Sur les traces des tortues vertes à Tetiaroa

    mardi 19 janvier 2016

     La Dépêche a passé trois jours sur l’atoll de Tetiaroa pour travailler avec les équipes scientifiques qui étudient la ponte des tortues vertes. Matin, midi, soir et nuit, les équipes balayent le terrain à la recherche de pontes, ou d’éclosions de juvéniles. Les données collectées doivent permettre de mieux connaître une espèce en voie de disparition.

    Pour étudier les tortues, la première chose à posséder, après le bagage scolaire, c’est la santé. Des heures et des heures à marcher en plein soleil sur l’atoll de Tetiaroa n’est pas de tout repos.
    Un coup dans le sable, un autre dans la soupe de corail. Un autre encore les pieds dans l’eau, jusqu’aux épaules parfois… De la recherche qui s’apparente à une quête, avec ses pièges, ses embûches, sa fatigue.
    Depuis sept ans, les membres de l’association Te mana o te moana sillonnent l’atoll de Tetiaroa pour relever les montées des tortues sur les motu, les lieux de pontes, les éclosions. Sept années d’un difficile travail. Difficile car ces missions sont souvent coûteuses et que l’association ne possède pas de budget pérenne.
    Chaque année, c’est la course à la subvention. Difficile aussi par les conditions d’observation. Le soleil ne pardonne pas à celui qui aurait oublié sa crème.
    Chaque année, de novembre à avril, les pontes et les éclosions de juvéniles peuvent s’observer. Le temps pour les scientifiques de l’association de Moorea, épaulés par les membres de Tetiaroa Society sur place, de collecter un maximum de données sur un animal dont on connaît assez peu les habitudes.
    Ce n’est en effet que tout récemment que la confirmation a pu être faite que les tortues vertes qui sillonnent nos eaux ne sont en fait que de passage.
    Elles passent la plupart de leur temps du côté de Fidji, où elles mangent tranquillement une algue qui ne se trouve pas dans nos eaux.
    Matthieu et Guillaume, un seau dans une main, une petite pelle dans l’autre, longent chaque motu, traquent les traces de montées des tortues, les descentes aussi.
    “Elles sont timides”, explique Matthieu. “Timides et souvent insatisfaites. Elles peuvent monter sur la plage, tourner, creuser, pour finalement redescendre sans pondre.”
    Aussi, il faut suivre les traces, répertorier les nids, ne pas confondre avec celui qui a été creusé quelques jours plus tôt, peut-être par cette même tortue qui peut pondre jusque sept fois par saison.
    Sur ces plages vierges, les traces, même une semaine plus tard, sont encore bien visibles.

    Creuser, étudier et sauver

    La ponte a commencé il y a deux mois et demi. Les premiers bébés tortues commencent à sortir. Ce mardi, au fond d’une “cuvette”, le trou laissé par les juvéniles sortis, huit bébés sont retrouvés.
    Coincés sous un bloc de corail. Ils sont tous mesurés et des prélèvements de peau sont effectués. Les œufs éclos sont comptés. Les non éclos aussi. La profondeur du trou, sa largeur, la largeur des traces laissées lors de la ponte…
    Tout est répertorié, consigné pour alimenter un plus gros document qui permettra d’en savoir plus sur la tortue verte. Sur les huit bébés retrouvés, sept sont remis à l’eau. Le huitième, visiblement blessé, ira se faire soigner à Moorea.
    Une chance aura été donnée aux autres bébés tortues. Pour l’une d’elle, cette seconde chance ne sera pas salutaire. À peine dans l’eau, une carangue de passage s’en fera son déjeuner.
    Les prélèvements de peau iront quant à eux au centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe) qui dressera l’arbre généalogique de ces tortues, menacées comme beaucoup d’espèces par les changements climatiques et l’intervention  humaine.
    Deux jours durant, Matthieu, Guillaume et Moana, de Tetiaroa Society, iront sur ces motu pour faire les relevés. Visiblement, la présence de l’hôtel n’a pas troublé les animaux qui continuent de pondre, y compris aux pieds des villas de luxe, ou encore de la piscine.

