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TUNISIE – Les victimes de la dictature prennent la parole

vendredi 18 novembre 2016

Des femmes tunisiennes tiennent le portrait de leurs fils victimes de torture avant les auditions de l’Instance vérité et dignité, hier. (©  Fethi Belaid/AFP)

Des femmes tunisiennes tiennent le portrait de leurs fils victimes de torture avant les auditions de l’Instance vérité et dignité, hier. (© Fethi Belaid/AFP)

 

“Nous voulons vivre libres, la tête haute” : des victimes et proches de victimes de la dictature ont commencé à témoigner publiquement, hier soir, en Tunisie, une étape qui replonge le pays dans un passé douloureux mais est jugée historique sur la voie de la réconciliation.

Très attendues, ces auditions télévisées sont l’œuvre de l’Instance vérité et dignité (IVD), créée durant la transition démocratique née de la révolution de 2011 contre le régime de Zine el Abidine Ben Ali, point de départ des Printemps arabes.
Elles ont débuté vers 20 h 30
(19 h 30 GMT), en banlieue de Tunis, dans une salle bondée, en présence notamment de responsables politiques et syndicaux. Parmi eux figuraient le chef du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi, celui du Front populaire (gauche), Hamma Hammami, et Houcine Abbassi, secrétaire général du puissant syndicat UGTT. Le ministre chargé des relations avec les instances constitutionnelles et des droits de l’Homme, Mehdi Ben Gharbia, représentait le gouvernement.

Tout au long des soirées d’hier et d’aujourd’hui, une dizaine d’hommes et de femmes au total vont raconter – vraisemblablement sans détour – les exactions vécues, principalement sous les régimes du père de l’indépendance Habib Bourguiba (1957-1987) puis du président déchu Ben Ali.

Dans l’enceinte du “Club Elyssa”, un haut lieu des réceptions mondaines sous Ben Ali, l’hymne national a d’abord retenti, avant que la présidente de l’IVD Sihem Bensedrine, elle-même victime d’exactions sous l’ancien régime, ne prenne la parole.
“Nous nous rencontrons aujourd’hui pour rendre la considération aux femmes et aux hommes de la Tunisie qui ont fait face à la dictature”, a dit cette ex-opposante, sous le regard de familles de victimes arborant pour certaines le portrait de défunts.
L’IVD “est le résultat d’une révolution de la liberté et de la dignité”, a ajouté Sihem Bensedrine.

Instance créée fin 2013 pour faire la lumière sur les multiples violations des droits de l’homme, cette instance autonome a aussi pour mission de réhabiliter, en cinq ans maximum, les victimes et de leur octroyer réparation.
La période sur laquelle elle enquête s’étend de juillet 1955 à fin 2013. Mais, presque six ans après la révolution, le premier témoignage a porté sur la répression sanglante (338 morts) des manifestations de fin 2010-début 2011.

“Ils ont tué nos enfants, nous n’avons pas eu nos droits”, s’est exclamée Ourida Kadoussi, mère d’un jeune homme mort sous les balles des forces de l’ordre le 8 janvier 2011 à Regueb, près de Sidi Bouzid (centre-ouest), berceau de la révolte. “Nous voulons vivre libres, la tête haute”, a-t-elle ajouté, dans ce témoignage d’une vingtaine de minutes.

Après ces premiers témoignages retransmis en direct à la télévision nationale, d’autres auditions publiques sont prévues a priori les 17 décembre et 14 janvier prochain, d’après Khaled Krichi, un responsable de l’IVD.
Ces deux dates sont hautement symboliques car elles marquent l’anniversaire de l’immolation par le feu du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, qui avait déclenché la révolution fin 2010, puis le départ pour l’Arabie saoudite de Ben Ali début 2011.

D’après Khaled Krichi, l’audition de janvier devrait prochain, pour la première fois, donner la parole à des auteurs d’exactions ayant demandé l’arbitrage de l’IVD.
Tous ces témoignages doivent permettre de donner corps au processus de “justice transitionnelle”, lancé par la création de l’instance en 2013.

Dans un communiqué, Amnesty International a évoqué une “opportunité historique de mettre fin à l’impunité pour les crimes passés”, qui continuent “d’imprégner la réalité” tunisienne, malgré les “progrès”.
Pour mener sa mission à bien, l’IVD dispose de très larges pouvoirs et a – en principe – un accès total aux archives publiques. Les crimes dont elle peut être saisie vont de l’homicide volontaire à la torture, en passant par le viol, les exécutions extrajudiciaires et la violation de la liberté d’expression.

Sur les 62 000 dossiers collectés, près du quart ont été déposés par des femmes, malgré les réticentes initiales de nombreuses Tunisiennes à témoigner sur les nombreux cas de violences sexuelles. Près de 11 000 victimes ont déjà été auditionnées à huis clos par l’IVD, qui a étudié les expériences d’autres pays ayant mis en œuvre de telles structures.

Ce travail de mémoire colossal n’est pas sans peine car “il y a encore beaucoup de réticences de la part des institutions de l’État”, selon Antonio Manganella, directeur du bureau local d’Avocats sans frontières. L’IVD a elle-même été agitée par des dissensions internes, et sa présidente est une figure clivante.

Le concept de justice transitionnelle a aussi été assimilé par de nombreux Tunisiens à de simples demandes de dédommagement financier de la part de militants, surtout islamistes.
La démarche se heurte enfin au scepticisme d’une frange de la population, qui vit toujours dans la précarité malgré la révolution. C’est le cas dans l’intérieur du pays, où des collectivités ont réclamé le statut de “région victime” à l’IVD.

 

AFP

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