Reo ma’ohi : “Nous sommes sur la mauvaise pente, mais il est encore temps d’agir”

    mercredi 14 octobre 2015

    Mirose Paia et Jacques Vernaudon, tous deux maîtres de conférences, interviendront demain à l’université sur le thème : “Langues polynésiennes et plurilinguisme : qu’avons-nous appris de dix ans d’enseignement expérimental en Polynésie française ?” Le bilan est mitigé, car si l’expérience a porté ses fruits au niveau de l’école, elle a mis en exergue le fait qu’une grande majorité de familles ne transmet plus les langues polynésiennes à leurs enfants. Pour Jacques Vernaudon, les langues polynésiennes sont “sur une mauvaise pente. Il est encore possible d’avoir un sursaut et un nouvel engagement dans la transmission, mais il faut que ça ait lieu maintenant.” Interview.

    Demain soir, vous présenterez avec Mirose Paia les principales conclusions de 10 ans d’enseignement expérimental du tahitien en primaire (lire ci-dessous). Quel bilan peut-il être fait ?
    C’est un bilan mitigé. Les résultats sont très encourageants du point de vue du dispositif en tant que tel dans l’espace strictement de l’école, et c’est à poursuivre. Mais la mise en place de ce dispositif nous a permis de récolter des informations sur ce qui se passe autour de l’école, et là, on est dans une situation plutôt critique où on s’aperçoit que les langues polynésiennes, sauf exception, ne sont plus transmises aux enfants par leurs parents et qu’une très grande majorité d’adultes s’adressent systématiquement aux enfants en français ou dans une variante locale du français. Et l’école, avec 2 h 30 voire 5 heures de tahitien par semaine, ne peut pas inverser ce processus de déperdition linguistique sociétale s’il n’y a pas de conscience globale au niveau de la société, à la fois de l’urgence de la situation mais aussi de l’intérêt patrimonial de la langue.
    De ce qu’on a pu lire et avec les enquêtes qu’on a menées, les Polynésiens en général ont un attachement réel à leur langue, mais au-delà de cet attachement, si les gens ne parlent pas leur langue à leurs enfants, celles-ci ne seront pas transmises et ce n’est pas l’école qui pourra y remédier. C’est un peu l’idée qu’on veut faire passer demain soir, en alertant l’opinion publique sur le fait qu’on est arrivé à une phase critique dans la transmission des langues.

    Mais les langues polynésiennes ne sont pas encore à l’agonie ?
    Elles sont sur une mauvaise pente. Parmi les critères utilisés pour mesurer le degré de vitalité d’une langue, le plus important est celui de la transmission intergénérationnelle entre les parents et les enfants. Si demain, sur une proportion de 100, vous en avez seulement 10 qui parlent tahitien et tous les autres ne parlent que français, les 10 n’ont plus aucune raison d’utiliser le tahitien. De même pour ces enfants qui auront appris le tahitien à l’école, parce qu’ils n’auront aucune occasion de réinvestir leurs connaissances, ils vont perdre la langue et ils ne vont pas la transmettre à leur propres enfants.
    Dans la société, à part les heures de tahitien inscrites au programme scolaire, il devient rarissime de trouver des occasions où des adultes vont s’adresser spontanément à eux en tahitien. Très peu d’adultes parlent une langue polynésienne à leurs enfants. Dans le meilleur des cas, ces enfants développent quand même une compréhension, mais ça veut dire que cette génération d’enfants, quand ils seront à leur tour parents, ne pourront pas produire, parce qu’ils n’ont pas été entraînés à produire, donc ils ne pourront pas parler ces langues à leurs propres enfants. Il restera éventuellement encore les grands-parents pour parler à leurs petits-enfants. On peut encore sauver les meubles avec un saut de génération, mais de génération en génération, la proportion de locuteurs, d’usagers de la langue, se réduit jusqu’à atteindre un seuil critique. Je ne veux pas être dans le catastrophisme.
    Ce que je dis, c’est que pour l’instant, la pente est plutôt mauvaise pour les langues polynésiennes. On est dans un processus de non-transmission familiale, mais il est encore temps de réactiver ce processus parce qu’il y a encore des gens qui parlent les langues polynésiennes dans la génération des parents un peu âgés et des grands-parents. Les jeunes parents sont souvent en insécurité linguistique, mais dans la configuration de la société polynésienne, les grands-parents sont là autour de nous, donc on peut encore réussir à les engager dans la transmission des langues à leurs petits-enfants. C’est encore possible d’avoir un sursaut et un nouvel engagement dans la transmission, mais il faut que ça ait lieu maintenant, parce que dans une génération, ça sera beaucoup plus compliqué à réactiver. Ceci dit, quand une langue est complètement hors d’usage, on peut la faire renaître de ses cendres, c’est arrivé historiquement avec l’hébreu. On a un cas un peu équivalent avec le maori, qui était moribond et qui a été réactivé. Mais c’est bête d’en arriver là pour tout réactiver. Il se trouve qu’on est dans une société polynésienne contemporaine dans laquelle on peut se remettre à transmettre sans attendre que les langues aient complètement disparues du paysage.