    De nuit, bredouille ou presque

    Une étude de nuit s’est aussi faite. Sur un motu, même sable, même difficulté de progression, les piqûres de nono en plus.
    En deux fois, les équipes de Te mana o te moana et Tetiaroa Society parcourront plus de dix kilomètres à pied dans la soupe de corail pour espérer tomber sur une ponte. Une occasion en or pour observer une tortue, la baguer aussi. Pas de chance, ce soir-là, malgré une lune timide, aucune montée ne sera signalée.
    En revanche, le long de la plage, un DCP sera découvert. Un dispositif de concentration de poissons dérivant qui fait enrager les scientifiques. Un procédé complètement interdit pour la pêche.
    Tout doucement, la saison 2015-2016 s’achève. L’année semble ne pas être mauvaise, à défaut d’être bonne.
    Le phénomène El Niño qui touche le Pacifique Sud, Cette année laisse les scientifiques sceptiques sur les chances de reproduction l’année prochaine.
    Pour l’heure, les données collectées ne permettent pas encore de fournir le recul nécessaire pour prévoir les bonnes et les mauvaises années.
    Mais l’association, avec le soutien du Criobe, de Tetiaroa Society, des ministères, de la direction de l’environnement et de quelques fonds européens, tente chaque année d’en savoir un peu plus.

    Bertrand Prévost

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    Matthieu Petit : “Pour bien protéger, il faut bien comprendre”

    Matthieu Petit œuvre depuis près de dix ans à l’étude et la préservation des tortues marines en Polynésie française avec l’association Te mana o te moana, dont il est le responsable des programmes scientifiques. À Tetiaroa, il poursuit sa collecte d’informations sur un animal encore très méconnu, la tortue verte. Ses habitudes, la ponte, la naissance des juvéniles… Il parle de son travail avec passion.

    Cette observation des tortues, c’est un programme que vous mettez en place toute l’année ?
    Pendant toute la saison de ponte et d’éclosion. Suivant les années, nous n’avons pas la même organisation. Cette année, nous avons une personne présente sur place dix à quinze jours par mois pendant toute la saison.

    Quel est votre objectif ?
    C’est d’avoir une idée assez complète du nombre de traces sur les motu et de récupérer des renseignements en plus, comme le nombre d’œufs par nid, la longueur moyenne des bébés, faire des prélèvements de peau pour analyses génétiques, etc.

    Sur le terrain, vous faites effectivement énormément de prélèvements. À quoi cela va-t-il servir ?
    Les tortues vertes qui viennent pondre à Tetiaroa sont des espèces menacées et il y a un gros manque de données en Polynésie française comparativement à d’autres pays du Pacifique ou d’autres départements d’outre-mer. On dit toujours que pour bien protéger, il faut bien comprendre, et nous avons donc décidé de mettre en place des études scientifiques depuis 2007. L’objectif n’est pas d’être à la pointe en terme de données sur les tortues, mais de faire un suivi régulier pour voir l’évolution de la population, au moins au niveau de Tetiaroa qui est un gros site de ponte. Les données peuvent être utiles localement pour la direction de l’environnement.

    À quoi vous serviront les prélèvements de peau ?
    Il y a deux ans, une étude a été menée par le Criobe (centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement, NDLR) avec nos échantillons qui ont permis de montrer qu’en Polynésie française, il y avait de multiples paternités dans les nids. Cela permet aussi de voir les différences génétiques entre les tortues.

    Le but est-il, à terme, de construire un arbre généalogique ?
    Effectivement. Ces analyses vont nous permettre de déterminer s’il y a des échanges entre les différentes populations et essayer d’avoir un chiffre global du nombre de tortues présentes ici.

    Ces tortues viennent pondre en Polynésie française mais n’y résident pas ?
    Oui, elles viennent de Fidji. Elles y passent le plus clair de leur temps, à se nourrir et faire des réserves pour venir pondre. Avec un programme de balises satellites pendant six mois, on s’est rendu compte que toutes les tortues de Tetiaroa suivaient un chemin identique comme une autoroute dans le Pacifique, et qu’elles allaient à Fidji.

    Ces tortues adultes ne sont donc pas dans nos eaux la plupart du temps…
    Les tortues adultes, non. Mais on a les jeunes tortues qui restent en zone de nourrissage au stade juvénile jusque 50-60 centimètres. Celles de 150 kilos, on n’en voit pas en dehors de la saison de ponte.

    Tetiaroa n’est pas le seul site de ponte ?
    C’est une zone importante. Le plus important serait le triangle Scilly-Mopelia-Bellinghausen, mais qui est en réserve territoriale et où nous n’avons pas d’accès. Potentiellement, les Tuamotu sont aussi une zone de ponte, mais nous n’avons pas de données.

    Reproduction : “Un œuf sur 1 000 donnera une tortue adulte capable un jour de se reproduire.”

    Braconnage : “À la clinique de Moorea, en 11 ans, on a sauvé 190 tortues. On pense que chaque année, en Polynésie française, au moins 500 sont tuées.”

