Teruria Taimana, la culture corps et âme

    lundi 12 octobre 2015

    Chaque lundi, nous vous proposons de découvrir un homme ou une femme qui, à sa manière, illustre l’actualité. Aujourd’hui, voici le portrait de Teruria Taimana, qui sera sous les feux des projecteurs à plus d’un titre, cette semaine. Cette danseuse est la marraine de la semaine de l’allaitement maternel et, samedi, elle sera à la Maison de la culture pour la 5e édition de Pina’ina’i.

    “Je suis une femme, une maman, une danseuse, une enseignante et une amoureuse de ma culture.” Teruria Taimana est riche de multiples facettes. Lorsque nous la rencontrons vendredi dernier à l’heure de la récréation, dans la cour du lycée Aorai, c’est aussi parce qu’elle est l’ambassadrice de l’allaitement maternel, un geste naturel pour cette belle jeune femme de 27 ans qui vit sa culture jusque dans ses tripes. “L’attachement à son enfant, à sa mère, à sa terre et à sa culture, tout se rejoint. L’enfant se nourrit de sa mère comme nous nous nourrissons de notre terre, de notre culture.” Mais si Teruria a été choisie comme marraine, c’est, dit-elle, par rapport à “sa relation avec sa petite”. “Je suis fusionnelle peut-être trop, mais je pense que l’on n’en fait jamais trop pour nos enfants”. La naissance de Tekura marque un tournant important dans son parcours.
    “J’ai arrêté d’étudier et de travailler pendant trois ans pour être avec elle. Je ne l’ai jamais fait garder par une nounou ou une garderie, ni par mes parents ou ma belle-famille. J’ai décidé d’assumer mon rôle de maman jusqu’au bout.”
    En revanche, difficile de s’éloigner très longtemps de son autre amour, le ori Tahiti. Le papa, Tuarii Tracqui, est aussi une autre étoile de la danse ; cela facilite la tâche de Teruria. Un  mois après la naissance, elle danse à nouveau. Un bras pour porter bébé, l’autre pour indiquer le bon geste et assurer la chorégraphie de Hitireva en vue du Hura Tapairu. “Elle avait un mois. Je l’allaitais pendant les répétitions.” Là aussi, la troupe de danse n’usurpe pas son étiquette de deuxième famille. “Il y a toujours des taties qui gravitent autour du groupe et qui m’ont beaucoup aidée.”
    Son premier anniversaire, Tekura le fête à To’ata, dans les coulisses du Heiva i Tahiti, où Teruria lui a aménagé un parc avant d’aller sur scène. “Je voulais qu’elle soit avec moi, derrière.” Son père, traducteur de reo Tahiti, et sa mère, professeur d’anglais ne sont pas des grands noms de la danse, mais la baignent dans l’ambiance du Heiva avant qu’elle ne sache marcher.
    “J’ai des souvenirs à Vai’ete. Mon papa prenait toujours les places près de l’orchestre. J’ai jamais eu envie d’être musicienne, mais je regardais toujours l’orchestre. Certains chefs de groupe m’ont beaucoup marquée, notamment Tonia de Tamarii Papara. Il était très vif. Il menait la troupe et l’orchestre qu’il dirigeait comme un chef d’orchestre symphonique.”

    Au plus haut du conservatoire

    À 8 ans, elle intègre le conservatoire artistique. Malgré des débuts “laborieux, j’avais un corps bizarre, avec des grands pieds”. “J’étais l’une des plus jeunes, mais la plus grande en taille. C’était difficile, mais j’ai persévéré.”
    Elle ira jusqu’au bout. Une quinzaine d’années plus tard, elle obtient le certificat de fin d’études traditionnelles, puis le diplôme d’études traditionnelles grâce à Mamie Louise et Vanina Ehu, “mes inspirations, mes maîtres”. “Je leur dois tout, je leur dois moi.” À la technique acquise, Teruria diversifie son apprentissage de l’élégance et de l’esthétisme dans d’autres troupes.
    “Au conservatoire, on a la base, après c’est à nous de nous enrichir, de s’ouvrir à d’autres danses.” Elle ajoute le style de Moeata à son savoir-faire et apprend le hula avec Myrtille Sarciaux.
    En 2004, c’est l’heure du premier Heiva i Tahiti. À 15 ans, alors qu’elle est encore au lycée, elle suit Mamie Louise et Vanina Ehu dans la troupe de Teva i Tai. Si elle apprécie l’ambiance de cette troupe de district – “contrairement à la ville où il y a de la compétition, là on ne se prend pas la tête, sans stress” –, sa mère doit l’amener du lycée La Mennais jusqu’à Taravao pour les répétitions. “Tous les soirs, elle faisait le tour de l’île pour aller répéter, c’est pour dire que mes parents me soutenaient et l’ont toujours fait. À condition que je travaille bien à l’école.” Ce sera le cas. Elle est major de promotion lorsqu’elle obtient sa licence en lettres modernes. Elle décroche aussi son master 1, tout en enchaînant les expériences artistiques, ne manquant aucun Heiva.