    Qu’en est-il du dispositif expérimental aujourd’hui ? Est-il toujours en place ?
    Les dispositifs expérimentaux sont terminés. Maintenant, certaines écoles, certaines équipes pédagogiques, ont choisi de continuer à enseigner 5 heures de tahitien par semaine. Le cadre des programmes prévoit à minima 2 h 40 en maternelle et 2 h 30 en élémentaire. Certaines écoles ont décidé de passer à 5 heures, mais c’est un choix fondé sur le volontariat des équipes pédagogiques, en concertation avec les familles, et en ayant leur adhésion. L’idée que l’on puisse généraliser cet enseignement à 5 heures passera nécessairement par l’engagement à la fois des enseignants et des familles.

    Propos recueillis par V.H.

    Pratique

    Mirose Paia, maître de conférences en langues et littératures polynésiennes, et Jacques Vernaudon, maître de conférences en linguistique, interviendront, dans le cadre du cycle des conférences “Savoirs pour tous” sur le thème : “Langues polynésiennes et plurilinguisme : qu’avons-nous appris de dix ans d’enseignement expérimental en Polynésie française ?”, demain, à 18 h 15, dans l’amphithéâtre A1 de l’Université de la Polynésie française. Entrée libre.

     

    Dix ans d’enseignement expérimental du tahitien

    Depuis les années 1960, la Polynésie française connaît un changement linguistique majeur. Le français tend à remplacer les sept langues polynésiennes autochtones, dont la plus parlée, le tahitien, dans la plupart des situations de la vie quotidienne, y compris dans le giron familial. Dans le prolongement des efforts de revitalisation linguistique engagés à partir des années 1980, le gouvernement local a expérimenté, depuis 2005, trois programmes expérimentaux bilingues français-tahitien successifs à l’école primaire, dont un financé par l’Agence nationale de la recherche et un autre par le fonds d’expérimentation pour la jeunesse.
    Deux de ces programmes ont permis de suivre une cohorte d’élèves pendant cinq ans, du CP au CM2. Une moitié des élèves, le groupe expérimental, était en configuration bilingue avec 5 heures d’enseignement en tahitien par semaine ; l’autre moitié, le groupe contrôle, n’avait que les 2 h 30 de tahitien inscrits au programme. Cette expérimentation a concerné 212 élèves (un échantillon réduit à 186 arrivé en CM2 avec l’évaporation) répartis dans sept écoles de Tahiti et Moorea.
    Cette démarche visait à rompre avec le modèle éducatif monolingue, à revitaliser un patrimoine culturel et linguistique perçu comme menacé et à promouvoir un bilinguisme additif. L’originalité de ces programmes, comparativement aux précédents, est qu’ils ont été systématiquement évalués selon deux axes complémentaires, l’un psycholinguistique (évaluations en français et en tahitien d’une cohorte d’élèves), l’autre sociolinguistique (enquêtes sur les pratiques et les représentations enseignantes, parentales et enfantines). La conférence de demain présentera les principales conclusions de ces évaluations et ouvrira la discussion sur les enjeux contemporains de politique linguistique.

    Toanui 2016-03-06 08:12:00
    Oti,
    En lisant votre commentaire, on ne peut être que consterné par la stupidité du contenu! Vous avez au moins le mérite d''amuser la galerie par votre sottise! C''est là votre seul mérite!
    Oti 2015-10-14 17:58:00
    Heureusement que le français prend le dessus... Vous croyez que nos enfants trouveront un boulot grâce à la langue tahitienne.. Il faut apprendre le français, l'anglais et si possible le mandarin, le tahitien ne sert à rien. Il faudrait le supprimer du primaire et apprendre aux enfants à lire écrire et compter. Trop d'enfants arrivent au collège sans maîtriser les matières de base. Ils ratent ensuite toute leur scolarité. Le tahitien c'est bon pour le folklore.
    bluff 2015-10-14 12:09:00
    mais où se place le marquisien , aussi important que le tahitien!
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