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Six décès de SDF depuis le début de l’année

mardi 6 août 2019

Selon le père Christophe, il y a 300 SDF en moyenne dans les rues de Papeete, mais également Faa’a, Pirae et Arue. Photo : Damien Grivois

Selon le père Christophe, il y a 300 SDF en moyenne dans les rues de Papeete, mais également Faa’a, Pirae et Arue. Photo : Damien Grivois


Terrible début d’année 2019 pour les personnes à la rue, qui ont perdu six des leurs en sept mois. La Dépêche a rencontré le père Christophe, vicaire de la cathédrale de Papeete, investi depuis plus de 25 ans dans l’aide aux personnes en situation de précarité. Il évoque l’évolution de la société, l’aveuglement de “ceux qui ne veulent pas voir”, le triomphe de l’individualisme, mais également l’action jugée trop faible de la classe politique, “coupée des réalités” d’une partie de la population.

Père Christophe, vous vous demandez dans le bulletin de la cathédrale si le dernier décès d’un SDF, Théodore, sera enfin de nature à “réveiller nos consciences”…

Oui, il y a eu d’abord Pancho qui s’est donné la mort dans sa cellule à la police. Émilie est morte dans un foyer où on l’avait placée. Maria est cette jeune sans domicile fixe (SDF) morte à la suite des coups de son compagnon. Jean est le SDF retrouvé mort sur la plage à Papara. John est un vieux monsieur resté très longtemps dans la rue et qui ne voulait pas rentrer chez lui. Sa famille l’a accompagné dans les derniers moments. Enfin, Théodore est mort il y a deux semaines. Sans John, la moyenne d’âge des disparus est de 43 ans…

En France, 67 millions d’habitants et 214 morts dans la rue. En Polynésie, 278 000 habitants et cinq morts… Qu’est devenue la solidarité ?

 

Quels sont les obstacles qui existent toujours ?

Ce qui nous épuise le plus, ce sont certainement les aspects administratifs. D’une certaine manière, les rapports avec les politiques ne peuvent être que conflictuels. D’avoir des personnes à la rue, c’est un échec pour le politique. Même si, comme l’a dit le Christ, des pauvres il y en aura toujours…

Mais c’est vrai que ça reste quelque chose qui dérange. Je crois que les SDF sont une bénédiction pour le pays : si on n’avait pas la misère dans nos rues, personne n’imaginerait ce qui se passe dans les fonds de vallée.

 

Une misère en cache une autre ?

On parle beaucoup plus facilement de la précarité dans la rue que de celle dans les quartiers, que l’on ne voit pas. Ce sont les personnes à la rue qui nous empêchent d’oublier. Par exemple, il y a cette volonté symptomatique, consciente ou pas, de toujours vouloir dire que les SDF viennent des îles, ce qui est largement faux.

S’ils ne viennent pas des îles, d’où viennent-ils ? Et là, on est obligé d’admettre qu’ils viennent de là où on ne veut pas regarder !

 

Quelle est la situation actuelle des sans-abri ?

Il y a 300 SDF en moyenne dans la rue. À mon sens, c’est un chiffre qui a progressé depuis 25 ans mais qui s’est stabilisé depuis ces 5-6 dernières années. Toutes les personnes accueillies à Te Vai-Ete sont pointées, idem pour les personnes que l’on rencontre lors des maraudes.

L’an passé, nous en avons rencontré 450, mais on peut estimer que 150 d’entre elles n’ont été que très temporairement à la rue.

 

Toutes les personnes en situation de précarité “échouent-elles” à Papeete ?

En vérité, la zone va de l’aéroport de Faa’a au rond-point du camp de Arue. (…) Ils circulent beaucoup, on voit certains SDF à Faa’a puis on les retrouve à Nahoata par exemple. Le profil des personnes à la rue reste très variable.

On a un groupe assez important de personnes qui souffrent de troubles psychologiques ou psychiatriques. Il y en a de plus en plus à la rue, ça c’est une nouveauté. Il y a aussi davantage de personnes à la retraite ou en âge de l’être.

 

Et il y a de nombreux SDF qui ont un emploi…

Oui. D’abord, la grande masse des SDF est en âge de travailler. Avec les contrats d’aide à l’emploi (CAE), les associations qui oeuvrent sur le terrain ont réussi à en embaucher pas mal. Ça reste des emplois précaires, même si les CAE sont une bonne chose pour eux.

Mais en effet, sans même parler de ceux qui travaillent au noir, beaucoup de SDF ont un travail. Il y a aussi ceux qui sortent de prison et qui ne sont pas désirés dans leur famille.

Il faut aussi noter la présence de quelques mineurs, de manière plus périodique, surtout pendant les périodes de vacances. Enfin, parfois, quelques petits enfants, qui accompagnent leurs parents…

 

Avez-vous observé un “effet ice” dans la rue ?

Oui, un petit peu moins fort maintenant, mais à un moment, on a même eu un réel trafic. On avait quelques personnes à la rue qui vendaient du côté de Patutoa, Vaininiore, le plus souvent pour pouvoir se payer leur consommation. Ça se repère assez vite : perte de poids, agressivité… Il est possible que ce réseau a été démantelé.

Les SDF étant plus repérables, je pense que les dealers ont eu peur d’être plus facilement pistés. Parmi les personnes qui se prostituent, il y en a encore qui, occasionnellement, font sans doute un peu de business.

