Cheminade ?

Né en 1941 (76 ans), Jacques Cheminade n’en est pas à sa première campagne présidentielle. Le fondateur du parti politique Solidarité et progrès était déjà candidat à l’élection présidentielle de 1995 (0,27 %), puis à celle de 2012 (0,25 %).
Produit de l’ENA, il passe sa vie professionnelle dans la fonction publique à la direction des relations économiques extérieures avant de la quitter en 1982.
Il n’a jamais été élu.

 

cheminade

 

 

 

 

 

2
0
0

Pavé PI

Edition abonnés
Le vote

La pose des silhouettes noires peut-elle avoir un impact sur les habitudes de circulation ?

Loading ... Loading ...
www.my-meteo.fr
Météo Tahiti Papeete