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Taaroanui Maraea : « Le 5-Mars n’est plus simplement l’histoire d’une Église particulière »

vendredi 3 mars 2017

taaroanui maraea

Selon le président de l’Église protestante maohi, Taaroanui Maraea, “le 5-Mars fonde quelque part une nouvelle histoire de notre pays, qui n’est pas simplement une histoire religieuse”. “Il y a eu un tournant qui a métamorphosé les perspectives, la vision de notre société aujourd’hui. C’est une page très importante de notre histoire.” (© Vaiana Hargous)


L’Église protestante maohi célèbrera, dimanche, le 220e anniversaire de l’arrivée de l’Évangile. Une fête légale qui “n’est plus simplement l’histoire d’une église particulière, mais une page importante de notre histoire en général “, explique Taaroanui Maraea, le président de l’Église protestante maohi. Interview.

 

Que célèbrent les protestants le 5-Mars ?

Juste un rappel historique. Le 5 mars 1797 arrivait ici, à Tahiti, une poignée d’hommes et de femmes sur un bateau, le Duff, dans l’idée d’annoncer l’Évangile à l’autre extrémité de la Terre, dans un monde qu’à l’époque l’Europe venait de découvrir à travers les écrits des premiers navigateurs européens comme Wallis, Cook et autres.

Donc, ils avaient pris la décision de partir vers ces terres lointaines, inconnues, avec ce désir d’annoncer l’Évangile.

Nous célébrons cela. Mais nous essayons aussi de ne pas oublier que c’est une page importante de notre histoire, et pas simplement celle de l’Église protestante maohi.

Je pense qu’à partir du moment où le Pays a pris la décision que ce jour devienne un jour chômé, le 5-Mars n’est plus simplement l’histoire d’une église particulière, mais elle est aussi devenue une page importante de notre histoire en général.

Néanmoins, pour l’Église protestante maohi, nous essayons de le célébrer tant que nous pouvons.

Cette année, les paroisses se sont regroupées dans quelques endroits. À Papeete, les paroisses vont se regrouper à la salle Maco Nena, donc le culte de ce dimanche sera célébrer là-bas, avec bien entendu des activités après.

Ce sera la même chose pour la côte est, où les treize paroisses vont se rassembler à Mahina, à la stèle qui rappelle cette histoire. Le culte aura lieu à partir de 8 heures, suivi par des activités un peu plus ludiques, plus joyeuses pour la journée, rappelant pas simplement l’histoire, mais aussi ce que nous vivons aujourd’hui.

Comment, après 220 années de christianisme, nous vivons, nous exprimons et quelle est la place, le rôle de l’Église dans la société d’aujourd’hui.

 

Justement, 220 ans après cet événement, est-ce que ça a toujours un sens de le célébrer ?

Je pense que oui. Nous célébrons d’autres fêtes annuelles qui n’ont rien à voir avec la religion.

Par exemple, nous célébrons le 14-Juillet. Pourquoi le célébrons-nous tous les ans, alors que ça s’est passé ailleurs ? C’est parce que ce sont des événements qui fondent une nation.

Le 5-Mars fonde quelque part une nouvelle histoire de notre pays, qui n’est pas simplement une histoire religieuse.

Il y a eu un tournant qui a métamorphosé les perspectives, la vision de notre société aujourd’hui. C’est une page très importante de notre histoire.

 

Il y a également eu des choses négatives liées à cet événement : les maladies que les missionnaires ont apportées avec eux, ils nous ont dit comment nous habiller, comment être, au détriment parfois de notre culture…

Bien entendu, je pense qu’il ne faut pas occulter cet aspect. Dans la conviction même des missionnaires, il y avait des erreurs d’approche.
Vous venez de citer l’exemple de l’habillement. La nudité des Polynésiens, à l’époque, était quelque chose qu’il fallait couvrir et bien entendu, ça ne collait pas avec le climat.

Quand on pense par exemple à la robe missionnaire, on peut imaginer la chaleur qu’il fallait supporter. Moi-même, en tant que pasteur, quelquefois, avec la veste, ce n’est pas non plus évident de faire le culte.

Néanmoins, je pense que ces erreurs font partie de la rencontre des cultures, de méconnaissances.

Il faut l’accepter en tant que tel, mais cela ne mérite pas que l’on condamne ces missionnaires parce que d’un autre côté, ils ont quand même préservé pas mal de choses et la plus importante de toutes : le reo maohi.

Il y a aussi des pans de culture qui sont restés, comme le chant traditionnel. On peut regretter qu’il y a eu des aspects négatifs, mais il faut l’assumer, et puis à nous, à notre génération maintenant qui avons compris que c’étaient des erreurs, à essayer de les retrouver, mais c’est aussi difficile parce qu’il y a le risque qu’on construise quelque chose de nouveau qui n’a pas existé.