 

Il y a en Polynésie française, pays qui n’hésite pas à afficher ses valeurs chrétiennes, un fossé béant entre les très riches et les très pauvres. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je pense qu’il y a vraiment un individualisme de plus en plus prégnant, et qui s’est installé d’une manière plus rapide que dans les pays occidentaux. C’est pour ça que six morts depuis le début de l’année, ça n’est pas rien. Et pourtant, ça ne suscite guère qu’une quasi-indifférence. Le dernier, on n’en a pas parlé du tout… C’est vrai qu’il est mort de mort naturelle, mais c’était place Vaiete, à 100 m des roulottes…

Le soir, on a des SDF qui dorment autour de la cathédrale, eh bien, le week-end, je vois des jeunes mettre leur musique à fond juste à côté d’eux, sans le moindre respect. Ils ne veulent pas les voir. Ça aussi, ça illustre l’individualisme, c’est un vrai reflet de la situation d’aujourd’hui.

En France et aux États-Unis, les inégalités sont aussi fortes, sauf qu’ici, le très riche croise le très pauvre dans la rue. On se connaît tous, c’est pourquoi on ressent ce fossé d’une manière peut-être plus violente.

 

Où en est le projet d’un nouveau centre d’accueil Te Vai-Ete ?

L’actuel centre de l’avenue du chef Vairaatoa est né il y a 25 ans. Pour le futur centre, nous sommes toujours en collecte de fonds. Nous avons reçu 3 millions de francs de la population, pour un projet évalué à près de 150 millions. Une petite entreprise nous a fait une promesse de don chiffrée. Deux autres familles, des groupes économiques, ont aussi promis de nous aider sans indiquer de montant.

Tous les autres courriers sont pour l’heure restés sans réponse. Les actuels locaux sont devenus vétustes et inadaptés à la réalité d’aujourd’hui. On aimerait pouvoir mettre un toit au-dessus de toutes nos actions, en matière d’alimentation, d’aide médicale, d’aide administrative, de consultations psy, de formations, d’ateliers… Nous souhaitons financer cela avec de l’argent privé.

 

On se souvient de quelques tensions lors de l’affaire des chiens des SDF. Quelle est la nature de la relation entre Te Vai-Ete et la ville de Papeete ?

L’actuel centre se trouve sur un terrain communal qui est mis à notre disposition. Les rapports avec la mairie sont ce qu’ils sont, il est vrai qu’ils sont assez conflictuels depuis l’élection du tavana. Ça n’est pas toujours facile, je n’en suis pas seulement victime, je suis peut-être aussi un peu acteur dans l’histoire !

 

Et avec le Pays et ses ministères de la Santé et des Solidarités ? Et avec les autres Églises ? N’êtes-vous pas un peu seul dans le désert ?

Non ! D’abord, il y a d’autres associations. C’est vrai que l’Église catholique est très impliquée, notamment via Caritas, le Secours catholique, les foyers, etc. L’Église protestante doit construire un foyer de jeunes travailleurs. Et puis il y a le collectif Te Tai Vevo qui s’est mis en place et regroupe toutes les associations caritatives, Croix-Rouge, centre d’hébergement, qui nous permet d’intervenir de manière unie auprès des autorités publiques.

Sinon, nous avons de bons rapports avec la présidence, avec le ministère des Affaires sociales d’Isabelle Sachet. Mais bon, ce sont des politiques, ils suivent le sens du vent, on ne peut pas dire que l’on voit énormément de choses bouger.

Aujourd’hui, la priorité, ce sont les élections municipales et la venue de monsieur Macron. Il est probable d’ailleurs que les SDF soient invités à ne pas trop se montrer lors de la visite du président de la République…

 

Il n’y a pas, selon vous, de mauvaise volonté de la part du politique ?

Oui, il y a surtout une profonde méconnaissance de la réalité. Les politiques viennent bien à l’occasion faire une maraude avec nous, mais ça s’arrête là. Il suffit de voir ce qui est demandé pour remplir un dossier du Régime de solidarité (RST) pour comprendre à quel point les politiques peuvent être déconnectés. Ce sont sans doute des gens qui ont du coeur mais les phénomènes de cour, comme à Versailles à l’époque, les coupent de la réalité quotidienne. C’est aussi pour cela que je cherche l’argent ailleurs.

 

Peut-on dire que la question des sans-abri n’a pas avancé ?

Non, on a quand même fait du chemin. Quand on a commencé il y a 25 ans, les bénévoles avec qui on agissait ont souffert. Ils se faisaient alpaguer par les gens qui leur reprochaient de favoriser la fainéantise, l’assistanat : il ne pouvait pas y avoir de SDF à Tahiti, c’était forcément des paresseux…

À ce niveau-là, il y a eu une vraie évolution, beaucoup de gens ont pris conscience que la pauvreté est une réalité. Et pour le fonctionnement du centre, il y a toujours des dons.

 

Propos recueillis par Damien Grivois

 

Le père Christophe avec un sans-abri installé aux abords de la cathédrale de Papeete. “On a un groupe assez important de personnes qui souffrent de troubles psychologiques ou psychiatriques”, explique le vicaire. Photo : Damien Grivois

Le père Christophe avec un sans-abri installé aux abords de la cathédrale de Papeete. “On a un groupe assez important de personnes qui souffrent de troubles psychologiques ou psychiatriques”, explique le vicaire. Photo : Damien Grivois

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