    De tous les Heiva i Tahiti

    En 2005 et 2006, elle concourt pour Ahutoru Nui, y compris dans la catégorie couple. En 2007 et 2008, c’est au tour des Tamari’i Tipaerui. En 2009, elle l’emporte avec Hitireva où elle rempile en 2010 avant de donner naissance à sa fille en juillet 2011. “Une semaine plus tard, on est allé voir son papa danser avec Tahiti Ora, à To’ata.” Retour sur scène l’année suivante avec Hitireva, puis, en 2013 avec Toakura. En 2014, elle empoche un deuxième titre sous les couleurs de Tahiti Ora. “On est fier de gagner le Heiva i Tahiti, mais ce n’est pas vraiment ce que je recherche.”
    L’an dernier, elle a fait son baptême à O Tahiti E. Véritable boulimique du déhanché, Teruria ne rate pas non plus un Hura Tapairu. “Dès que la période du Heiva est terminée, j’attends celle du Hura Tapairu.” Avec impatience. Le ori Tahiti est son moteur, il a sans cesse besoin de tourner. “Ceux qui vivent avec moi peuvent le confirmer. Je suis invivable. Je tourne en rond, je suis sur les nerfs. Mon chéri et ma fille l’ont compris et le savent.” D’ailleurs Teruria “ne peut parler de rien d’autre et ne s’intéresse à rien d’autre que la danse”. Difficile pour elle de ne pas évoquer les rencontres qui la forgent, les racines qui l’ont nourrie. Mamie Louise et Vanina Ehu bien sûr, mais aussi Kehaulani Chanquy.
    “Elle n’est pas beaucoup plus âgée que moi, mais j’admire son regard neuf sur la danse. J’ai réalisé avec elle que la danse évolue. Elle sait aussi fédérer son groupe. C’est une femme de poigne, j’aime les femmes de caractère qui disent ce qu’elles pensent. Je suis comme cela aussi. J’admire aussi beaucoup Marguerite Lai pour ça.” Impossible pour elle de ne pas évoquer alors “le calme, la capacité d’organisation et la détermination” de Manouche Lehartel pour défendre le ori Tahiti à l’étranger.
    “Grâce à elle, j’ai eu beaucoup d’opportunités”, ajoute-t-elle au sujet de son ex-belle mère. Moana’ura Tehei’ura figure également en bonne place dans les personnes qui comptent pour elle. “Nous avons à peu près la même vision des choses sur ce que devrait être notre pays, la danse, ce que devrait être et rester notre Heiva.” C’est sous sa direction qu’elle sera samedi sur le paepae de la Maison de la culture pour Pina’ina’i “qui allie l’écriture à la danse” avec la crème des danseurs et danseuses du fenua. “C’est comme cela que certains nous appellent, je n’aurais pas la prétention de l’affirmer.”

    Faire aimer

    La fin de la récré a sonné. Teruria n’a toujours pas eu le temps de nous parler de son métier de professeur de français. Une mission pas toujours évidente. “Enseigner la danse, c’est un plaisir, les filles viennent parce qu’elles veulent. À l’école, ce n’est pas forcément le cas, voire pas du tout. En général, les élèves n’aiment pas le français. Pour moi, cela a été une désillusion totale.” Le contraste est encore plus saisissant avec ses élèves danseurs du Mexique ou du Japon où elle donne parfois des ateliers. “Cela a été une révélation. Ils aiment la danse à un point inimaginable. On peut vivre de la danse là-bas, pas ici.”
    Son statut y est aussi mieux reconnu. “Pour mes élèves au lycée, je suis incognito, mais là-bas on est des superstars.”
    À l’heure de nous dire au revoir, alors qu’elle nous tourne son dos tatoué, difficile de ne pas évoquer cette autre marque d’attachement à la culture.
    Le premier tatau a été fait par son père dès la fin de sa croissance. S’ensuivront ceux sur son bras pour sa fille, sur son dos pour sa famille, sur sa cuisse pour la danse. “Ils sont en accord avec moi et le message que j’ai envie de transmettre, qu’il faut s’aimer soi-même, pas seulement son corps, mais aussi sa famille, sa terre. Là aussi tout se rejoint.” La culture, corps et âme.

    Florent Collet

     

    Dates clés

    21 juillet 1988 : naissance à Papeete.
    Juillet 2004 : premier Heiva i Tahiti avec Teva i Tai.
    2005 : obtention du diplôme d’études traditionnelles au conservatoire artistique.
    8 juillet 2011 : naissance de sa fille.
    2012 : révélation de l’engouement pour le ori Tahiti à l’étranger, où elle donne ses premiers ateliers.

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