Donc ça exige de nous beaucoup de sérieux dans la quête de notre identité et de nous retrouver comme Ma’ohi, d’essayer de vivre l’Évangile en tant que Ma’ohi dans notre culture d’aujourd’hui, et pas d’hier, que nous n’avons jamais connue.

 

Pour l’Église, qu’est-ce qu’être maohi ?

La langue est le plus gros trésor qui nous est resté. Je pense que c’est à partir de là qu’il faut trouver les clés, dans notre langue elle-même, pour retrouver les éléments de notre identité.

Il y a des restes par exemple dans le folklore, dans les histoires, dans ce qui est écrit aussi par les Européens.

Je pense qu’il faut aller chercher ça, mais il ne faut pas non plus tomber dans une certaine nostalgie où on risque de faire des erreurs.
Je pense qu’il faut essayer de retrouver ce que nous sommes en tant que Ma’ohi. Le Ma’ohi d’aujourd’hui, il doit comprendre par exemple sa langue. Ce serait bien s’il pouvait la parler aussi, parce que la parler, c’est se l’approprier, la vivre tout simplement.

Mais c’est la vivre en tant que personne du XXIe siècle.

Se dire Ma’ohi, c’est ce que je suis aujourd’hui et être fier de l’être parce que pendant les décennies précédentes, le terme même de Ma’ohi était quelque chose de banni en quelque sorte. Être Ma’ohi, c’était presque friser l’anathème.  

 

Avec l’arrivée de l’Évangile, les dieux polynésiens ont été remplacés par le Dieu chrétien. Est-ce qu’aujourd’hui en Polynésie, il y aurait de la place pour que tous ces dieux cohabitent ?

Évangéliser, annoncer l’Évangile ou être protestant, ce n’est pas quelque chose qui emprisonne la personne dans un dogme. Je pense que notre vision du christianisme est une vision assez ouverte.

Nous prônons, par exemple, une certaine exigence dans l’annonce de l’Évangile, de la parole de Dieu, dans une certaine forme de liberté d’acceptation ou de refus, mais à chacun de vivre son appartenance, son adhésion, ou pas, à cette vision du christianisme.

Et si vous parlez des anciens dieux, il faut aussi parler des nouvelles religiosités qui existent au XXIe siècle. Si eux ont de la place, pourquoi pas les anciens ? Mais il n’appartiendra pas à moi, en tant que pasteur, de juger de la véracité, de l’efficacité. Chacun doit témoigner de sa foi en toute liberté et chacun doit adhérer à ce qu’il croit.

Et à moi, en tant que protestant d’aujourd’hui d’être convaincant dans ma forme d’expression, de témoignage, dans l’Esprit que nous avons reçu de ces missionnaires-là.

Je pense qu’un retour aux anciens dieux, ça fait partie des libertés de choix et de conscience de chacun.

Mais je suis fier d’être protestant aujourd’hui et je suis convaincu que nous avons apporté notre contribution à ce pays, non pas simplement au niveau de la religion, mais aussi dans l’évolution de notre société vers une certaine forme de responsabilisation et de lucidité de notre population.

 

 

Quel est aujourd’hui le rôle de l’Eglise protestante Maohi ?

Son rôle premier est l’annonce de l’Evangile, l’annonce de la parole de Dieu, avec beaucoup d’exigence par rapport à elle-même. Mais est-ce qu’elle a un rôle dans la société ? Je dirais plutôt que nous avons une mission dans la société, c’est-à-dire pas simplement une mission d’évangélisation.

Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme, ça, on en a horreur. On est un peu allergique à des formes de prosélytisme. Mais l’annonce de l’Évangile, c’est différent, elle doit être faite tout en préservant la liberté de la personne qui est en face.

C’est notre première mission. Notre deuxième mission, c’est que nous ne pouvons pas regarder des faits de société et se dire que ça ne nous regarde pas. Nous devons nous impliquer fortement dans ce qui concerne l’avenir, la situation de notre population. On doit prendre notre part de citoyenneté. Évidemment, il faudra –et nous essayons de nous tenir à cela– que nous n’entrions pas dans le jeu politique, c’est-à-dire dans le jeu partisan de notre société.

Ce n’est pas notre rôle. Notre rôle est d’interpeller ceux qui ont la responsabilité de conduire notre Pays, mais notre rôle n’est pas de décider à leur place. Il y a des gens qui ont été élus pour ça, c’est eux qui doivent décider. Mais on ne peut pas non plus démissionner en disant que ça ne nous regarde pas. Je pense que lorsqu’on voit une situation catastrophique, il est de notre devoir de dire ce qu’on pense.

 

 

Vous pensez toujours avoir un poids aujourd’hui ?

On a toujours essayé de ne pas nous lier au pouvoir. Quand vous regardez l’histoire de l’église protestante depuis des décennies, au niveau des décisions, elle a toujours essayé de ne pas s’accoquiner avec un parti politique, bien que la presse, à une certaine époque, a voulu nous caser dans un parti.