    Bénévolat : “Nous cherchons des personnes qui pourraient suivre les pontes et les éclosions sur des sites trop éloignés pour nous.”

    Lors des observations, nous avons aidé quelques tortues mal engagées à sortir des nids. Combien d’entre elles deviendront adultes ?
    Le fait de les avoir aidées est une mission annexe. Nous sommes là avant tout pour le suivi scientifique. Après, les chiffres sont durs… Un œuf sur 1 000 donnera une tortue adulte capable un jour de se reproduire. On sait que quand on relâche un bébé, il y a de grandes chances qu’il finisse dans la bouche d’un prédateur. On le fait malgré tout. Celles qui sont mal en point, on peut leur donner un petit coup de pouce à la clinique des tortues de Moorea.

    L’élevage est-il possible ?
    Techniquement, c’est possible. Mais pour faire quoi ? La consommation, la préservation de l’espèce ? Pour la consommation, il faut attendre très longtemps, et cela va coûter énormément d’argent. Pour le repeuplement, ce sera compliqué aussi. La reproduction des tortues en captivité ne fonctionne pas. Cela veut dire qu’il faut prélever les bébés en milieu naturel et, lors de l’élevage, on va modifier leurs habitudes. Après, elles risquent d’être relâchées dans une période qui ne leur convient pas, sans être habituées à se nourrir seules. Il n’y a aucune garantie que l’élevage ait un apport positif.

    Récupérer des bébés, c’est aussi une facette de la clinique des tortues qui vous permet ensuite de sensibiliser le jeune public ?
    Oui, mais nous ne le faisons pas pour cela. Si nous revenons de Tetiaroa avec une tortue, c’est qu’elle a un problème. Une tortue saine sera rejetée à l’eau. Montrer une tortue peut effectivement permettre la sensibilisation. À la clinique de Moorea, en 11 ans, on a sauvé 190 tortues. On pense que chaque année, en Polynésie française, au moins 500 sont tuées. Avec le centre, on n’arrivera pas à sauver l’espèce mais on peut faire changer les mentalités.

    Le suivi est-il assuré chaque année ?
    C’est un suivi très laborieux en terme d’efforts, mais aussi de budget. On a commencé il y a sept ans sur un atoll désert et aujourd’hui, il y a un hôtel, mais aussi des infrastructures mises à disposition. Le suivi de jour est facile à mettre en place sur l’atoll et il y a le bonus : la veille de nuit pour observer une ponte et marquer la tortue. C’est de nuit, c’est dur.

    Tetiaroa Society vous épaule dans ces études ?
    La direction de l’environnement nous a soutenus au début, en 2007, puis il a fallu trouver d’autres financements. Sur deux ans, nous avons travaillé avec Planète urgence, puis avec Pacific Beachcomber et, depuis deux ans, nous avons le soutien de Tetiaroa Society qui est gestionnaire de l’éco-station et qui gère les programmes écologiques et scientifiques sur l’atoll.

    Vous baguez toutes les tortues que vous croisez ?
    Oui, une bague, c’est une carte d’identité. On pourrait collecter des infos essentielles avec ça. Sa croissance, ses habitudes de voyage, de ponte, etc.

    Vous êtes toujours en recherche de fonds pour financer vos projets, mais aussi en recherche de bénévoles…
    Effectivement. Nous cherchons des personnes qui pourraient suivre les pontes et les éclosions sur des sites trop éloignés pour nous. Les Tuamotu par exemple sont quasi inexplorés. Ce serait des données inédites. Toutes nos données sont systématiquement communiquées à la direction de l’environnement et dans les bases de données nationales et internationales.

    Récemment, la COP 21 s’est tenue à Paris. Ces grandes réunions vous concernent-elles ?
    Oui. Le réchauffement climatique impacte les tortues sur toutes les étapes de leur cycle de vie. Au stade œuf, le sexe de la tortue qui va naître sera déterminé par la température du sable. Avec le réchauffement climatique, il y aura de plus en plus de sable chaud, donc de plus en plus de femelles, et un gros problème de brassage génétique. Les courants marins vont être modifiés et cela impactera sur la dispersion des bébés. Cela va modifier la richesse des récifs coralliens, des champs d’algues et des ressources en nourriture des tortues. La montée des eaux peut aussi détruire les zones de pontes.

    Propos recueillis par Bertrand Prévost

    petit 2016-01-20 03:28:00
    C'est bien,Matthieu, beau reportage avec la dépêche de Tahiti. C'est passionnant
    Les nono ça piquent fort!!!
    Bien reçus le colis,de quoi étudier pour le reste de l'hiver
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