Mais c’était uniquement de la propagande. Pour nous, chaque parti politique est indépendant et je pourrais même citer des exemples où on ne s’est pas privé de les interpeller. Si vous vous rappelez, on a toujours voulu nous caser dans un parti indépendantiste alors que lorsque ce parti est arrivé au pouvoir et a voulu accrocher une croix à l’assemblée, qui a dénoncé ça ?

Ce n’est pas parce que c’est une croix catholique que nous l’avons fait, c’est parce que pour nous, elle n’avait pas sa place à ce niveau-là. Il y a plein d’autres exemples où on interpelle le pouvoir politique, que ça soit l’État, que ça soit le pouvoir local.

Ils ont leur responsabilité, ils doivent faire leur travail. Mais ça n’empêche pas que nous avons un rôle à tenir pour les interpeller et donner notre point de vue. Après, est-ce que nous avons un poids ? Je ne sais pas, je ne parle pas en ces termes-là. Je crois que ça se passe autrement, par rapport à la conviction, c’est-à-dire : est-ce que vous avez la conviction de dire certaines choses ou vous ne l’avez pas ? Ça s’arrête là, mais ça ne se mesure pas à la taille de l’Église.

 

 

Quels sont les grands rendez-vous de l’Église cette année, à part le 5-Mars ?

Cette année est une année un peu exceptionnelle pour nous. Elle s’inscrit dans une dynamique du 500e anniversaire de la Réforme, c’est l’année où Luther publie ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg qui annonce en quelque sorte aussi le schisme qu’il y a eu entre Luther et son église, une remise en question de son église qui a fini par donner naissance au protestantisme.

Et cette année, c’est le 500e anniversaire. Donc pour nous aussi une occasion de rappeler la nécessité de la Réforme, l’importance de la Réforme dans la philosophie, pas simplement en Allemagne, mais dans le monde entier car le protestantisme a un rôle à jouer dans l’évolution de la vision de notre monde.

Nous essayons de reposer aussi ces questions ici, en Polynésie : quelle fut notre part ? Qu’est-ce que nous avons apporté dans notre société aujourd’hui ? Et ça nous intéresse de reposer ces questions-là pour redéfinir notre rôle au 21e siècle.

 

 

Qu’en est-il du synode ?

C’est quelque chose que l’on fait chaque année, c’est beaucoup plus comme une assemblée générale. L’Église essaie de faire le bilan de ses activités, mais aussi essaie de voir ce qui se pose comme question, comme problème au niveau de la société et de définir des orientations pour les années à venir, définir un programme de travail.

Il y a une partie qui concerne la vie de toutes les paroisses, les commissions, les problèmes, et une autre partie sur comment l’Église fait-elle son travail au niveau sociétal et quels sont les problèmes qui se posent au niveau de la jeunesse, de l’économie, du travail, du chômage. Qu’est-ce qu’elle doit amener comme réponse ?

 

 

Y a-t-il des choses concrètes qui en découlent ?

Oui, il y a des choses qui se mettent en place, des dynamiques. Par exemple, si je regarde le nucléaire, comment les choses ont évolué. J’ai accompagné mon église depuis presque 40 ans dans cette lutte, et quand je vois où on en est aujourd’hui, chose impensable il y a une dizaine d’années.

Il y a une dizaine d’années, on n’aurait jamais imaginé que notre pays, que les hommes politiques à l’unanimité arrivent à dire la même chose que nous sommes en train de dire. Il y a plein d’autres exemples comme ça.

On intervient sur beaucoup de choses et on voit que ça évolue aussi. C’est-à-dire que ceux qui ont la responsabilité de décider sont aussi à l’écoute, ce qui permet de préserver notre pays. Parce que si on ne disait rien, je ne sais pas dans quelle situation on serait aujourd’hui.

 

Un petit mot pour la fin ?

Le petit mot de la fin serait de dire aux protestants que le 5-Mars, c’est vraiment quelque chose d’important, ce n’est pas simplement quelque chose de religieux.

Le 5-Mars a permis à notre population de tourner une page. Je prends l’exemple de l’accès à la Bible.

C’est une forme de démocratisation de l’accès à Dieu. Alors qu’avant cela, l’accès à Dieu était réservé à une caste.

L’arrivée de l’Évangile a permis à tout un chacun de pouvoir accéder à Dieu, c’est énorme. L’apprentissage de la liberté, de la dignité, de la tolérance, que ce qui importe c’est l’individu.

Notre rôle est de faire que chaque individu ait son rôle, pas simplement dans l’Église, mais dans la société et en toute liberté, avec le choix de rester ou de s’en aller.

C’est ça que le protestantisme a amené dans notre société. Et le 5-Mars, quelque part, a déclenché cette révolution.
 

Propos recueillis par V.H.

 

 

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